Le protestantisme n'est pas un monolithe: il rassemble plusieurs familles confessionnelles qui partagent les cinq Solas mais divergent sur l'ecclésiologie, les sacrements, la gouvernance et la spiritualite. Aujourd'hui environ 900 millions de chretiens se rattachent au protestantisme.
Le lutheranisme — Confession d'Augsbourg et ses heritiers
Aspect
Position lutherienne classique
Texte normatif
Scripture
Sola Scriptura — norme normante. Mais la raison naturelle peut etre utilisee dans l'interpretation (apport de Melanchthon). Inerrancy fonctionnelle plutot que formelle dans le lutheranisme actuel.
CA, art. I ; Apologie IV
Justification
Articulus stantis vel cadentis ecclesiae — justification forensique par la foi seule. Simul iustus et peccator.
CA art. IV ; Apologie IV
Eucharistie
Presence reelle, corporelle et substantielle «in, cum et sub» le pain et le vin — consubstantiation (terme posterieur a Luther).
Articles de Smalkalde (1536); Konkordienformel art. VII
Bapteme
Sacrement qui regenere — le pedobaptisme est maintenu. Le bapteme «opère» la foi (opere operato lutherien).
Petit Catechisme de Luther; Konkordienformel art. II
Gouvernance
Variable: episcopal (Nordiques, Baltes), consistorial (Allemagne), synodal (USA — ELCA). Pas de gouvernance uniformement prescrite.
CA art. XXVIII
Theologie naturelle
Melanchthon l'admet davantage que Luther. Barth la rejette comme source theologique independante. Le lutheranisme est divise.
Loci communes de Melanchthon vs KD de Barth
Les grandes Églises lutheriennes mondiales
La Federation lutherienne mondiale (FLM) regroupe 148 Églises membres dans 99 pays (148 millions de membres, 2023). Principaux membres: EELM (Allemagne), Église de Suede, ELCA (USA), UELCA (Tanzanie, 8 millions). La FLM a signé la GGE avec Rome (1999) et la WGRK a rejoint en 2017.
La tradition reformée — Calvinisme et ses expressions
Aspect
Position reformée classique
Texte normatif
Scripture
Sola Scriptura dans le sens strict: l'Écriture seule est norma normans non normata. Les confessions de foi sont norma normata — normees par la Scripture. Testimonium Spiritus Sancti internum (Calvin, Inst. I.7).
Westminster I §4-5 ; 2e Helvetique art. I
Election
Election inconditionnelle et double decret: Dieu choisit souverainement les elus et laisse les autres dans leur perdition meritee. Canons de Dordrecht (1619) — TULIP.
Dordrecht I ; Westminster III
Eucharistie
Presence reelle mais spirituelle de Christ — reelle efficacement pour les croyants qui communient par la foi, non par l'ingestion physique. Virtualis (not mere memorial).
Consensus Tigurinus (1549) ; 2e Helvetique ch. XXI
Bapteme
Signe et sceau de l'Alliance de grace. Le pedobaptisme maintenu: les enfants des croyants font partie du peuple de l'Alliance (Gen 17; Ac 2,39).
Systeme presbytéro-synodal: pasteurs et anciens laiques gouvernent collégialement. Pas d'episcopat sacramentel.
Calvin, Inst. IV.3 ; Ordonnances ecclesiastiques de Geneve (1541)
Predication
Centrale et longue — 30-45 min. La chaire architecturalement et liturgiquement dominante. La prédication est la Parole de Dieu (viva vox evangelii).
2e Helvetique art. I: «praedicatio verbi Dei est verbum Dei»
La World Communion of Reformed Churches (WCRC)
La Communion mondiale d'Églises reformées (CMER/WCRC), fondee en 2010 par fusion de l'Alliance reformée mondiale et du Conseil œcuménique des Églises presbyteriennes, regroupe 230 Églises membres dans 108 pays (100 millions de membres). Elle a rejoint la GGE en 2017.
Autres courants protestants majeurs
Tradition
Origine
Caracteristiques distinctives
Membres (estim.)
Anglicanisme
Henri VIII/Cranmer (1534)
Via media entre Rome et Geneve. 39 Articles (1571). Succession apostolique revendiquee. Diversite interne: haute eglise (anglo-catholique), basse eglise (evangelicale), large eglise (liberale).
~90 millions
Methodisme
John et Charles Wesley (XVIIIe s.)
Renouveau pietiste de l'anglicanisme. Theologie arminienne. Sanctification totale (doctrine de Wesley). Organisation en circuits et conferences. Forte orientation sociale (abolitionnisme).
~80 millions
Baptistes
Smyth/Williams (1609)
Credobaptisme seul. Congregation independante. Separation Église/Etat (Rhode Island, 1636). Diversite extreme: Calvinistes (Spurgeon, MacArthur) et Arminiens. Alliance baptiste mondiale (BWA).
~170 millions
Pentecotisme
Azusa Street, Los Angeles (1906)
Bapteme du Saint-Esprit avec le parler en langues (glossolalie). Dons spirituels (charismata) comme norme. Croissance explosive dans le Sud global (Afrique, Amérique latine, Asie). Assemblees de Dieu (AG), Church of God.
~280 millions
Evangelicalisme
Reveils XVIIIe-XIXe s.
Mouvement trans-confessionnel: autorite de la Bible, conversion (new birth), croix, activisme missionnaire (Bebbington). Non une denomination. Lausanne (1974) comme text normatif.
~600 millions
Bibliographie
Bebbington, David W. Evangelicalism in Modern Britain. London: Unwin Hyman, 1989.
McGrath, Alister E. Reformation Thought: An Introduction. 4e ed. Oxford: Wiley-Blackwell, 2012.
Wainwright, Geoffrey et Karen Westerfield Tucker, eds. The Oxford History of Christian Worship. Oxford: OUP, 2006.
Muller, Richard A. Post-Reformation Reformed Dogmatics. 4 vols. 2e ed. Grand Rapids: Baker Academic, 2003.
Le chiffre des trente-trois mille dénominations
Anatomie d’une erreur qui circule partout Le chiffre provient de la World Christian Encyclopedia de David Barrett, dont la deuxième édition recensait 33 830 « dénominations » en 2001. Trois précisions le vident de son contenu polémique. L’unité de compte n’est pas la dénomination mais l’unité administrative par pays : une Église présente dans cent pays compte pour cent. Le décompte inclut les catholiques et les orthodoxes, qui y figurent respectivement pour plusieurs centaines d’unités. Il inclut des groupes que personne ne tient pour protestants. Ramené à des familles confessionnelles distinctes, le protestantisme en compte quelques dizaines. L’usage apologétique du chiffre, constant depuis vingt ans, repose donc sur une lecture erronée d’une source qui dit autre chose.
Quatre manières de classer, quatre résultats
Il n’existe pas de classification neutre du protestantisme, et le choix du critère produit des regroupements incompatibles. C’est le fait méthodologique central du module.
Critère
Regroupe
Sépare
Difficulté
Origine historique
Luthériens ensemble, réformés ensemble
Méthodistes des anglicans
Ne dit rien des convergences ultérieures
Gouvernement
Presbytériens, congrégationalistes, épiscopaliens
Réformés entre eux
Regroupe des doctrines opposées
Doctrine
Calvinistes de toutes origines ensemble
Baptistes calvinistes des baptistes arminiens
Traverse toutes les autres lignes
Pratique
Pédobaptistes contre baptistes de croyants
Luthériens des anabaptistes
Le seul critère visible de l’extérieur
Aucun de ces découpages n’est faux ; ils répondent à des questions différentes. Un manuel qui en adopte un sans le dire impose une vision — et c’est ce que font la plupart.
Les familles, selon l’origine
Famille
Origine
Texte fondateur
Trait distinctif
Luthérienne
Allemagne, Scandinavie, 1520-1580
Livre de Concorde, 1580
Présence réelle ; deux règnes ; conservation liturgique
Réformée
Zurich, Genève, Strasbourg, 1523-1560
Helvétique postérieure 1566, Heidelberg 1563
Souveraineté de Dieu ; discipline ; gouvernement presbytéral
Anglicane
Angleterre, 1534 puis 1559
Trente-neuf Articles ; Book of Common Prayer
Via media ; épiscopat maintenu
Anabaptiste
Zurich, 1525
Schleitheim 1527, Dordrecht 1632
Baptême de croyants ; séparation du magistrat ; non-violence
Baptême de croyants ; autonomie de l’Église locale
Pentecôtiste
Topeka 1901, Azusa Street 1906
—
Baptême de l’Esprit ; charismes ; pas de texte fondateur
Le fait démographique majeur
Le protestantisme du XXIe siècle n’est plus celui des manuels. Le pentecôtisme et les mouvements charismatiques rassemblent aujourd’hui plusieurs centaines de millions de fidèles — les estimations varient de 280 à 600 millions selon que l’on inclut ou non les charismatiques demeurés dans leurs Églises d’origine. C’est le mouvement religieux dont la croissance a été la plus rapide du siècle dernier.
Trois conséquences pour la description du protestantisme. Le centre de gravité s’est déplacé vers l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne et l’Asie. La catégorie « protestant » y est souvent inopérante : beaucoup de ces Églises ne se réclament d’aucun réformateur et ne connaissent pas les confessions du XVIe siècle. Le rapport aux textes fondateurs est rompu : un pentecôtisme né en 1906 sans texte confessionnel n’entre dans aucune des quatre classifications ci-dessus.
Les communions et les accords
Contre l’image d’une fragmentation croissante, le XXe siècle a produit un mouvement inverse et mal connu : des accords de pleine communion entre familles autrefois séparées.
Accord
Date
Parties
Portée
Concorde de Leuenberg
1973
Luthériens et réformés d’Europe
Lève les condamnations réciproques du XVIe siècle ; communion de chaire et d’autel
Meissen
1988
Église d’Angleterre et Églises allemandes
Reconnaissance mutuelle, sans échange de ministères
Porvoo
1992
Anglicans britanniques et luthériens nordiques
Pleine communion avec échange de ministères
Called to Common Mission
2001
Épiscopaliens et luthériens américains
Pleine communion
Déclaration commune
1999
Luthériens et catholiques, puis méthodistes, anglicans, réformés
Accord sur la justification
Disputes théologiques
Six voix confessionnelles, avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg.
La division du protestantisme est-elle un défaut ou une conséquence ?
L’objection est la plus ancienne adressée à la Réforme : un principe qui soumet l’Église au jugement de l’Écriture produit autant d’Églises que de lectures. Les protestants l’entendent depuis cinq siècles et y répondent de quatre manières incompatibles.
Catholique
L’objection est de structure et non de circonstance. Là où aucune instance ne tranche, la division est la conséquence logique du principe, et l’histoire l’a confirmé à chaque génération. Cela dit, l’objection a perdu de sa force : les accords de Leuenberg et de Porvoo montrent que des Églises séparées peuvent se reconnaître sans instance commune, ce que la théologie catholique n’avait pas prévu. Et le décompte des trente-trois mille dénominations, que nos apologètes ont beaucoup employé, ne tient pas.
Luthérienne
L’unité de l’Église est un article de foi et elle n’est pas d’ordre institutionnel. L’Augustana VII est explicite : il suffit, pour l’unité véritable, qu’on s’accorde sur l’enseignement de l’Évangile et l’administration des sacrements — et il n’est pas nécessaire que les traditions humaines soient partout les mêmes. La division visible est un mal réel, mais elle ne détruit pas l’unité qu’elle défigure.
Réformée
La division est un mal et il faut le dire sans atténuation. Calvin a passé des années à tenter des accords — avec Bullinger en 1549, qui a réussi, avec les luthériens, qui a échoué — et il écrivait à Cranmer qu’il traverserait dix mers pour l’unité. Ce qui est refusé n’est pas l’unité mais l’unité à n’importe quel prix. Leuenberg montre qu’elle est possible : il a fallu quatre siècles.
Anglicane
La tradition anglicane a tenu ensemble, dans une seule Église, des courants que d’autres auraient séparés — haute Église, basse Église, courant libéral. Ce n’est pas une doctrine, c’est une pratique, et elle a un coût : la crise actuelle sur la sexualité met à l’épreuve une comprehensiveness qui a fonctionné quatre siècles. Rien ne garantit qu’elle tiendra, et il faut le dire.
Anabaptiste
La tradition radicale conteste la question. La division n’est un scandale que si l’on tient l’Église visible universelle pour un objet théologique premier. Si l’Église est la communauté locale de ceux qui se sont engagés, alors plusieurs communautés distinctes ne constituent pas une division mais une pluralité. Nous avons été persécutés par les trois autres confessions présentes ici, et cette expérience a une conséquence : nous ne tenons pas l’unité institutionnelle pour un bien en soi.
Orthodoxe
L’Orient observe de l’extérieur et fait une remarque de méthode. Les protestants comptent leurs divisions en dénominations, ce qui les fait paraître innombrables ; l’Orient compte les siennes en ruptures de communion, ce qui en donne trois ou quatre. Ce ne sont pas les mêmes unités de mesure. Une communion orthodoxe rompue entre deux patriarcats sépare davantage de fidèles que la plupart des dénominations recensées.
Synthèse
Trois acquis. Le chiffre des trente-trois mille ne tient pas, et la voix catholique le concède. Les unités de mesure ne sont pas comparables, observation orientale qui invalide la plupart des comparaisons chiffrées entre confessions. Les accords du XXe siècle constituent un mouvement inverse, que la théologie catholique n’avait pas prévu : des Églises se reconnaissent sans instance commune. Reste la question de fond, et la voix anabaptiste est la seule à la refuser plutôt qu’à y répondre — l’unité institutionnelle est-elle un bien en soi ? Tryphon relève que cette position est tenue par ceux qui ont subi l’unité des autres.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Trois pistes sur les branches du protestantisme.
H1. Compter les dénominations
Master
Statistique religieuse
12-18 mois
Hypothèse. Le chiffre de trente-trois mille dénominations protestantes, largement diffusé, provient d’une lecture erronée de la World Christian Encyclopedia, qui compte des unités administratives par pays et inclut catholiques et orthodoxes ; la reconstitution de l’erreur et du chiffre réel est un exercice instructif.
État de la question
Le chiffre circule dans la polémique apologétique et dans la presse. Sa déconstruction a été faite ponctuellement sans étude de référence.
Corpus
World Christian Encyclopedia, 1re et 2e éd. ; définitions employées ; usages du chiffre dans la littérature apologétique.
Méthode
Reconstituer la méthode de comptage, identifier le point d’erreur, et proposer un dénombrement selon des critères explicites.
Ce qui la réfuterait : Une correspondance du chiffre avec la définition employée par la source.
H2. Les familles confessionnelles : quel critère ?
Master
Typologie religieuse
12-18 mois
Hypothèse. Les classifications usuelles du protestantisme — par origine historique, par polity, par doctrine — produisent des regroupements différents et parfois contradictoires, et le choix du critère est rarement explicité dans les manuels.
État de la question
Les typologies coexistent sans arbitrage. Le problème est méthodologique avant d’être descriptif.
Corpus
Manuels et encyclopédies du protestantisme ; annuaires du Conseil œcuménique ; classifications de Mead, de Melton.
Méthode
Appliquer les trois critères à un même échantillon de cinquante dénominations et comparer les regroupements obtenus.
Ce qui la réfuterait : Une convergence des trois classifications.
H3. Les communions d’Églises comme forme nouvelle
Master
Ecclésiologie
12-18 mois
Hypothèse. Les communions établies au XXe siècle — Leuenberg (1973), Porvoo (1992), Meissen (1988) — instituent un type de relation intermédiaire entre la fédération et l’union organique, dont les caractéristiques sont comparables et les conditions identifiables.
État de la question
Chaque accord est étudié séparément ; leur comparaison typologique n’a pas été conduite.
Corpus
Concorde de Leuenberg ; déclaration de Porvoo ; accord de Meissen ; Called to Common Mission (2001).
Méthode
Comparer les accords selon une grille commune — reconnaissance mutuelle, échange de ministères, structures communes.
Ce qui la réfuterait : Une hétérogénéité telle qu’aucune caractéristique commune ne se dégage.