Araméen biblique
Unité 3 — L’état emphatique
L’article en suffixe, les mots araméens du Nouveau Testament, et Daniel 2,47
Un seul fait nouveau, et c’est le trait distinctif majeur de l’araméen : l’article défini n’est pas un préfixe mais un suffixe. Là où l’hébreu écrit הַמֶּלֶךְ, l’araméen écrit מַלְכָּא. Cette forme s’appelle l’état emphatique.
1. Point de grammaire — l’état emphatique
| Hébreu | Araméen — absolu | Araméen — emphatique | |
|---|---|---|---|
| Masc. sg. | הַמֶּלֶךְ | מֶלֶךְ — un roi | מַלְכָּא — le roi |
| Masc. pl. | הַמְּלָכִים | מַלְכִין — des rois | מַלְכַיָּא — les rois |
| Fém. sg. | הַמַּלְכוּת | מַלְכוּ — un royaume | מַלְכוּתָא — le royaume |
Trois terminaisons à retenir : ־ָא au masculin singulier, ־ַיָּא au masculin pluriel, ־תָא au féminin singulier. La voyelle du mot se modifie souvent devant elles, comme devant un suffixe — מֶלֶךְ devient מַלְכָּא —, et l’on retrouve le comportement des noms segolés vu à l’unité 5 du parcours d’hébreu.
2. Pourquoi tant de mots du Nouveau Testament se terminent en -a
Les évangiles et les lettres de Paul conservent une vingtaine de mots araméens transcrits en grec. Presque tous se terminent par -a, et la raison est désormais claire : ce sont des formes emphatiques. Le locuteur disait « le père », « le rocher », « le crâne », et la transcription grecque a gardé l’article.
| Grec | Araméen | Sens | Référence |
|---|---|---|---|
| Αββα | אַבָּא | le père — employé comme vocatif : « Père » | Mc 14,36 ; Rm 8,15 ; Ga 4,6 |
| Κηφᾶς | כֵּיפָא | le rocher — nom donné à Simon | Jn 1,42 ; 1 Co 1,12 ; Ga 2,9 |
| Γολγοθα | גֻּלְגָּלְתָּא | le crâne | Mc 15,22 |
| Ἀκελδαμα | חֲקֵל דְּמָא | le champ du sang | Ac 1,19 |
| Ταλιθα κουμ | טְלִיתָא קוּמִי | fillette, lève-toi | Mc 5,41 |
| Μαραναθα | מָרַנָא תָא | Notre Seigneur, viens — ou : notre Seigneur est venu | 1 Co 16,22 |
Deux de ces mots appellent une note. Κηφᾶς est le nom que Paul emploie ordinairement pour Pierre, et c’est un emphatique : Simon est appelé « le rocher », avec l’article. Le grec Πέτρος en est la traduction. Μαραναθα se laisse découper de deux manières, et le sens change : מָרַנָא תָא, impératif, « Notre Seigneur, viens ! », ou מָרַן אֲתָא, accompli, « notre Seigneur est venu ». Les manuscrits grecs, écrits sans séparation des mots, ne permettent pas de trancher. Apocalypse 22,20 — ἔρχου κύριε Ἰησοῦ — plaide pour l’impératif.
3. Lexique
רָז, « secret », est un emprunt au perse. C’est le mot que la Septante et Théodotion rendent par μυστήριον dans Daniel 2 — et c’est de là que le terme passe à Paul, qui l’emploie pour le dessein de Dieu longtemps caché et maintenant révélé. Voir le module Sacrements comparés pour la suite de l’histoire de ce mot.
| Forme | Translittération | Sens | Occurrences |
|---|---|---|---|
| מַלְכָּא | malka | le roi (emphatique) | env. 130 |
| מַלְכוּ | malkhou | royaume, règne | env. 57 |
| אַבָּא | abba | le père ; Père (vocatif) | env. 9 |
| עֲנָה | ana | répondre, prendre la parole | env. 30 |
| קְשֹׁט | qeshot | vérité | env. 2 |
| מָרֵא | maré | seigneur | env. 4 |
| גְּלָה | gela | révéler | env. 9 |
| רָז | raz | secret, mystère | env. 9 |
| יְכֵל | yekhél | pouvoir | env. 12 |
| הוּא | hou | lui, il | env. 15 |
| דָּנִיֵּאל | Daniyyél | Daniel | env. 52 |
| חֶלֶם | hélem | songe | env. 22 |
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4. Analyse — absolu ou emphatique ?
5. Atelier de traduction — Daniel 2,47
Neuf mots. Le roi Nabuchodonosor répond à Daniel, qui vient d’interpréter son songe. Le verset oppose l’état emphatique et l’état absolu dans une même formule.
- Forme
- עָנֵה
- Translittération
- ané
- Analyse
- Participe actif masc. sg. de ע־נ־ה
- Sens
- répondant
- Note
- Le récit araméen avance par le participe, là où l’hébreu emploierait un wayyiqtol. C’est l’écart annoncé à l’unité 1.
- Forme
- מַלְכָּא
- Translittération
- malka
- Analyse
- Nom, état emphatique
- Sens
- le roi
- Note
- Déterminé par la terminaison ־ָא.
- Forme
- לְדָנִיֵּאל
- Translittération
- le-Daniyyél
- Analyse
- לְ + nom propre
- Sens
- à Daniel
- Note
- Forme
- וְאָמַר
- Translittération
- we-amar
- Analyse
- Conjonction + accompli 3e masc. sg.
- Sens
- et dit
- Note
- Le couple « répondant… et dit » est une formule d’introduction du discours, constante dans Daniel.
- Forme
- מִן־קְשֹׁט
- Translittération
- min-qeshot
- Analyse
- מִן + nom
- Sens
- en vérité
- Note
- Littéralement « de vérité » : locution adverbiale.
- Forme
- דִּי
- Translittération
- di
- Analyse
- Conjonction
- Sens
- que
- Note
- Ici complétive. La même particule fait le relatif et le génitif — unité 6.
- Forme
- אֱלָהֲכוֹן
- Translittération
- elahakhon
- Analyse
- אֱלָהּ + suffixe 2e masc. pl.
- Sens
- votre Dieu
- Note
- Suffixe ־כוֹן au lieu de l’hébreu ־כֶם : encore le noun final araméen.
- Forme
- הוּא
- Translittération
- hou
- Analyse
- Pronom 3e masc. sg.
- Sens
- il est
- Note
- Pronom employé comme copule dans une phrase nominale.
- Forme
- אֱלָהּ
- Translittération
- elah
- Analyse
- Nom à l’état construit
- Sens
- Dieu de
- Note
- Forme
- אֱלָהִין
- Translittération
- elahin
- Analyse
- Nom masculin pluriel, état absolu
- Sens
- dieux
- Note
- Absolu, donc indéterminé : « Dieu de dieux ». La terminaison ־ִין est le pluriel araméen.
Traduction littérale : « Le roi répondit à Daniel et dit : en vérité, votre Dieu est le Dieu des dieux. »
Trois écarts avec l’hébreu apparaissent dans ce seul verset. L’article en suffixe : מַלְכָּא, « le roi ». Le pluriel en ־ִין : אֱלָהִין, « dieux ». Le participe narratif : עָנֵה, « répondant », là où l’hébreu dirait וַיַּעַן.
La formule אֱלָהּ אֱלָהִין est un superlatif hébraïsant — « le Dieu des dieux », c’est-à-dire le Dieu suprême. Elle est prononcée par un roi païen, et elle ne signifie pas qu’il renonce à son panthéon : elle reconnaît au Dieu de Daniel la première place parmi les dieux, ce qui est autre chose. Le chapitre 3 le montrera élevant une statue d’or aussitôt après.
Sur le couple עָנֵה ... וְאָמַר : il introduit la plupart des discours de Daniel araméen, et il correspond exactement au grec ἀποκριθεὶς εἶπεν des évangiles — formule étudiée à l’unité 19 du parcours de grec. On voit ici d’où vient ce sémitisme.
6. Pour la prochaine séance
Repérez dans Daniel 2 tous les mots terminés en ־ָא : presque tous sont des emphatiques. L’unité 4 traitera du nom araméen et de ses trois états.