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Épître aux Colossiens (Col)

L'épître aux Colossiens est l'épître de la christologie cosmique. Adressée à une petite communauté de Phrygie (Asie Mineure) menacée par une « philosophie » syncrétique (Col 2,8), elle affirme la pleine divinité du Christ et sa suffisance pour le salut. L'hymne de Col 1,15-20 — possiblement pré-paulinien — est l'un des textes christologiques les plus hauts du NT. Authenticité paulinienne disputée : épître deutéro-paulinienne probable selon la critique majoritaire.

Présentation

Auteur
« Paul, apôtre de Jésus-Christ par la volonté de Dieu, et le frère Timothée » (Col 1,1). Authenticité paulinienne disputée : position majoritaire de la critique = deutéro-paulinienne (vers 70-90), position conservatrice = authenticité directe (60-62, captivité romaine).
Date de rédaction
Si paulinienne authentique : vers 60-62 apr. J.-C., depuis la captivité romaine (Ac 28). Si deutéro-paulinienne : vers 70-90, probablement par un disciple proche dans le cercle paulinien d'Asie Mineure.
Destinataires
L'Église de Colosses, en Phrygie (vallée du Lycos, près de Laodicée et Hiérapolis). Communauté petite, fondée non par Paul mais par Épaphras (Col 1,7 ; 4,12-13), originaire de Colosses. La ville sera détruite par un tremblement de terre vers 60-61, ce qui complique la datation.
Lieu de rédaction
Si paulinienne : Rome (captivité). Si deutéro-paulinienne : probablement Éphèse ou Asie Mineure.
Occasion / contexte
Épaphras rapporte à Paul l'apparition d'une « philosophie et vaine tromperie » (Col 2,8) qui menace la communauté. Cette « hérésie colossienne » combinerait : (a) éléments juifs (sabbats, néoménies, prescriptions alimentaires, Col 2,16) ; (b) éléments ascétiques (« n'use pas, ne goûte pas, ne touche pas », Col 2,21) ; (c) éléments mystiques-angéologiques (« culte des anges », Col 2,18) ; (d) éléments cosmologiques (« éléments du monde », στοιχεῖα, Col 2,8.20). Paul (ou son disciple) répond en affirmant la suffisance du Christ qui contient toute la plénitude.
Langue originale
Grec koinè avec particularités stylistiques inhabituelles pour Paul (longues phrases, vocabulaire « gnosticisant », nominalisations). 34 hapax legomena. Parallélisme frappant avec Éphésiens.
Place dans le canon
Reçue universellement dès le IIe siècle. Marcion, canon de Muratori, tous les manuscrits anciens.

Authenticité et critique d'attribution

L'authenticité paulinienne de Colossiens est disputée. Plusieurs arguments ont conduit la majorité de la critique moderne (depuis F. C. Baur) à conclure à une épître deutéro-paulinienne.

Arguments contre l'authenticité directe :

  • (1) Style et vocabulaire : 34 hapax legomena, phrases longues hellénistiques, absence de termes pauliniens caractéristiques (justification, loi, salut).
  • (2) Théologie : christologie cosmique très haute (Col 1,15-20) ; ecclésiologie « catholique » (Église universelle) ; eschatologie partiellement réalisée (Col 2,12-13 : « ressuscités avec lui dans le baptême ») ; absence des thèmes pauliniens classiques.
  • (3) Parallélisme avec Éphésiens : environ un tiers du texte se chevauche, suggérant qu'un disciple a écrit l'une à partir de l'autre.
  • (4) Code domestique (Col 3,18 – 4,1) : forme institutionnalisée typique des deutéro-pauliniennes (Ep, Past) absente chez Paul incontesté.

Arguments pour l'authenticité directe (O'Brien, Wright, Dunn dans The Epistles to the Colossians, to Philemon and to the Ephesians, NIGTC 1996) :

  • (1) Attestation externe forte dès le IIe siècle.
  • (2) Le style peut s'expliquer par la situation particulière (polémique contre syncrétisme) et l'utilisation d'hymne pré-paulinienne.
  • (3) Paul a pu évoluer vers une christologie plus cosmique en réponse aux défis colossiens.
  • (4) Lien étroit avec Philémon (authentique) : mêmes destinataires nommés (Onésime, Archippus, Épaphras).

Position dominante critique aujourd'hui : deutéro-paulinienne (Lohse, Schweizer, Pokorný, Wedderburn, MacDonald, Sumney). Position conservatrice : authenticité (O'Brien, Bruce, Wright, Dunn, Moo, Pao). La Theologische Realenzyklopädie considère la question comme non tranchée mais penchant vers la pseudépigraphie.

Rapport à Éphésiens. Si Colossiens est deutéro-paulinienne, elle est probablement antérieure à Éphésiens (qui est une amplification méditative). Si elle est paulinienne, le même auteur (Paul ou son cercle) aurait composé les deux quasi-simultanément.

Identité de l'hérésie colossienne. Reconstructions diverses : (a) gnosticisme judaïsant pré-chrétien (Lohse) ; (b) mystère syncrétique phrygien (Dunn) ; (c) mystique juive de l'ascension céleste (Francis, Bowen) ; (d) ascétisme judéo-pythagoricien (Schweizer). La position dominante actuelle : un syncrétisme hybride combinant éléments juifs, mystiques et hellénistiques, propre au milieu phrygien.

Structure littéraire

  1. Prologue : action de grâces et prière (Col 1,1-14)

    Salutation (1,1-2). Action de grâces pour la foi, l'amour, l'espérance des Colossiens (1,3-8). Prière pour la connaissance, la sagesse, la marche digne, la fortification (1,9-12). Rédemption en Christ et transfert dans le royaume du Fils bien-aimé (1,13-14).

  2. Hymne christologique cosmique (Col 1,15-20)

    Hymne en deux strophes : (1) Christ image du Dieu invisible, premier-né de toute création ; en lui ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, visibles et invisibles ; toutes choses ont été créées par lui et pour lui ; il est avant toutes choses, toutes choses subsistent en lui (1,15-17). (2) Il est la tête du corps qu'est l'Église ; il est le commencement, le premier-né d'entre les morts ; en lui habite toute la plénitude (πλήρωμα), et tout est réconcilié par le sang de sa croix (1,18-20).

  3. Application : réconciliation et ministère paulinien (Col 1,21 – 2,5)

    Vous, autrefois étrangers et ennemis, êtes maintenant réconciliés (1,21-23). Joie de Paul dans les souffrances pour l'Église (1,24 : « ce qui manque aux souffrances du Christ, je l'achève dans ma chair »). Ministère du mystère caché et révélé (1,25-29). Lutte pour les Colossiens et Laodicéens (2,1-5).

  4. Polémique contre l'hérésie colossienne (Col 2,6-23)

    Marcher en Christ enraciné dans la foi (2,6-7). Avertissement : « Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie par la philosophie et par une vaine tromperie, s'appuyant sur la tradition des hommes, sur les éléments du monde, et non sur Christ » (2,8). Plénitude de la divinité en Christ corporellement (2,9-15). Critique des prescriptions alimentaires, du jugement sur les sabbats, du culte des anges, de l'ascèse (2,16-23).

  5. Vie nouvelle en Christ (Col 3,1 – 4,1)

    Si vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d'en haut (3,1-4). Mortifier le vieil homme : catalogue de vices (3,5-11) avec proclamation de l'unité chrétienne : « il n'y a ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni Barbare ni Scythe, ni esclave ni libre, mais Christ est tout et en tous » (3,11). Revêtir l'homme nouveau : catalogue de vertus (3,12-17). Code domestique (3,18 – 4,1) : épouses-maris, enfants-parents, esclaves-maîtres, parallèle à Ep 5,22 – 6,9.

  6. Exhortations finales (Col 4,2-6)

    Persévérer dans la prière (4,2-4). Sagesse vis-à-vis des étrangers, parole assaisonnée de sel (4,5-6).

  7. Recommandations et salutations (Col 4,7-18)

    Envoi de Tychique et d'Onésime (4,7-9). Salutations de Aristarque, Marc (cousin de Barnabé), Jésus dit Justus, Épaphras, Luc, Démas (4,10-14). Salutations aux frères de Laodicée et Hiérapolis (4,15-17). Mention de la « lettre de Laodicée » (4,16, lettre paulinienne perdue ou Éphésiens ?). Signature autographe de Paul (4,18).

Théologie principale

L'hymne christologique cosmique (Col 1,15-20)

Col 1,15-20 est l'un des sommets christologiques du NT. L'hymne (probablement pré-paulinien selon Lohse, Cerfaux, Käsemann, mais Wright défend une composition paulinienne) articule deux strophes : Christ et la création (1,15-17) ; Christ et la rédemption-Église (1,18-20).

Strophe I : Christ et la création (1,15-17).

« Il est l'image du Dieu invisible (εἰκὼν τοῦ θεοῦ τοῦ ἀοράτου), le premier-né de toute création (πρωτότοκος πάσης κτίσεως). Car en lui ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, trônes, dominations, principautés, autorités. Toutes choses ont été créées par lui et pour lui. Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui ».

Trois affirmations : (a) Christ image du Dieu invisible (cf. Gn 1,26-27, Sg 7,26 sur la Sagesse) ; (b) Christ premier-né de toute création — disputée : génitif partitif (Christ partie de la création, lecture arienne ; rejetée à Nicée 325) ou génitif d'antériorité (Christ avant la création, lecture orthodoxe) ; (c) Christ médiateur de la création : tout est créé en, par et pour lui (cf. 1 Co 8,6 ; Jn 1,3 ; He 1,2).

Strophe II : Christ et la rédemption (1,18-20).

« Il est la tête du corps qu'est l'Église ; il est le commencement, le premier-né d'entre les morts, afin qu'en toutes choses il ait la prééminence. Car Dieu a voulu que toute la plénitude (πᾶν τὸ πλήρωμα) habitât en lui, et de réconcilier par lui toutes choses avec lui-même, ayant fait la paix par le sang de sa croix, ramenant par lui toutes choses, soit celles qui sont sur la terre, soit celles qui sont dans les cieux ».

Trois affirmations parallèles : (a) Christ tête de l'Église qui est son corps ; (b) Christ premier-né d'entre les morts (cf. 1 Co 15,20) ; (c) Christ réconciliateur cosmique par le sang de sa croix.

La plénitude (πλήρωμα). Le terme apparaît en Col 1,19 et 2,9 (« en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité »). Ce vocabulaire est utilisé par Paul/disciple pour répondre à l'hérésie colossienne qui supposait une plénitude divine distribuée entre divers « éons » ou « éléments » (préfigurant la gnose). Réponse : toute la plénitude habite en Christ corporellement.

Réception théologique. Cet hymne a alimenté : (a) la christologie nicéenne (concile 325, contre Arius) ; (b) la christologie chalcédonienne (concile 451) ; (c) la christologie cosmique moderne (Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain ; Laudato Si' 2015 ; Jürgen Moltmann Dieu dans la création 1985). N. T. Wright (The Climax of the Covenant, 1991, ch. 6) propose une lecture juive-monothéiste : Christ est identifié à la Sagesse personifiée de Pr 8.

Polémique contre l'hérésie colossienne (Col 2)

Col 2 développe une polémique contre une « philosophie » syncrétique menaçant la communauté. La reconstruction de cette hérésie est disputée mais ses traits émergent clairement du texte :

Caractéristiques de l'hérésie.

  • (1) Une « philosophie et vaine tromperie » s'appuyant sur la « tradition des hommes » et les « éléments du monde » (στοιχεῖα τοῦ κόσμου, Col 2,8.20). Le terme στοιχεῖα est ambigu : éléments cosmiques (terre, eau, air, feu), forces spirituelles (anges, démons), principes élémentaires d'enseignement.
  • (2) Une circoncision apparemment exigée (Col 2,11-13), à laquelle Paul répond par la « circoncision de Christ » (baptismale).
  • (3) Des prescriptions alimentaires et un calendrier liturgique juifs (Col 2,16 : « ne mangez pas, ne buvez pas, fêtes, néoménies, sabbats »).
  • (4) Un culte des anges et une humilité forcée (Col 2,18 : « se complaire dans une fausse humilité et dans le culte des anges »).
  • (5) Une ascèse rigoriste (Col 2,21 : « ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas »).

Réponse christologique. Paul (ou son disciple) répond non par argumentation point par point mais par affirmation christologique massive : (a) en Christ habite corporellement (σωματικῶς) toute la plénitude de la divinité (2,9) ; (b) en Christ vous avez la plénitude, lui qui est la tête de toute principauté et autorité (2,10) ; (c) Christ a triomphé des « principautés et autorités » par la croix (2,15).

Identification historique. Plusieurs hypothèses :

  • (a) Gnosticisme judaïsant pré-chrétien (Bornkamm, Lohse) : une forme primitive de gnose mêlée d'éléments juifs.
  • (b) Mystère phrygien syncrétique (Dunn) : pas de gnosticisme constitué mais un syncrétisme local.
  • (c) Mystique juive de l'ascension céleste (Francis 1962, Stuckenbruck) : tradition apocalyptique juive (cf. Hénoch) avec culte des anges.
  • (d) Ascétisme judéo-pythagoricien (Schweizer) : influence pythagoricienne dans un milieu juif diasporique.

Position dominante actuelle : un syncrétisme hybride combinant éléments juifs, mystiques apocalyptiques, et asciétisme philosophique, propre au milieu phrygien des années 60-80.

Suffisance christologique. Le message paulinien (ou deutéro-paulinien) est clair : Christ suffit. Pas besoin d'observances juives, de culte angélique, d'ascèse, de mystères supplémentaires. La plénitude est en Christ, et le croyant baptisé est complet en lui (Col 2,10 : « vous avez tout pleinement en lui »). Cette suffisance christologique est l'un des arguments majeurs de la Réforme contre les pratiques surérogatoires de la piété médiévale (indulgences, cultes des saints excessifs, mortifications).

Vie nouvelle en Christ : ressuscités, cachés en Christ (Col 3)

Col 3,1-4 articule l'eschatologie épistolaire colossienne dans une formule unique : « Si donc vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d'en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu. Pensez aux choses d'en haut, et non aux choses qui sont sur la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. Quand Christ, votre vie, paraîtra, alors vous paraîtrez aussi avec lui dans la gloire ».

Eschatologie partiellement réalisée. Le baptisé est déjà « ressuscité avec Christ » (συνεγέρθητε), formulation au parfait qui marque un état accompli. C'est l'une des formulations les plus accentuées de l'« eschatologie réalisée » du NT, plus radicale que Rm 6 (où la résurrection chrétienne reste future). Cette eschatologie réalisée est l'un des arguments contre l'authenticité paulinienne directe.

La vie cachée. « Votre vie est cachée avec Christ en Dieu » (3,3). Cette image de la vie chrétienne cachée (κέκρυπται, parfait passif) en Dieu a alimenté toute la mystique chrétienne (Maître Eckhart, Tauler, Jean de la Croix, Élisabeth de la Trinité « Le ciel dans la foi »).

Mortifier et revêtir. Paul articule l'éthique chrétienne autour de deux verbes : mortifier (νεκρώσατε) le vieil homme (3,5-11), revêtir (ἐνδύσασθε) l'homme nouveau (3,12-17). Catalogues de vices et de vertus typiques du genre parénétique gréco-romain, ici christifiés.

Col 3,11 : l'unité fondamentale. « Il n'y a ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni Barbare ni Scythe, ni esclave ni libre, mais Christ est tout et en tous » (πάντα καὶ ἐν πᾶσιν Χριστός). Cette formule, parallèle à Ga 3,28, abolit les frontières dans la nouvelle humanité christique. La mention spécifique de « Scythe » (peuple considéré comme paradigme de la barbarie) souligne la radicalité de l'inclusion. Texte fondateur de l'universalisme chrétien.

Le code domestique (Col 3,18 – 4,1). Parallèle à Ep 5,22 – 6,9 mais plus bref. Trois couples : épouses-maris (3,18-19), enfants-parents (3,20-21), esclaves-maîtres (3,22 – 4,1). Forme institutionnalisée typique des codes domestiques hellénistiques (Aristote, Plutarque, Sénèque), ici christifiés par référence au « Seigneur ». La formulation des relations esclaves-maîtres (3,22 – 4,1, étendue par rapport à Ep) prépare l'épître à Philémon. Le rappel aux maîtres : « vous aussi avez un Maître dans le ciel » (4,1) relativise toute hiérarchie temporelle.

Disputes théologiques majeures

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

« Premier-né de toute création » (Col 1,15) : Christ créé ?

« Il est l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute création (πρωτότοκος πάσης κτίσεως) » (Col 1,15). Que signifie ce πρωτότοκος ? Christ partie de la création (lecture arienne, rejetée à Nicée) ou Christ avant et au-dessus de la création (lecture orthodoxe) ? Ce verset a été au cœur de la controverse arienne au IVe siècle.

catholique

L'Église catholique reçoit l'interprétation nicéenne (325) : « premier-né de toute création » désigne la prééminence et l'antériorité du Christ, non son inclusion dans la création. Génitif d'antériorité, non partitif. Christ est engendré, non créé (Credo de Nicée : genitum non factum). Symbole de Constantinople (381) précise : « engendré du Père avant tous les siècles ». S.Th. I, q. 27-43 (Thomas). CCC § 240-242, 459. Théologie contemporaine : Joseph Ratzinger, Hans Urs von Balthasar.

orthodoxe

L'orthodoxie défend avec vigueur l'interprétation nicéenne. Athanase d'Alexandrie (Discours contre les Ariens, vers 339-359) a longuement commenté Col 1,15 contre Arius : πρωτότοκος ne signifie pas que Christ est créé mais qu'il est avant toute création et que toute création est en lui. Cyrille d'Alexandrie, Cappadociens. La liturgie orthodoxe chante : « Engendré avant tous les siècles ». Position contemporaine : Vladimir Lossky, Métropolite Kallistos Ware.

réformée

La tradition réformée reçoit pleinement Nicée. Calvin (Institution chrétienne I, 13) défend la pleine divinité du Christ, engendré non créé. Confession helvétique postérieure (1566), Confession de Westminster (1647, ch. II), Catéchisme de Heidelberg (1563). Karl Barth (Dogmatique I/1, II/1) renouvelle la christologie réformée par une trinité dynamique. Position contemporaine : Bruce McCormack, Robert Jenson, Kathryn Tanner.

luthérienne

Le luthéranisme reçoit Nicée. Confession d'Augsbourg (1530, art. I) sur la Trinité. Formule de Concorde (1577, art. VIII) sur la christologie : pleine divinité et pleine humanité du Christ, en une seule personne, avec communicatio idiomatum réelle. Position contemporaine : Wolfhart Pannenberg, Robert Jenson. Tendance kénotique chez certains luthériens du XIXe (Thomasius).

anglicane

L'anglicanisme reçoit Nicée. Thirty-Nine Articles (art. 1, 2) sur la Trinité et l'incarnation. Book of Common Prayer récite quotidiennement le Credo. Mouvement d'Oxford (Newman, Pusey) accentue la patristique. Théologie contemporaine : N. T. Wright (The Climax of the Covenant, 1991) propose une lecture juive de Col 1,15 : Christ identifié à la Sagesse personifiée de Pr 8 dans le monothéisme juif élargi. Rowan Williams, Sarah Coakley.

anabaptiste

Les anabaptistes ont, dès le XVIe siècle, reçu Nicée majoritairement. Cependant, certaines figures radicales ont contesté la formulation nicéenne classique : Michael Servet (anti-trinitaire, brûlé à Genève 1553), socinianisme (rejet de la pleine divinité du Christ, courant anti-trinitaire issu de Sienne). Les mennonites contemporains majoritaires sont nicéens. Position contemporaine : Stanley Hauerwas (nicéen), Denny Weaver (questionne certaines formulations classiques).

Synthèse

Col 1,15 fut au cœur de la controverse arienne (IVe). La position nicéenne (325, confirmée à Constantinople 381) — Christ engendré non créé, génitif d'antériorité — est reçue par toutes les grandes traditions chrétiennes orthodoxes (catholique, orthodoxe, luthérienne, réformée, anglicane, anabaptiste majoritaire). La lecture arienne (Christ partie de la création) est jugée hérétique. Les courants anti-trinitaires (sociniens, unitariens, certains restaurationnistes) restent minoritaires. L'exégèse contemporaine (Wright, Bauckham, Hurtado) approfondit en montrant comment Col 1,15 s'inscrit dans le monothéisme juif élargi qui peut intégrer la Sagesse personifiée comme « identité divine » du Dieu unique.

« Ce qui manque aux souffrances du Christ » (Col 1,24) : co-rédemption ?

« Je me réjouis maintenant dans les souffrances que j'endure pour vous, et ce qui manque (ὑστερήματα) aux souffrances de Christ, je l'achève (ἀνταναπληρῶ) en ma chair, pour son corps qui est l'Église » (Col 1,24). Que désigne ce « ce qui manque aux souffrances du Christ » ? Co-rédemption ? Participation ? Le verset a divisé catholiques et protestants depuis la Réforme.

catholique

L'Église catholique articule l'œuvre rédemptrice du Christ et la participation des fidèles à cette œuvre par leurs souffrances offertes. Le concile de Trente (session VI, can. 32) et Vatican II (Lumen Gentium § 41) reconnaissent que les souffrances des saints sont « complétion » mystique du Christ, non par addition à un sacrifice insuffisant mais par incorporation au mystère pascal. Salvifici Doloris (Jean-Paul II, 1984) approfondit. Marie comme corédemptrice reste discuté mais non dogmatisé. Théologie contemporaine : Hans Urs von Balthasar, Karl Rahner.

orthodoxe

L'orthodoxie articule la theōsis (déification participative) : les fidèles participent au mystère pascal du Christ. Souffrir avec Christ, c'est devenir conforme à lui (Rm 8,29). Le martyre est sommet de cette participation. Athanase, Maxime le Confesseur. Le culte des reliques et des martyrs est expression liturgique. Position contemporaine : Vladimir Lossky, John Romanidès. La synergie divine-humaine inclut une participation à l'œuvre rédemptrice sans concurrence.

réformée

Calvin (Commentaire sur Colossiens, 1548) refuse fermement toute idée que le sacrifice du Christ serait insuffisant et nécessiterait « complétion ». « Ce qui manque aux souffrances du Christ » désigne non l'œuvre rédemptrice (parfaite et close) mais les souffrances que Paul, en tant que membre du corps du Christ, doit endurer pour l'édification de l'Église. La rédemption objective est entièrement accomplie en Christ ; les souffrances apostoliques sont expression et application de cette rédemption, non addition. Position partagée par Confession helvétique postérieure (1566), Confession de Westminster (1647).

luthérienne

Luther et la tradition luthérienne reçoivent Col 1,24 comme parlant des souffrances de l'apôtre pour l'Église, non comme complétion du sacrifice du Christ. La rédemption objective est accomplie une fois pour toutes (cf. He 7,27 ; 9,12.26-28 ; 10,10-14). Les souffrances chrétiennes (theologia crucis) sont expression de la conformité au Christ, non co-rédemption. Position partagée par Confession d'Augsbourg, Apologie, Formule de Concorde.

anglicane

L'anglicanisme reçoit l'unicité du sacrifice (Thirty-Nine Articles, art. 31) tout en valorisant la communion des saints. La haute Église anglicane (anglo-catholiques) reconnaît une participation mystique des saints à l'œuvre rédemptrice ; la basse Église (évangélique) accentue l'unicité. Position contemporaine : N. T. Wright propose une lecture covenantale où l'Église souffrante participe à la mission rédemptrice du Christ comme corps. Rowan Williams.

anabaptiste

Les anabaptistes ont reçu l'unicité du sacrifice tout en valorisant le martyre comme participation à la Nachfolge Christi (suivre Christ). Le Martyrs Mirror (Thieleman J. van Braght, 1660) est mémoire historique des martyrs anabaptistes. La souffrance chrétienne est conformité au Christ, non co-rédemption. Position contemporaine : Stanley Hauerwas, John Howard Yoder articulent une politique du martyre comme témoignage non-violent.

Synthèse

Col 1,24 reste un texte délicat à interpréter. La position dominante critique : Paul (ou son disciple) parle de la participation des souffrances apostoliques au mystère pascal du Christ, dans le contexte de l'image paulinienne du corps ecclésial (le Christ souffre dans ses membres). Cette participation n'ajoute rien à l'œuvre rédemptrice (parfaite et close) mais en applique les effets dans l'histoire. Les confessions divergent sur la nature de cette participation : pour catholiques-orthodoxes, elle a valeur salvifique mystique ; pour protestants, elle exprime sans co-causer. La Déclaration commune sur la justification (1999) n'aborde pas spécifiquement Col 1,24.

Code domestique (Col 3,18-22) : esclavage et hiérarchie

Col 3,22 commande aux esclaves d'obéir à leurs maîtres « en toutes choses ». Col 4,1 demande aux maîtres d'agir équitablement avec leurs esclaves. Ce code domestique a-t-il fondé l'esclavage chrétien ? Comment articuler ce texte et la dignité humaine ? Question majeure dans l'histoire de la conscience chrétienne (abolitionnisme).

catholique

L'Église catholique a longtemps toléré l'esclavage comme « droit naturel » (Aristote-Thomas S.Th. II-II, q. 57, a. 3 ; q. 104, a. 5). Position évolutive : Grégoire le Grand († 604) libère des esclaves ; bulles condamnant esclavage des indigènes (Paul III Sublimis Deus, 1537 ; Urbain VIII 1639 ; Benoît XIV 1741) mais peu appliquées ; Léon XIII (In Plurimis, 1888) condamne fermement après abolition au Brésil ; Vatican II (Gaudium et Spes § 27, 29) condamne définitivement. CCC § 2414. Le code colossien est lu en contexte historique : Paul ne pouvait abolir l'esclavage mais a posé les principes (égalité ontologique, Col 3,11) qui ont produit son abolition.

orthodoxe

L'orthodoxie a généralement suivi les normes byzantines puis nationales sur l'esclavage. Pas de magistère central comparable à Rome. Position contemporaine condamne l'esclavage. Le code domestique colossien est lu contextuellement. La théologie patristique (Grégoire de Nysse De Hominis Opificio) a critiqué l'esclavage comme contraire à l'image divine. Position contemporaine : Métropolite Kallistos Ware.

réformée

La tradition réformée a eu une histoire ambigüe sur l'esclavage. Calvin n'a pas condamné l'esclavage en principe. Les colonies réformées (Pays-Bas, Afrique du Sud — apartheid jusqu'en 1994) ont pratiqué l'esclavage et le racisme. Mais le mouvement abolitionniste a été largement nourri par des réformés-évangéliques (William Wilberforce, anglican mais nourri par Newton ; quakers ; presbytériens). La WCRC a publié des déclarations de repentance (Belhar 1986 contre l'apartheid). Position contemporaine : condamnation absolue de l'esclavage et du racisme.

luthérienne

Luther a accepté l'esclavage et le servage comme institutions sociales (notamment dans Wider die räuberischen und mörderischen Rotten der Bauern, 1525, condamnant la guerre des paysans). Les colonies luthériennes scandinaves ont pratiqué l'esclavage atlantique. Pasteurs luthériens majeurs ont eu des positions divergentes : Dietrich Bonhoeffer († 1945) a résisté au nazisme et au racisme. EKD a publié des déclarations de repentance. Position contemporaine : condamnation absolue.

anglicane

L'Église d'Angleterre a eu une histoire ambigüe : participation à la traite atlantique (Royal African Company), mais aussi mouvement abolitionniste anglican (William Wilberforce, John Newton — ancien marchand d'esclaves converti, auteur de « Amazing Grace »). Abolition au Royaume-Uni (1807 traite, 1833 esclavage dans l'Empire). Lambeth Conference 1888 condamne définitivement. Position contemporaine : repentance et condamnation. Church of England's Project Spire (2023) finance la réparation du passé esclavagiste de l'Église.

anabaptiste

Les anabaptistes, mennonites et quakers ont été parmi les premiers chrétiens à condamner systématiquement l'esclavage. Germantown Quaker Petition Against Slavery (1688) est l'un des premiers documents abolitionnistes. Les quakers américains ont été à l'avant-garde de l'abolitionnisme (John Woolman, Anthony Benezet). Mennonites contemporains : John Howard Yoder (The Politics of Jesus, 1972) critique l'usage idéologique du code domestique. La subordination révolutionnaire yoderienne : Christ subverit la hiérarchie par sa propre subordination volontaire.

Synthèse

Le code domestique colossien (Col 3,18 – 4,1) est aujourd'hui lu en contexte historique : Paul (ou son disciple) ne pouvait abolir l'esclavage gréco-romain mais a posé les principes (égalité ontologique Col 3,11 ; rappel aux maîtres Col 4,1) qui ont conduit à son abolition. L'histoire chrétienne de la complicité avec l'esclavage est tragique (catholiques, orthodoxes, luthériens, anglicans, réformés tous concernés à divers degrés). Les anabaptistes-quakers ont été à l'avant-garde de l'abolitionnisme dès le XVIIe. Aujourd'hui, toutes les grandes traditions chrétiennes condamnent absolument l'esclavage. Le code domestique colossien reste un texte délicat à lire dans une perspective contemporaine, qui exige distinguer la forme historique (acceptation de l'esclavage gréco-romain) et le noyau évangélique (égalité ontologique en Christ).

Réception historique

Réception patristique (IIᵉ-Vᵉ s.)

Jean Chrysostome (Homélies sur Colossiens, 12 homélies) est le commentaire patristique majeur. Théodoret de Cyr, Sévérien de Gabala, Ambrosiaster, Marius Victorinus, Jérôme, Augustin commentent. Sur Col 1,15 (« premier-né de toute création »), la controverse arienne (IVe siècle) a longuement débattu : Athanase d'Alexandrie (Discours contre les Ariens) défend la lecture orthodoxe.

Réception médiévale

Thomas d'Aquin (Super Epistolam ad Colossenses, vers 1265-1268) commente. Sur Col 1,15-20, Thomas défend la christologie nicéenne. Sur Col 1,24, Thomas articule la participation des saints à l'œuvre du Christ sans contredire l'unicité du sacrifice. Bonaventure, Pierre Lombard. Glossa ordinaria. Pour la mystique médiévale, Col 3,1-4 (« votre vie est cachée avec Christ en Dieu ») a alimenté la spiritualité du détachement.

Réception byzantine

L'exégèse byzantine suit Chrysostome. Œcuménius, Théophylacte d'Ohrid, Euthyme Zigabène commentent. Sur Col 1,15-20, Maxime le Confesseur développe sa christologie cosmique. Grégoire Palamas intègre Col 1,19 et 2,9 (πλήρωμα) dans sa théologie des énergies divines. Nicolas Cabasilas.

Réception de la Réforme

Luther n'a pas commenté formellement Colossiens mais cite régulièrement Col 1,15-20 et Col 2,9 comme textes-piliers de la christologie. Calvin publie en 1548 son Commentaire sur Colossiens : rigueur philologique, défense de la suffisance christologique contre les pratiques superrogatoires. Sur Col 1,24, Calvin défend l'unicité du sacrifice. Côté catholique : Cornelius a Lapide († 1637), Estius. Le concile de Trente cite Col 1,19-20 et 2,9 dans le décret sur la justification. Côté radical : les anabaptistes accentuent la suffisance christologique contre les traditions humaines (Col 2,8).

Réception moderne (XIXᵉ-XXIᵉ s.)

(1) F. C. Baur (1845) range Colossiens parmi les deutéro-pauliniennes. (2) Eduard Lohse (Die Briefe an die Kolosser und an Philemon, KEK, 1968) est l'étude critique majeure : deutéro-paulinité, hérésie comme gnose judaïsante. (3) James D. G. Dunn (The Epistles to the Colossians and to Philemon, NIGTC, 1996) défend l'authenticité paulinienne et propose une lecture sage de l'hérésie.

(4) N. T. Wright (The Epistles of Paul to the Colossians and to Philemon, TNTC, 1986 ; The Climax of the Covenant, 1991, ch. 5-6) défend l'authenticité et lit Col 1,15-20 dans le monothéisme juif élargi. (5) Markus Barth & Helmut Blanke (Colossians, AB, 1994) approfondissent. Commentaires majeurs supplémentaires : Peter O'Brien (WBC, 1982), Andrew Lincoln (NIB, 2000), Ben Witherington (2007), Douglas Moo (PNTC, 2008), Scot McKnight (NICNT, 2018), David Pao (ZECNT, 2012).

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2ᵉ éd., 2014).

  • Aletti, Jean-Noël. Saint Paul, Épître aux Colossiens : Introduction, traduction et commentaire. EBib n.s. 20. Paris : Gabalda, 1993.
  • Barth, Markus, and Helmut Blanke. Colossians : A New Translation with Introduction and Commentary. AB 34B. New York : Doubleday, 1994.
  • Bockmuehl, Markus. Revelation and Mystery in Ancient Judaism and Pauline Christianity. Tübingen : Mohr Siebeck, 1990.
  • Bruce, F. F. The Epistles to the Colossians, to Philemon, and to the Ephesians. NICNT. Grand Rapids : Eerdmans, 1984.
  • Dunn, James D. G. The Epistles to the Colossians and to Philemon : A Commentary on the Greek Text. NIGTC. Grand Rapids : Eerdmans, 1996.
  • Foster, Paul. Colossians. BNTC. London : Bloomsbury, 2016.
  • Francis, Fred O. Conflict at Colossae : A Problem in the Interpretation of Early Christianity. Missoula : Scholars, 1973.
  • Käsemann, Ernst. « Eine urchristliche Tauf-Liturgie. » In Festschrift Rudolf Bultmann zum 65. Geburtstag überreicht, 133-148. Stuttgart : Kohlhammer, 1949.
  • Lincoln, Andrew T. « The Letter to the Colossians. » In The New Interpreter's Bible, vol. 11, 551-669. Nashville : Abingdon, 2000.
  • Lohse, Eduard. Colossians and Philemon. Hermeneia. Philadelphia : Fortress, 1971.
  • MacDonald, Margaret Y. Colossians and Ephesians. SacPag 17. Collegeville : Liturgical Press, 2000.
  • McKnight, Scot. The Letter to the Colossians. NICNT. Grand Rapids : Eerdmans, 2018.
  • Moo, Douglas J. The Letters to the Colossians and to Philemon. PNTC. Grand Rapids : Eerdmans, 2008.
  • O'Brien, Peter T. Colossians, Philemon. WBC 44. Waco : Word, 1982.
  • Pao, David W. Colossians and Philemon. ZECNT. Grand Rapids : Zondervan, 2012.
  • Pokorný, Petr. Colossians : A Commentary. Peabody : Hendrickson, 1991.
  • Schweizer, Eduard. The Letter to the Colossians : A Commentary. Minneapolis : Augsburg, 1982.
  • Stuckenbruck, Loren T. Angel Veneration and Christology. WUNT 2/70. Tübingen : Mohr Siebeck, 1995.
  • Sumney, Jerry L. Colossians : A Commentary. NTL. Louisville : Westminster John Knox, 2008.
  • Wright, N. T. The Epistles of Paul to the Colossians and to Philemon. TNTC. Grand Rapids : Eerdmans, 1986.

Voir aussi