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Épître à Philémon (Phm)

L'Épître à Philémon est la plus courte des lettres pauliniennes (25 versets, un seul chapitre, environ 335 mots grecs) et l'unique billet personnel conservé de Paul. Adressée à Philémon, propriétaire chrétien de Colosses, elle plaide pour Onésime, esclave fugitif converti par Paul en captivité. Sans condamner explicitement l'esclavage institutionnel, l'épître inscrit l'esclave et le maître dans une fraternité baptismale qui en relativise radicalement la portée : Onésime n'est plus « comme esclave » mais « plus qu'un esclave, comme un frère bien-aimé » (Phm 16). Ce verset a nourri l'abolitionnisme chrétien du XVIIIe-XIXe siècle et reste un texte clé de la casuistique chrétienne sur la dignité humaine.

Présentation

Auteur
« Paul, prisonnier de Jésus-Christ, et Timothée notre frère » (Phm 1). Authenticité paulinienne incontestée par la critique : l'épître appartient au noyau dur des sept lettres reconnues (Rm, 1-2 Co, Ga, Ph, 1 Th, Phm). Style, vocabulaire, situation et théologie convergent.
Date de rédaction
Vers 60-62 apr. J.-C. (captivité romaine, hypothèse traditionnelle) ou vers 54-57 (captivité éphésienne, hypothèse défendue par certains exégètes contemporains comme G. S. Duncan, J. Knox). La datation reste liée à la question de l'origine des épîtres de la captivité (Phm, Ph, Col, Ép).
Destinataires
Triple adresse : Philémon (chrétien aisé de Colosses, propriétaire d'esclaves, hôte d'une Église domestique), Apphia (probablement épouse de Philémon, mentionnée comme « notre sœur »), Archippe (probablement fils ou ministre de l'Église locale, « notre compagnon de combat ») et l'Église qui se réunit dans ta maison (Phm 1-2). Cette publicité partielle (une lettre privée mais lue devant la communauté) est cruciale pour la pression rhétorique.
Lieu de rédaction
Lieu de captivité de Paul : Rome (hypothèse majoritaire, captivité de 60-62), Éphèse (hypothèse de captivité non mentionnée dans Ac mais déductible de 1 Co 15,32 ; 2 Co 1,8-10), ou Césarée (hypothèse minoritaire). Le choix affecte la datation mais pas le contenu théologique.
Occasion / contexte
Onésime (Ὀνήσιμος, littéralement « utile »), esclave de Philémon, s'est enfui — peut-être après avoir causé un dommage matériel (« s'il t'a fait quelque tort ou s'il te doit quelque chose, mets-le sur mon compte », Phm 18). Il rencontre Paul en captivité, est converti et baptisé, devient un précieux collaborateur. Paul le renvoie à Philémon avec cette lettre, demandant de l'accueillir « non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » (Phm 16) et suggérant à demi-mot sa libération ou son retour comme collaborateur du ministère paulinien.
Langue originale
Grec koinè. Chef-d'œuvre rhétorique : Paul mobilise captatio benevolentiae (4-7), démonstration des liens d'affection (7), pivot rhétorique sur l'autorité (8-9 : « j'aurais bien la liberté de te prescrire ce qui convient, c'est de préférence au nom de l'amour que je t'adresse une prière »), jeu de mots sur le nom d'Onésime (« qui jadis t'a été inutile, mais qui maintenant nous est utile, à toi et à moi », ἄχρηστον vs εὔχρηστον — homéotéleute paronomastique, Phm 11), engagement personnel de la dette (18-19), assurance de l'obéissance (21 : « persuadé que tu feras même au-delà de ce que je dis »).
Place dans le canon
Reçue universellement dès le IIe siècle. Présente dans le canon de Marcion (qui acceptait dix lettres pauliniennes mais rejetait les pastorales). Brièvement contestée par certains à l'époque patristique pour sa petitesse et son apparent caractère purement privé (Jérôme rapporte ces objections dans son Commentaire sur Philémon) avant que la tradition n'en reconnaisse définitivement la portée doctrinale et ecclésiale.

Authenticité et critique d'attribution

L'authenticité paulinienne de Philémon est l'une des plus solidement établies du corpus paulinien. Aucun exégète sérieux contemporain ne la conteste. L'épître appartient au noyau dur des sept lettres incontestées (Rm, 1-2 Co, Ga, Ph, 1 Th, Phm), avec lesquelles toute hypothèse de deutéro-paulinité doit se mesurer.

Arguments convergents :

  • (1) Style et vocabulaire typiquement pauliniens : salutation et bénédiction finale standard, vocabulaire de l'amour, de la communion, de l'utilité.
  • (2) Situation concrète trop spécifique pour être inventée : noms (Philémon, Apphia, Archippe, Onésime, Épaphras, Marc, Aristarque, Démas, Luc), liens géographiques (Colosses), demande de logement (Phm 22 : « prépare-moi aussi un logement »).
  • (3) Liens avec Colossiens (Col 4,9 mentionne Onésime ; Col 4,10-14 mentionne les mêmes collaborateurs : Aristarque, Marc, Épaphras, Démas, Luc) — si Colossiens est authentique, Philémon l'est a fortiori ; si Colossiens est deutéro-paulinienne, son auteur s'est appuyé sur les noms de Philémon, ce qui suppose Philémon antérieure et reconnue.
  • (4) Pas de motif théologique à une pseudépigraphie : aucune doctrine majeure n'y est défendue par autorité apostolique, contrairement aux pastorales ou à Éphésiens.

Le silence ancien sur l'épître (rare avant Origène, peu citée par les Pères grecs) s'explique non par doute d'authenticité mais par son caractère occasionnel et personnel. Tertullien, Origène, Jérôme, Jean Chrysostome (qui lui consacre trois homélies) la commentent sans difficulté.

Structure littéraire

  1. Salutation et adresse plurielle (Phm 1-3)

    Paul se présente non comme apôtre (formule habituelle) mais comme « prisonnier de Jésus-Christ » (δέσμιος Χριστοῦ Ἰησοῦ) — choix rhétorique qui place la requête sous le signe du sacrifice personnel et non de l'autorité hiérarchique. Co-expéditeur : Timothée. Triple adresse : Philémon (« notre bien-aimé et notre compagnon d'œuvre »), Apphia (« notre sœur »), Archippe (« notre compagnon de combat ») et l'Église domestique. Salutation classique : « la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ ».

  2. Action de grâces et captatio benevolentiae (Phm 4-7)

    Paul rend grâces à Dieu en faisant mention de Philémon dans ses prières, ayant entendu parler de sa foi (πίστιν) envers le Seigneur Jésus et de son amour (ἀγάπην) pour tous les saints. Il prie pour que la « communion (κοινωνία) de sa foi soit efficace » (v. 6). Le verset 7 module la louange : « j'ai éprouvé une grande joie et une grande consolation à cause de ton amour, car par toi, frère, les cœurs des saints ont été réjouis (τὰ σπλάγχνα τῶν ἁγίων ἀναπέπαυται) » — vocabulaire repris au verset 20 (« réjouis mes entrailles dans le Christ ») formant une inclusion stratégique.

  3. Pivot rhétorique : l'amour plutôt que l'ordre (Phm 8-9)

    Pivot magistral : « C'est pourquoi, bien que j'aie en Christ toute liberté (πολλὴν ἐν Χριστῷ παρρησίαν) de te prescrire ce qui convient, c'est de préférence au nom de l'amour (διὰ τὴν ἀγάπην) que je t'adresse une prière, étant ce que je suis, Paul, vieillard (πρεσβύτης), et de plus maintenant prisonnier de Jésus-Christ ». La paradoxale renonciation à l'autorité est elle-même un acte rhétorique d'autorité maximale : Paul revendique son droit pour mieux le suspendre.

  4. Présentation d'Onésime et jeu de mots (Phm 10-13)

    Paul présente sa requête : « je te prie pour mon enfant (περὶ τοῦ ἐμοῦ τέκνου), que j'ai engendré dans les chaînes (ὃν ἐγέννησα ἐν τοῖς δεσμοῖς), Onésime ». Suit le célèbre jeu de mots : « lui, qui jadis t'a été inutile (ἄχρηστον), mais qui maintenant nous est utile (εὔχρηστον), à toi et à moi » (v. 11) — paronomase sur ἄ-χρηστος / εὔ-χρηστος, possible double allusion à Christos (Χριστός). Paul l'a « envoyé vers toi » et précise qu'il aurait voulu le retenir pour qu'il le serve à la place de Philémon.

  5. Le sans-contrainte de la bonne action (Phm 14)

    Verset capital : Paul a renvoyé Onésime parce qu'il n'a « rien voulu faire sans ton avis, afin que ton bon procédé ne soit pas comme forcé, mais qu'il soit volontaire » (ἵνα μὴ ὡς κατὰ ἀνάγκην τὸ ἀγαθόν σου ᾖ ἀλλὰ κατὰ ἑκούσιον). Affirmation décisive de la liberté chrétienne dans l'acte de bonté : ce qui est imposé n'a pas la qualité morale du don volontaire. Verset fondamental pour toute éthique chrétienne du consentement.

  6. Le frère bien-aimé : reconfiguration baptismale (Phm 15-16)

    Théologie du verset central : « Peut-être (τάχα γὰρ) a-t-il été séparé de toi pour un temps, afin que tu le recouvres pour l'éternité, non plus comme un esclave, mais comme bien supérieur à un esclave, comme un frère bien-aimé (οὐκέτι ὡς δοῦλον ἀλλὰ ὑπὲρ δοῦλον, ἀδελφὸν ἀγαπητόν), de moi particulièrement, et de toi à plus forte raison, soit dans la chair, soit dans le Seigneur » (καὶ ἐν σαρκὶ καὶ ἐν κυρίῳ). La double dimension « dans la chair et dans le Seigneur » désigne à la fois la réalité sociale présente (la fraternité doit toucher la condition vécue) et la communion ecclésiale en Christ.

  7. Engagement personnel de la dette (Phm 17-19)

    « Si donc tu me tiens pour ton ami, reçois-le comme moi-même » (v. 17) — Paul s'identifie totalement à Onésime. « S'il t'a fait quelque tort, ou s'il te doit quelque chose, mets-le sur mon compte (τοῦτο ἐμοὶ ἐλλόγα). Moi Paul, je l'écris de ma main (ἐγὼ ἀποτίνω) — pour ne pas te dire que tu te dois toi-même à moi » (v. 18-19). Acte juridique formel (chirographe autographe) doublé d'un retournement : Paul reconnaît la dette d'Onésime mais rappelle simultanément que Philémon lui doit sa propre vie spirituelle. Effet rhétorique : la dette devient impayable et donc effacée.

  8. Réjouis mes entrailles (Phm 20-21)

    « Oui, frère, que j'obtienne de toi cet avantage (ναί, ἀδελφέ, ἐγώ σου ὀναίμην) — possible jeu de mots avec le nom Onésime (Ὀνήσιμος-ὀναίμην, ‹que je tire profit›). Réjouis (ἀνάπαυσόν) mes entrailles dans le Christ » — inclusion avec v. 7. « Persuadé de ton obéissance (πειθὼς τῇ ὑπακοῇ σου), je t'écris, sachant que tu feras même au-delà (καὶ ὑπὲρ ἃ λέγω) de ce que je dis » (v. 21). Ce « au-delà » a été lu traditionnellement comme une suggestion implicite de manumission (libération d'Onésime) — lecture défendue par Jean Chrysostome et par la tradition ultérieure.

  9. Demande de logement et salutations (Phm 22-25)

    Demande pratique : « prépare-moi aussi un logement (ξενίαν), car j'espère vous être rendu grâce à vos prières » (v. 22) — la perspective d'une visite paulinienne renforce la pression douce. Salutations finales : Épaphras (compagnon de captivité), Marc, Aristarque, Démas, Luc (« mes compagnons d'œuvre ») — collaborateurs partagés avec Colossiens. Bénédiction finale : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec votre esprit » (v. 25).

Théologie principale

Rhétorique de la persuasion et autorité apostolique

Philémon est un cas d'école de rhétorique chrétienne de la persuasion. Paul aurait pu commander : il s'en abstient volontairement. Ce choix n'est pas neutre — il manifeste une théologie de l'autorité articulée par contraste avec les modèles antiques.

L'analyse rhétorique classique. Le rhéteur F. F. Church (« Rhetorical Structure and Design in Paul's Letter to Philemon », HTR 71, 1978) a démontré que la lettre suit le schéma de la rhetorica deliberativa (rhétorique du conseil) gréco-romaine : exordium (1-3), captatio benevolentiae (4-7), propositio (8-9), narratio-probatio (10-16), peroratio (17-22). La maîtrise stylistique est extrême : paronomase, inclusion, asyndète, prétérition, doubles entendres.

L'argument cumulatif. Chaque verset ajoute une raison de céder : la foi connue de Philémon (5), l'amour qui réjouit les saints (7), la liberté apostolique non exercée (8), le grand âge et la captivité de Paul (9), la paternité spirituelle d'Onésime (10), l'utilité actuelle (11), l'amour de Paul pour Onésime (12), le besoin de Paul (13), le respect du consentement (14), la providence (15), la fraternité (16), l'identification (17), l'engagement (18-19), l'attachement (20), la confiance (21), la visite annoncée (22). Aucun verset ne fait double emploi.

L'autorité par renoncement. La théologie sous-jacente est paulinienne au sens le plus pur : « bien que j'aie en Christ toute liberté » (παρρησίαν) — la parrhêsia apostolique est réelle (cf. 2 Co 7,4), mais elle se suspend par amour. C'est le pendant pratique de la kénose christologique (Ph 2,5-11) : l'autorité véritable n'est pas celle qui se fait valoir, mais celle qui se vide de son privilège pour solliciter la libre adhésion. Karl Barth (KD IV/3) voit dans ce verset une illustration paulinienne du règne du Christ qui ne contraint pas mais persuade.

Réceptions confessionnelles.

  • Catholicisme : le verset 14 (« afin que ton bon procédé ne soit pas comme forcé, mais qu'il soit volontaire ») est l'un des fondements bibliques de la doctrine catholique du libre consentement dans les actes moraux (CEC §§ 1730-1742, sur la liberté humaine). Saint Thomas (Sum. theol. I-II, q. 6) y voit la confirmation que la voluntas est constitutive de la moralité de l'acte.
  • Orthodoxie : Jean Chrysostome (Homélies sur Philémon I-III, vers 393-397 à Antioche) commente longuement le contraste entre commandement et persuasion : « Paul ne commande pas, il prie ; il ne contraint pas, il sollicite. C'est le mode propre du Christ envers les libres ». Lecture reprise dans la liturgie orthodoxe au quatrième dimanche après l'Élévation de la Croix.
  • Protestantisme : Calvin (Commentaire sur Philémon, 1548) insiste sur l'humilité apostolique : « Paul s'humilie volontairement, alors qu'il pourrait user de son autorité, pour montrer que l'Évangile ne se reçoit jamais par contrainte ». Luther en fait le modèle de la liberté du chrétien (Von der Freyheyt eyniß Christen Menschen, 1520) : le chrétien est seigneur libre de tous et serviteur de tous. Dietrich Bonhoeffer (Nachfolge, 1937) y voit l'archétype de l'autorité chrétienne « par en bas ».
  • Anglicanisme : Richard Hooker (Laws of Ecclesiastical Polity, 1594-1597) prend Phm 8-9 comme illustration de la règle de modération épiscopale : l'évêque dispose de l'autorité, mais l'exerce par persuasion sauf nécessité absolue.

Esclavage chrétien : Phm 16 et l'aporie paulinienne

Le verset 16 (« non plus comme un esclave, mais comme bien supérieur à un esclave, comme un frère bien-aimé ») a été le verset le plus disputé de l'épître. Paul reconnaît-il l'esclavage comme institution légitime ? Le subvertit-il ? L'abolit-il en principe ? Aucune lecture n'épuise les versets.

Le contexte gréco-romain. L'Imperium romanum du Ier siècle compte environ 30 % d'esclaves dans la population (estimations basses) ; jusqu'à 40 % en Italie péninsulaire. L'esclavage est une institution structurelle de l'économie et du droit (servus = chose, res, dans le droit classique). L'esclave fugitif (fugitivus) encourait sévérité maximale : marquage au fer (stigma), retour forcé au maître, peine capitale possible. Le Senatus consultum Silanianum (10 apr. J.-C.) prescrivait l'exécution de tous les esclaves d'un maître assassiné. C'est à ce contexte que Paul écrit.

Ce que Paul ne fait pas.

  • Il ne demande pas explicitement la manumission juridique d'Onésime (libération par l'acte officiel manumissio vindicta, censu, ou testamento).
  • Il ne dénonce pas l'esclavage comme institution.
  • Il ne récuse pas le droit de propriété de Philémon sur Onésime.
  • Il renvoie l'esclave à son maître.

Ce que Paul fait.

  • Il reconfigure ontologiquement la relation : Onésime est désormais « frère bien-aimé », et cette fraternité est « dans la chair et dans le Seigneur » (v. 16) — c'est-à-dire réelle, pas seulement spirituelle.
  • Il s'identifie personnellement à Onésime (« reçois-le comme moi-même », v. 17) — geste qui annule symboliquement la hiérarchie sociale.
  • Il s'engage juridiquement sur la dette d'Onésime (v. 18-19) — Paul devient garant, ce qui suppose l'égalité contractuelle entre maître et esclave (impossible en droit romain strict).
  • Il évoque à demi-mot le « au-delà » (v. 21) que Philémon fera, lecture traditionnellement comprise comme la manumission espérée.

L'aporie historique. Pourquoi Paul n'abolit-il pas explicitement l'esclavage ? Hypothèses :

  • (a) Limite eschatologique : Paul attend la parousie imminente (cf. 1 Co 7,29-31), ce qui relativise les structures sociales sans les abolir (« que chacun demeure dans la condition où il était quand il a été appelé », 1 Co 7,20). L'esclavage est destiné à disparaître avec le monde présent.
  • (b) Stratégie missionnaire : une dénonciation frontale de l'esclavage aurait provoqué la criminalisation immédiate du christianisme par l'État romain (cf. les troubles de Sparte sous Sparta sous Cléomène ou de Capoue avec Spartacus, encore présents dans l'imaginaire).
  • (c) Subversion graduelle : Paul plante le « ver dans le fruit » (G. Theissen) — la fraternité baptismale rend à terme l'esclavage chrétien intenable, sans le décréter inopérant.
  • (d) Limite culturelle : Paul reste tributaire de son monde et n'envisage pas une critique systémique. Cette lecture (radicalement « historiciste ») est défendue par certains exégètes contemporains (J. A. Glancy).

L'usage abolitionniste (XVIIIe-XIXe s.). Les abolitionnistes chrétiens — quakers d'Amérique du Nord (Anthony Benezet, John Woolman), Wesley dans Thoughts upon Slavery (1774), Wilberforce et la Clapham Sect, mouvements presbytériens et baptistes nordistes — citent constamment Phm 16 comme principe d'incompatibilité entre fraternité chrétienne et esclavage. Le pasteur réformé écossais James Ramsay (An Essay on the Treatment and Conversion of African Slaves, 1784), proche de Wilberforce, en fait un locus classicus. À l'inverse, les défenseurs de l'esclavage (Thornton Stringfellow, James Henley Thornwell, presbytériens du Sud confédéré) invoquent le silence de Paul sur l'abolition juridique et le renvoi d'Onésime comme preuve scripturaire de la légitimité de l'institution. Ce schisme herméneutique sera l'une des fractures du protestantisme américain au moment de la guerre de Sécession (séparation des baptistes en 1845, des méthodistes en 1844, des presbytériens en 1857-1861).

Dignité baptismale et fraternité dans la chair

L'expression « dans la chair et dans le Seigneur » (καὶ ἐν σαρκὶ καὶ ἐν κυρίῳ, Phm 16) est une formule théologique singulière dans le corpus paulinien. Elle articule la dimension spirituelle et charnelle de la fraternité chrétienne, refusant tout dualisme.

Trois dimensions de la fraternité baptismale.

  1. Égalité ontologique en Christ. Le verset rejoint Ga 3,28 : « il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car vous êtes tous un en Jésus-Christ ». L'esclavage, comme distinction ethnique ou sexuelle, est relativisé par l'incorporation baptismale au Christ.
  2. Réalité sociale présente. L'ajout « dans la chair » (ἐν σαρκὶ) interdit de réduire la fraternité à une réalité purement intérieure ou eschatologique. La fraternité doit affecter la condition concrète de Philémon et d'Onésime, leurs interactions quotidiennes, leur partage des biens, leur dignité réciproque.
  3. Communion ecclésiale. « Dans le Seigneur » (ἐν κυρίῳ) place la fraternité sous le régime de l'Église — c'est-à-dire qu'elle est publique, vérifiable par la communauté qui se réunit chez Philémon (v. 2). L'épître étant lue devant l'assemblée, Philémon est ecclésialement responsable de la manière dont il accueillera Onésime.

La dignité baptismale. La théologie paulinienne du baptême (Rm 6,3-11 ; Ga 3,26-29 ; Col 3,9-11) fait du baptisé un membre du « corps du Christ » (1 Co 12). Onésime baptisé n'est plus seulement un esclave de Philémon : il est cohéritier du Royaume (Rm 8,17), fils adoptif de Dieu (Rm 8,15 ; Ga 4,5-7), concitoyen des saints (Ép 2,19). Cette élévation ontologique est incompatible à terme avec la condition juridique servile, même si Paul ne tire pas immédiatement la conclusion abolitionniste.

Réceptions confessionnelles.

  • Catholicisme : le concept de dignité humaine (dignitas humana) trouve dans Phm 16 et Ga 3,28 ses sources scripturaires majeures. Dignitatis humanae (Vatican II, 1965) sur la liberté religieuse, Gaudium et spes § 29 (« toute forme de discrimination [...] doit être surmontée et éliminée comme contraire au dessein de Dieu »), Compendium de la doctrine sociale de l'Église (2004) § 144, et plus récemment Dignitas infinita (DDF, avril 2024) prolongent cette ligne.
  • Orthodoxie : Jean Chrysostome (Hom. in Phm. 2-3) commente : « Si Onésime est devenu frère, comment peux-tu encore l'appeler esclave ? La grâce a aboli la distinction là où le droit la maintient ». La théologie orthodoxe de la theôsis (déification) accentue cette dignité : tout baptisé porte l'icône du Christ, ce qui rend impensable son traitement comme bien meuble.
  • Protestantisme : Luther (Vorrede zum Brief an Philemon, 1546) lit le verset comme une parabole de l'intercession du Christ : comme Paul intercède pour Onésime auprès de Philémon, Christ intercède pour le pécheur auprès du Père. Cette lecture christologico-typologique sera reprise par toute la tradition réformée (Calvin, Comm. in Phm.) et par le piétisme allemand (Spener, Francke). Karl Barth (KD IV/2 § 65) y voit l'archétype de la réconciliation horizontale consécutive à la réconciliation verticale en Christ.
  • Anglicanisme : la Lambeth Conference de 1888 cite Phm 16 dans le cadre de la mission anti-esclavagiste de l'Église d'Angleterre (très active après le Slavery Abolition Act de 1833). Le rapport Lambeth 1998 § III.5 cite encore le verset dans le contexte des relations interraciales.
  • Anabaptisme : la tradition anabaptiste (mennonites, frères de Hutter, frères moraves) prend très tôt Phm 16 au sérieux : refus de l'esclavage dans les colonies moraves de Géorgie (1735) — bien avant la conscience abolitionniste majoritaire — et témoignage public contre la traite dès la Germantown Protest (1688, signée par quakers et mennonites de Pennsylvanie).

Disputes théologiques majeures

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

Paul aurait-il dû exiger explicitement la libération d'Onésime ?

La question divise les exégètes et les théologiens : le silence de Paul sur la manumission est-il une fidélité prudente à l'ordre social, une stratégie missionnaire, une limite culturelle, ou une subversion délibérément graduelle de l'institution servile ? Chaque tradition lit Phm 21 (« sachant que tu feras au-delà de ce que je dis ») à sa manière.

Catholique romaine

Paul agit avec la prudence apostolique qui distingue ce qui relève du droit positif (l'esclavage comme institution civile) et ce qui relève du droit divin (la dignité de l'homme racheté). Saint Thomas (Sum. theol. II-II, q. 57) distingue le jus naturale qui rend tous les hommes égaux par création, et le jus gentium qui peut accepter l'esclavage comme conséquence du péché. Paul ne renverse pas l'ordre juridique : il en mine les présupposés en élevant l'esclave à la dignité de frère. C'est la voie sapientielle de la transformation par la grâce, non la voie révolutionnaire. Léon XIII (In Plurimis, 1888, encyclique sur l'abolition de l'esclavage au Brésil) loue cette méthode : « L'Apôtre n'attaqua pas l'esclavage par voie de fait, mais il en sapa les fondements par voie de doctrine ». L'Église catholique a tardé à condamner explicitement l'esclavage (la condamnation magistérielle ferme intervient avec Grégoire XVI, In Supremo Apostolatus, 1839, et surtout Gaudium et spes, 1965) — précisément parce qu'elle suivait la méthode paulinienne de transformation progressive.

Orthodoxe

L'épître à Philémon est lue dans l'Orthodoxie comme un traité de la metanoia sociale par l'amour. Jean Chrysostome consacre trois homélies à cette courte épître précisément parce qu'il y voit l'art de la guérison des relations par la philanthrôpia divine reflétée dans la conduite humaine. Paul n'exige pas la libération juridique parce que cela serait insuffisant : un Onésime libéré mais traité avec mépris resterait esclave en réalité. Ce qu'il faut, c'est la transformation des cœurs (μετάνοια), seule capable de rendre l'esclavage ontologiquement impossible entre frères. La théologie de la theôsis renforce cette lecture : devenir « participants de la nature divine » (2 P 1,4) interdit toute relation de réification entre baptisés. L'Église orthodoxe a milité contre la traite en Russie impériale (abolition du servage en 1861 sous Alexandre II, sous influence de la conscience ecclésiale autant que de la pression politique) et soutient aujourd'hui le combat contre les formes modernes d'esclavage (traite des êtres humains, exploitation économique).

Réformée / Calviniste

Calvin (Comm. in Phm.) lit l'épître comme une illustration de la liberté chrétienne au sens de Ga 5,1 : Paul ne contraint pas Philémon parce que la liberté chrétienne ne peut pas être imposée. Mais Calvin tire des conclusions structurelles fortes : « Si la fraternité baptismale doit s'étendre aussi dans la chair (v. 16), il s'ensuit que l'esclavage est une forme de gouvernement contraire à l'esprit de l'Évangile, à moins qu'il ne soit lui-même transformé en relation paternelle, ce qui revient à le supprimer ». Genève au temps de Calvin ne pratique pas l'esclavage. La tradition réformée écossaise et hollandaise (XVIIe-XVIIIe) reste ambiguë (la Compagnie hollandaise des Indes participe à la traite, et certains réformés calvinistes du Cap soutiennent l'apartheid au XXe s. par une lecture particulariste de Gn 9), mais le presbytérianisme américain du Nord (Charles Hodge, Princeton) et la Free Church of Scotland dénoncent vigoureusement l'esclavage au XIXe s. Le Statement of the Christian Reformed Church de 1996 (Synod) reconnaît officiellement la complicité historique d'une partie des Églises réformées avec l'esclavage et l'apartheid, et cite Phm 16 comme verset normatif pour la repentance ecclésiale.

Luthérienne

Luther lit Philémon principalement à travers la typologie christologique : Paul intercède pour Onésime comme le Christ intercède pour le pécheur. Cette lecture verticale (« la lettre prêche le Christ ») relègue souvent au second plan la question sociale. Mais la doctrine luthérienne des deux royaumes (Zwei-Reiche-Lehre) éclaire le silence de Paul : l'Église ne gouverne pas le monde civil par décret, mais par la prédication et la vie qui informent la conscience des chrétiens. Paul prêche la fraternité ; Philémon en tirera les conséquences civiles selon sa conscience. La tradition luthérienne a généralement été conservatrice sur l'esclavage (les luthériens scandinaves et allemands, peu impliqués dans la traite atlantique, ont eu peu d'occasions de prendre position) mais aussi dénonciatrice de toutes les formes modernes de servitude. La Lutheran World Federation a explicitement appliqué Phm 16 aux questions de race et de migration dans ses déclarations de 2017 (commémoration de la Réforme) et 2023.

Anglicane

L'anglicanisme a une histoire ambivalente avec l'esclavage : la Society for the Propagation of the Gospel (SPG, fondée 1701) a possédé des plantations d'esclaves en Barbade jusqu'en 1833 — fait dont l'Église d'Angleterre a fait amende honorable en 2006 (motion adoptée par le Synode général). Mais l'anglicanisme a aussi produit certains des plus grands abolitionnistes : William Wilberforce, Granville Sharp, Thomas Clarkson, James Ramsay. Hooker (Laws, VIII) lit Philémon comme l'illustration de la règle de modération apostolique : Paul ne décrète pas, il persuade, parce que la vérité morale ne s'impose pas par la force. Pour Hooker, Paul est l'archétype de l'évêque qui guide sans tyranniser. Le mouvement abolitionniste anglican du XVIIIe-XIXe s. a interprété Phm 16 comme un commandement implicite mais ferme, dont la portée allait au-delà de la situation particulière d'Onésime pour viser l'institution entière. Lambeth 1888, 1948, 1998 reprennent ce verset comme principe ecclésial.

Anabaptiste

Pour la tradition anabaptiste (mennonites, frères de Hutter, frères moraves, amish dans une moindre mesure), Phm 16 est une vérité simple et immédiate : si Onésime est frère, il ne peut pas être esclave. La distinction entre « doctrine spirituelle » et « ordre civil » est artificielle : l'Évangile transforme nécessairement les relations sociales, sans attendre la sanction des États ou des Églises établies. C'est pourquoi la Germantown Protest (1688) — premier témoignage chrétien public contre l'esclavage en Amérique du Nord, signée par quatre quakers et mennonites de Pennsylvanie — fait référence implicite à Phm 16. Les frères moraves de Géorgie refusent l'esclavage dès leur arrivée en 1735, avant tous les autres groupes chrétiens d'Amérique. Cette cohérence vie-doctrine caractéristique de la tradition « sectaire » (selon la typologie Troeltsch-Niebuhr) tire de Phm 16 ses pleines conséquences pratiques.

Synthèse

La dispute n'oppose pas tant l'abolitionnisme à son refus (toutes les traditions chrétiennes condamnent aujourd'hui l'esclavage) que les rythmes herméneutiques de Phm 21. Pour la voie sapientielle catholique-orthodoxe, le « au-delà » est un horizon de patience missionnaire qui transforme graduellement les structures par la grâce. Pour la voie réformée-luthérienne, c'est une exigence éthique radicale qui devait s'imposer dès lors qu'on en saisissait la portée — d'où la complicité prolongée est une faute. Pour la voie anabaptiste, c'est une immédiateté qui interdit tout délai. L'aveu de complicité aujourd'hui partagé (Église d'Angleterre 2006, Convention baptiste du Sud 1995, Lutheran World Federation 2017, presbytériens américains à plusieurs reprises) suggère que toutes les traditions ont eu raison de leur principe et tort de leur lenteur. Phm 16 reste à actualiser face aux nouvelles formes de servitude : traite humaine, exploitation économique des migrants, conditions de travail indignes — combats dans lesquels les Églises chrétiennes coopèrent désormais largement.

Quel statut donner à la « captatio benevolentiae » paulinienne ?

Paul mobilise tous les ressorts de la rhétorique gréco-romaine pour persuader Philémon. Cette stratégie est-elle un modèle pour l'exercice de l'autorité ecclésiale (persuasion plutôt que contrainte) ? Ou n'est-elle qu'un habillage culturel masquant la pression réelle exercée par Paul ? Les six traditions évaluent différemment l'éthique de la persuasion apostolique.

Catholique romaine

La rhétorique paulinienne est l'art chrétien de l'autorité. Saint Augustin (De doctrina christiana, IV) prend précisément Paul comme modèle de l'éloquence chrétienne : non l'éloquence vaine des sophistes, mais l'éloquence au service de la vérité, qui sait docere, delectare, flectere (enseigner, plaire, fléchir). L'épître à Philémon est citée par Augustin comme exemple suprême de la persuasio chrétienne. La tradition catholique distingue depuis Bonaventure et Thomas entre auctoritas (autorité essentielle, fondée sur l'Évangile) et potestas (pouvoir contraignant) : l'évêque, comme Paul, doit user d'abord d'auctoritas — donc de persuasion — et n'invoquer la potestas qu'en dernier recours. Le canon 1752 du Code de droit canonique de 1983 (« le salut des âmes doit toujours être la loi suprême ») incarne cette priorité du bien des fidèles sur la rigueur formelle, dans la ligne paulinienne.

Orthodoxe

Pour la tradition orthodoxe, la persuasion paulinienne incarne l'économie pastorale (οἰκονομία) qui adapte la rigueur des principes à la fragilité des personnes. Saint Basile (Lettres 188, 199, 217 — canons pénitentiels) théorise l'oikonomia comme principe correctif de l'akribeia (rigueur). Jean Chrysostome dans ses Homélies sur Philémon insiste : Paul ne traite pas Philémon en sujet à commander, mais en ami à convaincre — c'est l'attitude propre du pasteur orthodoxe. L'évêque oriental est père spirituel avant d'être supérieur hiérarchique. La parrhêsia évangélique (liberté de parole, franc-parler) qu'évoque Phm 8 est, dans la spiritualité monastique orientale, le don suprême : oser dire la vérité dans l'amour, sans céder à la lâcheté ni à la tyrannie.

Réformée / Calviniste

Calvin lit la rhétorique paulinienne comme une illustration de la sola Scriptura dans son rapport à l'autorité : Paul fonde sa demande non sur sa qualité apostolique (qu'il invoque pour la suspendre, v. 8-9), mais sur l'évidence évangélique reconnue par Philémon dans sa conscience régénérée. C'est le modèle de la prédication réformée : le pasteur ne contraint pas, il expose la Parole de Dieu qui contraint elle-même les consciences par sa propre lumière. Cette conception explique pourquoi la tradition réformée (à partir de la Confessio Belgica, 1561, art. 31 ; Westminster Confession, ch. 31) limite l'autorité ecclésiale à l'autorité de la Parole exposée et applique le droit de l'examen libre aux fidèles. Le presbyterian polity repose sur cette idée : pas de hiérarchie épiscopale contraignante, mais une conduite collégiale par les anciens (presbytres), à l'image de la persuasion paulinienne.

Luthérienne

Luther voit dans Philémon un cas exemplaire de la Loi et Évangile : la Loi donnerait à Paul autorité de commander (Phm 8), mais l'Évangile le pousse à supplier par amour (Phm 9). C'est la grammaire luthérienne fondamentale : la Loi exige, l'Évangile libère. Le pasteur luthérien proclame la Parole avec autorité dans la Verbi divini ministerium (Confession d'Augsbourg, art. 5), mais il ne contraint pas les consciences — il les libère par la justification. La rhétorique paulinienne incarne cette dynamique. Mais Luther maintient aussi que l'autorité civile, distincte de l'autorité spirituelle, peut user de contrainte légitime (doctrine des deux royaumes). La persuasion vs contrainte n'est donc pas un absolu mais une distinction selon les sphères.

Anglicane

L'anglicanisme valorise particulièrement la rhétorique paulinienne de Philémon comme modèle de la via media : ni autorité despotique du pape, ni rejet anabaptiste de toute médiation institutionnelle. L'évêque anglican exerce une autorité persuasive et collégiale, dans la ligne de Phm 8-9. Hooker (Laws, VII et VIII) développe cette ecclésiologie : l'autorité légitime est celle qui s'exerce avec consentement (cf. son adage que « ce qui touche tous doit être approuvé par tous »). Cette conception influencera profondément le constitutionnalisme britannique (Locke, en particulier). Le Synode général actuel de l'Église d'Angleterre fonctionne sur ce modèle : autorité épiscopale réelle, mais soumise à la délibération collégiale du clergé et des laïcs.

Anabaptiste

Les anabaptistes voient dans la rhétorique paulinienne le rejet de toute coercition spirituelle, principe constitutif de leur ecclésiologie. La Confession de Schleitheim (1527) refuse l'épée magistrale dans les affaires de foi ; les Frères suisses et leurs successeurs ont payé de leur vie la conviction que la foi se reçoit librement ou pas du tout. Phm 14 (« afin que ton bon procédé ne soit pas comme forcé, mais volontaire ») est un verset central de la pensée anabaptiste sur le baptême du croyant (refus du paedo-baptisme contraint), sur la non-violence évangélique (refus du serment militaire et de l'usage de la force), sur la séparation Église-État. La rhétorique paulinienne n'est pas seulement une stratégie : elle est l'essence même du témoignage chrétien.

Synthèse

La rhétorique paulinienne de Philémon est unanimement reconnue comme modèle d'autorité chrétienne par persuasion, mais sa portée diverge selon les ecclésiologies : pour les traditions épiscopales (catholique, orthodoxe, anglicane), c'est l'idéal régulateur d'une autorité qui dispose néanmoins de la potestas en dernier recours ; pour les traditions presbytérales (réformée, luthérienne dans certains aspects), c'est la grammaire centrale de la prédication libératrice ; pour la tradition anabaptiste, c'est le seul mode légitime de l'exercice de la foi. L'examen historique montre que toutes ces traditions ont parfois trahi leur idéal en pratiquant la contrainte (excommunications, persécutions, coercition civile). La rhétorique paulinienne reste donc moins une réalité acquise qu'un horizon à reconquérir dans chaque génération ecclésiale. Le pape François a explicitement invoqué Phm 8-9 dans Evangelii Gaudium § 14 (2013) pour décrire la nouvelle évangélisation : non par prosélytisme contraignant, mais par attraction (« l'Église grandit par attraction, non par prosélytisme »).

Phm 21 (« tu feras même au-delà ») suggère-t-il la manumission ?

La peroratio paulinienne s'achève sur cette phrase énigmatique : « persuadé de ton obéissance, je t'écris, sachant que tu feras même au-delà (καὶ ὑπὲρ ἃ λέγω) de ce que je dis » (Phm 21). Toute la tradition s'est demandé ce qu'était ce « au-delà ». Désigne-t-il la manumission d'Onésime, son retour comme collaborateur de Paul, ou un excédent indéterminé laissé à la générosité de Philémon ?

Catholique romaine

La tradition catholique, depuis Jean Chrysostome (lu en Occident par Jérôme et Augustin), comprend généralement le « au-delà » comme une suggestion implicite de manumission. Paul ne demande pas la libération (cela aurait été contraire à sa stratégie de persuasion), mais il l'espère et la signale. La Glose ordinaire médiévale, Thomas d'Aquin (Comm. ad Phm.), et la Catena aurea convergent : le « au-delà » est la libération d'Onésime, condition pour qu'il devienne pleinement frère « dans la chair et dans le Seigneur ». La tradition hagiographique (incertaine historiquement) raconte qu'Onésime fut effectivement libéré, devint diacre puis évêque d'Éphèse, et serait martyrisé sous Trajan (vers 109). Ignace d'Antioche (Ad Eph. 1) mentionne un Onésime évêque d'Éphèse — peut-être le même.

Orthodoxe

Jean Chrysostome consacre la troisième de ses homélies sur Philémon (homélie III) à l'exégèse de ce verset : « Que veut dire ‹plus que je ne dis› ? Que tu le libères, certes, mais aussi que tu l'aimes comme un fils, et que tu le renvoies au labeur apostolique ». L'« au-delà » est donc multiple : libération juridique, affection familiale, et engagement missionnaire. La synaxis du calendrier byzantin commémore Onésime le saint apôtre le 15 février, le présentant comme évêque d'Éphèse martyrisé à Pouzzoles sous Trajan — tradition liturgique qui rend la libération d'Onésime quasi dogmatique pour l'orthodoxie liturgique, même si l'historicité est discutée. La Mineya orthodoxe pour cette date développe une hymnographie élaborée sur le thème : « De l'esclave de Philémon, tu es devenu l'esclave du Christ, et de l'esclave du Christ, son apôtre ».

Réformée / Calviniste

Calvin (Comm. in Phm. 21) refuse de spécifier le « au-delà » : « Paul laisse à dessein l'indéterminé, afin que Philémon soit poussé non par le commandement explicite mais par la spontanéité de la grâce. Si Paul avait dit ‹libère-le›, Philémon eût obéi par contrainte ; en disant ‹fais au-delà›, il laisse à la liberté chrétienne de Philémon de découvrir elle-même la plénitude du devoir ». Pour Calvin, le « au-delà » englobe vraisemblablement la manumission, mais aussi tout ce que la conscience régénérée découvre comme exigence de la fraternité. La tradition presbytérienne anglo-saxonne (Hodge, Princeton) reprend cette lecture maximaliste mais non précisée. John Owen (Works, vol. XX) y voit l'archétype de la liberté évangélique qui ne se contente jamais du minimum exigé.

Luthérienne

Luther dans sa préface à Philémon (WA DB 7, 292) interprète le « au-delà » comme l'amour gratuit excédentaire propre à l'Évangile : la Loi exige le minimum, l'Évangile produit le surplus. Philémon accomplira « au-delà » non parce que Paul l'ordonne, mais parce que la grâce reçue le pousse à dépasser tout ce qu'on peut commander. C'est la logique de Mt 5,38-48 (au-delà de la lex talionis) et de 2 Co 9,7 (Dieu aime celui qui donne joyeusement). La tradition luthérienne (Melanchthon, Loci communes, dans les sections sur les fructus fidei) théorise ces œuvres surérogatoires au sens proprement évangélique : non pas méritoires (comme dans la théologie médiévale tardive condamnée par la Réforme), mais expressions spontanées de la justification par la foi.

Anglicane

Hooker (Laws, II.viii) commente Phm 21 dans le cadre de sa doctrine des conseils évangéliques distincts des commandements : Paul ne commande pas la manumission mais la conseille indirectement. La distinction entre praeceptum et consilium, classique au Moyen Âge, est reprise par l'anglicanisme classique pour rendre compte des exigences évangéliques qui dépassent le strict devoir. La tradition anglicane abolitionniste (Wilberforce, Sharp, Clarkson) ira plus loin : le « au-delà » paulinien devient, à la lumière de l'expérience historique, un impératif moral dont l'Église ne peut plus se déclarer simplement « persuadée » mais qu'elle doit publiquement enseigner. Le passage du conseil au commandement dans la prédication anglicane sur l'esclavage (entre les XVIIe et XIXe s.) illustre cette dynamique de développement herméneutique.

Anabaptiste

Pour la tradition anabaptiste, l'« au-delà » paulinien est l'application logique de Phm 16 : si Onésime est frère « dans la chair », il ne peut pas rester esclave. La manumission est donc incluse implicitement dans la fraternité reconnue. Pas de distinction entre « conseil » et « commandement » : la vie chrétienne est la mise en pratique radicale et immédiate de l'Évangile. Menno Simons (Foundation of Christian Doctrine, 1539) affirme : « Là où la fraternité baptismale est reconnue, tout ce qui contredit cette fraternité tombe de soi-même, sans qu'il soit besoin de le décréter ». La Confession de Dordrecht mennonite (1632), bien que n'abordant pas directement l'esclavage, applique ce principe à toutes les relations sociales chrétiennes. C'est cette logique qui produira la Germantown Protest de 1688 et l'engagement abolitionniste précoce des mennonites de Pennsylvanie.

Synthèse

Le « au-delà » de Phm 21 est probablement délibérément indéterminé dans le texte paulinien — c'est l'art rhétorique consommé de Paul, qui suggère sans imposer. Toute la tradition s'est sentie obligée de spécifier cet « au-delà » selon ses propres présupposés théologiques : manumission (catholique-orthodoxe-anglican), liberté évangélique non précisée (réformé), amour surérogatoire (luthérien), fraternité radicale (anabaptiste). L'histoire ecclésiale a fini par converger sur l'interprétation maximaliste : oui, le « au-delà » impliquait au moins la libération d'Onésime et, par voie de conséquence, la condamnation de l'esclavage en général. Mais cette convergence a été lente et conflictuelle. Phm 21 nous apprend ainsi quelque chose de précieux sur la nature de la révélation chrétienne : elle n'est pas un code juridique exhaustif, mais une parole vivante dont la portée se déploie dans l'histoire de la conscience ecclésiale, sous la conduite de l'Esprit (Jn 16,13).

Réception historique

Réception patristique (IIᵉ-Vᵉ s.)

L'épître à Philémon a été peu commentée par les Pères grecs et latins anciens — non par doute sur son authenticité mais en raison de sa brièveté et de son caractère apparemment occasionnel. Origène est probablement le premier à lui consacrer un commentaire suivi (perdu, mais des fragments sont préservés dans la Catena). Jean Chrysostome y consacre trois homélies (vers 393-397 à Antioche, ou plus probablement à Constantinople après 398), qui restent le commentaire patristique le plus influent : il y développe la lecture typologique (Paul intercesseur figure du Christ), l'éthique de la persuasion, et la transformation des relations sociales par la philanthrôpia. Jérôme (vers 386) commente l'épître dans son Commentariorum in Epistolam ad Philemonem liber : il défend explicitement l'utilité doctrinale de l'épître contre ceux qui la jugent trop peu théologique pour mériter d'être canonisée. Théodore de Mopsueste (Commentarius in epistolas Pauli minores, début Ve s.) et Théodoret de Cyr (Interpretatio, vers 440) reprennent l'exégèse antiochienne en suivant Chrysostome. Augustin mentionne Philémon dans plusieurs sermons et lettres (notamment Ep. 167 à Jérôme) mais sans commentaire systématique.

Réception médiévale

Au Moyen Âge, l'épître à Philémon fait partie des Epistolae Pauli commentées dans toutes les grandes chaînes exégétiques. La Glose ordinaire compilée à l'école de Laon au XIIe siècle reprend Jérôme et Chrysostome. Pierre Lombard (Collectanea in Epistolas Pauli, vers 1140) commente l'épître brièvement mais avec attention aux distinctions juridiques (esclavage iure gentium). Thomas d'Aquin y consacre une Expositio (vers 1265-1273) qui développe la théologie de la caritas paulinienne et la distinction entre l'esclavage comme état de fait toléré et la dignité humaine inviolable. Hugues de Saint-Cher (Postilla, vers 1240), Nicolas de Lyre (Postilla litteralis, vers 1322-1331), et toute la tradition scolastique poursuivent ce travail. L'épître est rarement le sujet de quaestiones disputatae spécifiques, mais elle est utilisée comme argument scripturaire dans les débats sur la nature de l'esclavage (Sum. theol. II-II, q. 57, q. 104) et sur l'autorité ecclésiale (q. 184-189). Au XIVe-XVe s., la devotio moderna (Thomas a Kempis) prend Onésime comme figure de la conversion intérieure.

Réception byzantine

Dans l'Orient byzantin, l'épître à Philémon est commentée par Théophylacte d'Ohrid (Expositio, vers 1078, archevêque de Bulgarie) qui suit Chrysostome de près. Euthyme Zigabène (Commentarius, début XIIe s.) la reprend dans son commentaire des épîtres pauliniennes. La tradition liturgique byzantine est cependant le canal principal de réception : saint Onésime est commémoré au 15 février comme apôtre, évêque d'Éphèse et martyr (tradition rapportée par les ménologues, notamment celui de Basile II, vers 985). L'hymnographie composée pour cette fête développe la typologie Onésime-conversion, esclave-saint, fugitif-apôtre. Les Sticharia et le canon de matines (composés probablement par Joseph l'Hymnographe au IXe s.) chantent : « Tu fus inutile à Philémon, mais utile au Christ ; et de cette utilité, l'Église fait son trésor ». La théologie monastique orientale (Macaire le Grand, Syméon le Nouveau Théologien) reprend volontiers l'épître pour illustrer la conversion intérieure, l'esclave fugitif devenant figure du pécheur ramené au Père.

Réception de la Réforme

Martin Luther publie une brève préface à Philémon dans son Septembertestament (1522) et dans la révision de 1546 (WA DB 7, 292) : il présente l'épître comme « ein meisterlich lieblich Exempel christlicher Liebe » (un magistral et doux exemple d'amour chrétien) et développe la typologie christologique (Paul-Christ, Onésime-pécheur, Philémon-Père). Jean Calvin publie son Commentarius in Epistolam ad Philemonem en 1548 (avec les autres pastorales et catholiques) : commentaire dense qui développe la rhétorique paulinienne, la dignité chrétienne et la fraternité baptismale. Pour Calvin, l'épître démontre que « la grâce de Christ pénètre toutes les conditions sociales, sans les supprimer formellement, mais en les transformant ontologiquement ». Théodore de Bèze publie sa traduction et ses notes (Iesu Christi Domini nostri Novum Testamentum, plusieurs éditions à partir de 1556). Les Pères anglicans (Cranmer, Ridley, Jewel) intègrent Philémon dans le lectionnaire du Book of Common Prayer (1549, 1552, 1662). Du côté anabaptiste, l'épître nourrit la Confession de Schleitheim (1527) et la pensée des frères suisses sur la séparation Église-monde. Les catholiques de la Contre-Réforme (Cornélius a Lapide, Commentaria, 1614-1645) commentent abondamment l'épître dans l'esprit tridentin.

Réception moderne (XIXᵉ-XXIᵉ s.)

L'époque moderne (XVIIIe-XIXe s.) voit Philémon devenir un texte clé du débat sur l'esclavage. Les abolitionnistes : John Wesley (Thoughts upon Slavery, 1774), James Ramsay (Essay, 1784), Wilberforce et la Clapham Sect, les quakers américains (Anthony Benezet, John Woolman, Some Considerations on the Keeping of Negroes, 1754), les méthodistes nordistes et les baptistes free-will. Les défenseurs de l'esclavage : Thornton Stringfellow (Scriptural and Statistical Views in Favor of Slavery, 1856), James Henley Thornwell (The Rights and the Duties of Masters, 1850) et les théologiens du Sud confédéré citent le silence paulinien comme caution. Au XXe siècle, l'épître nourrit la théologie de la libération (Gustavo Gutiérrez, Leonardo Boff cite Phm 16 dans Igreja, carisma e poder, 1981) et la théologie noire américaine (James Cone, A Black Theology of Liberation, 1970) qui en font le contre-modèle des lectures pro-esclavagistes. Sur le plan exégétique, les travaux de F. F. Bruce (The Epistles to the Colossians, to Philemon, and to the Ephesians, NICNT, 1984), Peter T. O'Brien (Colossians, Philemon, WBC 44, 1982), Joseph A. Fitzmyer (The Letter to Philemon, AYB 34C, 2000) et Scot McKnight (The Letter to Philemon, NICNT, 2017) renouvellent la lecture rhétorique et sociale. Le mouvement postcolonial (Vincent L. Wimbush, Allen Dwight Callahan, Embassy of Onesimus, 1997) propose des relectures alternatives — notamment l'hypothèse que Onésime ne serait pas un esclave fugitif mais un envoyé officiel de Philémon (lecture minoritaire mais débattue). Le Pontifical Biblical Commission a inclus Philémon dans son document The Jewish People and Their Sacred Scriptures in the Christian Bible (2001) comme texte exemplaire de la transformation paulinienne des relations sociales.

Bibliographie sélective

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Voir aussi