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Deuxième épître aux Corinthiens (2 Co)

La Deuxième aux Corinthiens est l'épître la plus personnelle de Paul. Écrite après une crise grave avec Corinthe, elle articule défense apostolique, théologie de la souffrance comme participation à la croix, ministère de la nouvelle alliance opposé à l'ancienne, et appel à la collecte pour les pauvres de Jérusalem. Texte qui combine consolation, polémique, autobiographie (l'écharde dans la chair, le ravissement au troisième ciel, le catalogue des souffrances apostoliques) et théologie majeure (2 Co 3-5 sur le ministère et la réconciliation).

Présentation

Auteur
Paul, accompagné de Timothée (2 Co 1,1). Authenticité paulinienne unanime dans la critique moderne.
Date de rédaction
Vers 55-56 apr. J.-C., quelques mois après 1 Corinthiens, écrite depuis la Macédoine (2 Co 2,13 ; 7,5) lors du retour de Paul vers Corinthe pour sa troisième visite.
Destinataires
L'Église de Corinthe, après une crise grave : présence de prédicateurs concurrents (les « super-apôtres », 2 Co 11,5 ; 12,11), accusations contre Paul (faiblesse en présence, ambiguïté dans les promesses de visite, charlatanisme dans la collecte), retour difficile à la fidélité.
Lieu de rédaction
Macédoine, probablement Philippes, lors du séjour macédonien du troisième voyage missionnaire (Ac 20,1-2).
Occasion / contexte
Après l'envoi de 1 Co, Paul a effectué une visite « pénible » à Corinthe (2 Co 2,1 ; 12,14 ; 13,1-2), puis envoyé une « lettre dans les larmes » (2 Co 2,3-4 ; 7,8-12), enfin envoyé Tite qui rapporte de bonnes nouvelles (7,5-16). 2 Co exprime la joie du retour de la communauté, défend l'apostolat de Paul, presse la collecte (chap. 8-9), prépare la troisième visite (chap. 10-13).
Langue originale
Grec koinè, registre émotionnel intense, alternance d'ironie polémique et de prose mystique.
Place dans le canon
Reçue universellement. Cohérence du corpus paulinien attestée par Marcion (vers 140), canon de Muratori (vers 170), manuscrits anciens.

Authenticité et critique d'attribution

L'authenticité paulinienne de 2 Corinthiens est incontestée. F. C. Baur la rangeait parmi les Hauptbriefe.

L'intégrité littéraire : la question majeure. Contrairement à 1 Co, 2 Co présente des tensions internes importantes qui ont conduit la critique à proposer plusieurs hypothèses de partition.

(1) Le passage 6,14 – 7,1 sur l'incompatibilité entre croyants et incroyants interrompt brutalement le développement et reprend en 7,2. Plusieurs critiques y voient un fragment non paulinien intégré secondairement (Fitzmyer, Furnish), un fragment de la « lettre antérieure » de 1 Co 5,9 (Hurd), ou une digression rhétorique paulinienne (Thrall, Harris).

(2) Le contraste entre les chap. 1-9 et 10-13. Les chap. 1-9 sont conciliants et expriment la joie de la réconciliation ; les chap. 10-13 sont polémiques et menacent du « bâton ». Théorie majeure : les chap. 10-13 seraient la « lettre dans les larmes » (antérieure à 1-9), incluse secondairement (Bornkamm, Furnish, Martin, Stegemann). Théorie alternative : Paul a reçu de mauvaises nouvelles entre les deux sections (Hughes, Witherington, Harris).

(3) Les chap. 8 et 9 sur la collecte se chevauchent. Hans Dieter Betz (2 Corinthians 8 and 9, Hermeneia, 1985) propose deux lettres administratives distinctes. Position alternative : Paul revient sur le même thème pour raisons rhétoriques.

Position dominante actuelle. L'hypothèse selon laquelle 2 Co est une compilation de plusieurs lettres pauliniennes est très répandue mais non consensuelle. Position « unitariste » : Maurice Carrez, Murray Harris, Margaret Thrall, Ben Witherington.

Adversaires de Paul : les « super-apôtres ». Le portrait paulinien (2 Co 11,4-5.13-15.22 : « ils sont Hébreux, Israélites, descendance d'Abraham ») suggère des prédicateurs judéo-chrétiens charismatiques qui mettent en cause l'apostolat paulinien (faiblesse, manque d'éloquence, absence de signes spectaculaires). Trois hypothèses : (1) judéo-chrétiens stricts venus de Palestine (Käsemann, Lüdemann) ; (2) judéo-chrétiens charismatiques de tradition « hommes divins » (Georgi, Schmithals) ; (3) judaïsants hellénistes (Barrett, Martin).

Structure littéraire

  1. Prologue : bénédiction et consolation (2 Co 1,1-11)

    Salutation (1,1-2). Bénédiction au Dieu de toute consolation (1,3-7) : Paul est consolé pour consoler les autres. Récit de la détresse en Asie (1,8-11).

  2. Défense des changements de plan (2 Co 1,12 – 2,17)

    Sincérité paulinienne (1,12-14). Promesse de visite et modification (1,15-22) : ce n'est pas légèreté mais le « oui » du Christ. Visite remise pour épargner Corinthe (1,23 – 2,4). Pardon de l'offenseur (2,5-11). Inquiétude de Tite et triomphe du Christ (2,12-17).

  3. Le ministère de la nouvelle alliance (2 Co 3,1 – 4,6)

    Lettres de recommandation : la communauté est la lettre de Paul (3,1-3). Capacité venant de Dieu, lettre/Esprit, ancienne/nouvelle alliance (3,4-6). Comparaison Moïse-Paul (3,7-18, midrash sur Ex 34) : voile, gloire qui passe, liberté de l'Esprit, transformation à l'image. Ministère de l'évangile (4,1-6).

  4. Trésor en vases d'argile (2 Co 4,7 – 5,10)

    Catalogue paradoxal de souffrances (4,7-15). Renouvellement intérieur et espérance (4,16-18). Tente terrestre et habitation céleste (5,1-5). Marcher par la foi, comparaître devant le tribunal du Christ (5,6-10).

  5. Ministère de la réconciliation (2 Co 5,11 – 6,13)

    Crainte et amour qui presse (5,11-15) : « Christ est mort pour tous ». Nouvelle création (5,17). Ministère de la réconciliation (5,18-21 : « Christ devenu péché pour nous afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu »). Ouvrez vos cœurs (6,1-13).

  6. Séparation et joie de la réconciliation (2 Co 6,14 – 7,16)

    Ne formez pas d'attelage disparate (6,14 – 7,1). Place de Paul dans le cœur des Corinthiens (7,2-4). Réconfort par Tite (7,5-16) : tristesse selon Dieu et selon le monde.

  7. La collecte pour Jérusalem (2 Co 8,1 – 9,15)

    Exemple des Macédoniens (8,1-7). Christ qui s'est fait pauvre (8,9). Recommandation de Tite (8,16-24). Donateur joyeux (9,7).

  8. Polémique : Paul vs super-apôtres (2 Co 10,1 – 13,10)

    Critique des accusateurs (10,1-18). « Folie » paulinienne (11,1-15). Discours du fou (11,16 – 12,13) : catalogue des souffrances (11,23-29), ravissement au troisième ciel (12,1-4), écharde dans la chair (12,7-10 : « ma grâce te suffit »). Annonce de troisième visite (12,14 – 13,10).

  9. Salutations finales (2 Co 13,11-13)

    Exhortations finales (13,11). Bénédiction trinitaire (13,13) : « la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu, la communion du Saint-Esprit ».

Théologie principale

Le ministère de la nouvelle alliance (2 Co 3)

2 Co 3 articule la théologie paulinienne de la nouvelle alliance, par opposition à l'ancienne (Moïse). Paul reprend Ex 34,29-35 (Moïse descendant du Sinaï avec le visage rayonnant) pour développer un midrash typologique.

Lettre et Esprit (3,6). « Dieu nous a rendus capables d'être ministres d'une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l'Esprit ; car la lettre tue, mais l'Esprit donne la vie » (διάκονοι καινῆς διαθήκης, οὐ γράμματος ἀλλὰ πνεύματος). Ce contraste a été surinterprété dans la tradition (notamment Augustin) en sens d'opposition entre judaïsme légaliste et christianisme spirituel — lecture critiquée par Krister Stendahl et la Nouvelle Perspective. Paul ne dévalue pas la Loi en tant que telle (Rm 7,12) mais distingue son régime d'application : sans l'Esprit, la Loi tue.

Le voile de Moïse (3,12-18). Le voile que Moïse portait est, selon Paul, voile sur la lecture de la Loi ancienne (3,14-15), « ôté en Christ » (3,14). Quand le cœur se tourne vers le Seigneur, le voile tombe (3,16). « Or le Seigneur, c'est l'Esprit ; et là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté » (3,17, l'un des versets pauliniens les plus disputés sur le lien Christ-Esprit).

Transformation à l'image (3,18). « Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image (μεταμορφούμεθα τὴν αὐτὴν εἰκόνα), de gloire en gloire ». Cette anthropologie de la transformation a nourri la theōsis orientale (Maxime le Confesseur), la mystique latine, et la doctrine réformée de la sanctification (Calvin Inst. III, 6-10).

Critique du supersessionisme. Le contraste paulinien entre les deux alliances a été lu pendant des siècles comme remplacement : la nouvelle abolit l'ancienne. Cette lecture est fermement rejetée depuis Vatican II (Nostra Aetate § 4, 1965) et les déclarations conjointes contemporaines. Le « voile » paulinien n'est plus lu comme aveuglement essentiel d'Israël mais comme situation provisoire dans le mystère de salut (cf. Rm 9-11).

Le ministère de la réconciliation (2 Co 5,11-21)

2 Co 5,11-21 est l'un des sommets théologiques de Paul. La section articule christologie sotériologique et ministère apostolique.

L'amour du Christ qui presse (5,14-15). « L'amour du Christ nous presse (συνέχει ἡμᾶς), parce que nous avons jugé ceci : un seul est mort pour tous, donc tous sont morts ; et il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux ».

La nouvelle création (5,17). « Si quelqu'un est en Christ, c'est une nouvelle créature (καινὴ κτίσις) ; les choses anciennes sont passées, voici, toutes choses sont devenues nouvelles ». Cette formule paulinienne (reprise en Ga 6,15) inspire toute l'anthropologie chrétienne de la régénération.

Le ministère de la réconciliation (5,18-19). « Tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés (καταλλάξαντος ἡμᾶς) avec lui-même par Christ, et qui nous a donné le ministère de la réconciliation ». « Dieu était en Christ réconciliant le monde avec lui-même » (5,19).

L'échange sotériologique (5,21). « Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu » (τὸν μὴ γνόντα ἁμαρτίαν ὑπὲρ ἡμῶν ἁμαρτίαν ἐποίησεν, ἵνα ἡμεῖς γενώμεθα δικαιοσύνη θεοῦ ἐν αὐτῷ). Ce commercium a fasciné la patristique (Athanase, Sur l'Incarnation § 54 : « Il s'est fait homme pour que nous devenions Dieu ») et la Réforme. Luther le développe dans la Liberté du chrétien (1520) : par un « joyeux échange » (fröhliche Tausch), le Christ prend nos péchés et nous donne sa justice.

Ce texte est l'un des plus disputés sur la sotériologie : substitution pénale (Anselme, Calvin), satisfaction (Anselme), recapitulation (Irénée), victoire (Christus Victor, Aulén), exemplarisme (Abélard), théories non sacrificielles (Girard).

La théologie de la faiblesse (2 Co 11-12)

2 Co 11-12 est l'un des textes les plus autobiographiques de Paul. Acculé par ses adversaires qui font valoir leurs titres et leurs prouesses, Paul répond par une « folie » paradoxale : il se vante de sa faiblesse.

Le catalogue des souffrances (11,23-29). Texte unique : prison, coups, naufrages, persécution juive (cinq fois quarante coups moins un, 11,24 — supplice du maccoth selon Dt 25,3), persécution païenne (trois fois battu de verges), périls divers, faim, soif, froid, nudité, et surtout « le souci de toutes les Églises » (11,28, ἡ μέριμνα πασῶν τῶν ἐκκλησιῶν).

Le ravissement au troisième ciel (12,1-4). Paul raconte un ravissement « il y a quatorze ans » au troisième ciel et au paradis où il a entendu « des paroles ineffables qu'il n'est pas permis à un homme de prononcer » (12,4). Paul parle de lui à la troisième personne (« je connais un homme en Christ »), distance rhétorique qui souligne la pudeur mystique. Ce texte est l'une des sources majeures de l'apophatique chrétienne (Denys, Maxime, Grégoire Palamas).

L'écharde dans la chair (12,7-10). « Pour que je ne sois pas enflé d'orgueil... il m'a été mis une écharde dans la chair (σκόλοψ τῇ σαρκί), un ange de Satan pour me frapper ». Identité du σκόλοψ : maladie chronique (épilepsie, paludisme, ophtalmie), persécution, tentation morale ? Paul a prié trois fois : « le Seigneur m'a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse » (ἀρκεῖ σοι ἡ χάρις μου, ἡ γὰρ δύναμις ἐν ἀσθενείᾳ τελεῖται, 12,9).

Théologie paradoxale. Paul oppose à la theologia gloriae de ses adversaires (puissance visible, signes spectaculaires, éloquence) une theologia crucis où la puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse humaine. Luther a fait de cette distinction le centre de sa theologia crucis (Disputation de Heidelberg, 1518). Cette théologie a marqué Kierkegaard, Bonhoeffer (Lettres de prison), Jürgen Moltmann (Le Dieu crucifié, 1972).

Disputes théologiques majeures

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

Substitution pénale ou autre logique sotériologique ? (2 Co 5,21)

« Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu » (2 Co 5,21). Ce verset énonce un échange paradoxal. Substitution pénale ? Satisfaction ? Échange ? Représentation ? Les confessions chrétiennes ont divergé sur la doctrine de la rédemption.

catholique

L'Église catholique reçoit traditionnellement la doctrine d'Anselme (Cur Deus Homo, 1098) : la satisfactio. Le péché est offense à la majesté divine infinie ; il requiert satisfaction infinie ; seul un Dieu-homme peut l'offrir. Concile de Trente (1547). CCC § 615-617. Vatican II (Gaudium et Spes § 22) accentue l'aspect ascendant (Christ assume la nature humaine) plus que descendant (Dieu inflige punition). Contemporain : Hans Urs von Balthasar (Mysterium Paschale, 1969), Ratzinger, René Girard (théorie mimétique).

orthodoxe

L'orthodoxie rejette la satisfactio anselmienne comme étrangère à la patristique grecque. La sotériologie orthodoxe privilégie : (1) la recapitulation (Irénée) ; (2) la theōsis (Athanase, « Il s'est fait homme pour que nous devenions Dieu ») ; (3) la victoire cosmique (Christus Victor, Aulén). Le sacrifice est don total et participatif, non paiement. Contemporain : Vladimir Lossky, John Romanidès, Christos Yannaras.

réformée

Calvin (Institution II, 16-17) défend la substitution pénale : Christ porte la peine du péché à notre place, satisfaisant à la justice de Dieu. Confession helvétique postérieure (1566), Catéchisme de Heidelberg (1563, q. 37-39), Confession de Westminster (1647, ch. VIII). Critique contemporaine : Jürgen Moltmann, N. T. Wright, Joel Green-Mark Baker (Recovering the Scandal of the Cross, 2000). Défense vigoureuse : Steve Jeffery, John Stott.

luthérienne

Luther a articulé la doctrine du fröhliche Tausch (joyeux échange, Liberté du chrétien, 1520) : Christ prend nos péchés, nous donne sa justice. Cette doctrine s'enracine en 2 Co 5,21 et Ga 3,13. Confession d'Augsbourg (1530, art. IV), Formule de Concorde (1577). Critique contemporaine : Eberhard Jüngel, Pannenberg, Moltmann (Le Dieu crucifié, 1972). Robert Jenson, Oswald Bayer défendent la theologia crucis luthérienne.

anglicane

L'anglicanisme classique reçoit la substitution pénale par les Thirty-Nine Articles (art. 2, 31). Cranmer, Hooker la défendent. Mais la tradition anglicane intègre aussi : recapitulation (Lancelot Andrewes), theōsis (Mouvement d'Oxford), Christus Victor (C. S. Lewis). John Stott défend la substitution pénale (The Cross of Christ, 1986). N. T. Wright intègre la substitution représentative (Christ représente Israël). Steve Chalke (The Lost Message of Jesus, 2003) a déclenché controverse en parlant de la substitution pénale comme « abus cosmique d'enfant » — formule rejetée par mainstream anglican.

anabaptiste

La tradition anabaptiste a généralement reçu la sotériologie réformatrice (substitution pénale) mais l'articule à une éthique radicale du suivre-Jésus (Nachfolge Christi). Pour Menno Simons, la croix est rédemption objective et modèle subjectif. Yoder (The Politics of Jesus, 1972), Hauerwas accentuent la non-violence christique. Sotériologie non-violente : Denny Weaver (The Nonviolent Atonement, 2001) propose une recapitulation non-violente contre la substitution pénale.

Synthèse

2 Co 5,21 reste l'un des textes-clés de la christologie sotériologique. Substitution pénale (Anselme-Calvin-luthériens), satisfaction (Trente), recapitulation (Irénée-orthodoxes), Christus Victor (Aulén), participation (theōsis orthodoxe), sotériologie non-violente (Yoder-Weaver), théorie mimétique (Girard) : chaque tradition lit le verset selon sa grammaire dominante. La théologie contemporaine privilégie souvent une lecture plérophorique intégrant plusieurs dimensions. Le dialogue œcuménique progresse en distinguant l'événement (Christ mort et ressuscité pour notre salut) des théories explicatives (qui restent diverses).

Lettre et Esprit (2 Co 3,6) : antijudaïsme ou typologie ?

« La lettre tue, mais l'Esprit donne la vie » (2 Co 3,6). Ce verset a été lu pendant des siècles comme opposition entre Loi juive (lettre) et Évangile chrétien (Esprit). Lecture supersessioniste qui a alimenté antijudaïsme théologique. Comment relire après Vatican II et le rejet du supersessionisme ?

catholique

L'Église catholique, depuis Nostra Aetate (Vatican II, 1965), rejette le supersessionisme : l'alliance entre Dieu et Israël n'est pas révoquée (The Gifts and Calling of God Are Irrevocable, Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, 2015). 2 Co 3,6 doit être relu : non opposition Loi/Évangile mais opposition lettre seule (sans Esprit) / Loi vivifiée par l'Esprit. Documents : Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme (1985), Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne (CBP, 2001).

orthodoxe

L'orthodoxie a moins explicitement traité du dialogue judéo-chrétien que Rome ou les protestants. La théologie orthodoxe a souvent intégré une typologie figurative qui peut glisser vers le supersessionisme. Mais les théologiens contemporains (Olivier Clément, Élisabeth Behr-Sigel, Métropolite Anthony Bloom) ouvrent au dialogue. Patriarches œcuméniques Athénagoras, Bartholomée Ier. Pratique liturgique : la fête de la Pâque continue d'utiliser un vocabulaire typologique fort qui doit être interprété avec soin.

réformée

Les Églises réformées et présbytériennes ont, depuis les années 1960-1970, rejeté le supersessionisme. WCRC (alors Alliance Réformée Mondiale) : déclaration The Church and Israel (1971). L'EERV, l'EERF, l'EPUF ont publié des documents. 2 Co 3 est relu typologiquement, non par remplacement. La théologie de Karl Barth (Dogmatique II/2, IV/3) a renouvelé l'ecclésiologie réformée : l'Église ne remplace pas Israël. Théologiens contemporains : George Lindbeck, Kendall Soulen (The God of Israel and Christian Theology, 1996), Robert Jenson.

luthérienne

Le luthéranisme porte le poids historique des écrits antijudaïques de Luther tardif (Des Juifs et de leurs mensonges, 1543), tragiquement utilisés par l'antisémitisme nazi. La Fédération Luthérienne Mondiale a explicitement rejeté ces écrits (Déclaration de Stockholm 1983, Déclaration sur les paroles de Luther sur les Juifs, 1994) et reconnu la responsabilité historique. 2 Co 3 est relu sans supersessionisme. Théologiens contemporains : Pannenberg, Jüngel, Bayer, Markschies. Document : Christen und Juden (EKD, 1975, 1991, 2000).

anglicane

L'anglicanisme contemporain rejette le supersessionisme. Lambeth Conference 1988, 1998, 2008. L'Église d'Angleterre a publié God's Unfailing Word : Theological and Practical Perspectives on Christian-Jewish Relations (2019). 2 Co 3 doit être relu typologiquement. Théologiens : Walter Moberly, Markus Bockmuehl, Mark Harding. St George's College à Jérusalem est centre majeur. Sarah Mullally, archevêque de Cantorbéry (intronisée mars 2026), porte cet engagement.

anabaptiste

Les anabaptistes contemporains, particulièrement les mennonites, ont publié des déclarations rejetant le supersessionisme. Document Mennonites and the Holocaust (Mennonite Church USA, enquête historique 2008-2016). La théologie de John Howard Yoder reste controversée : The Jewish-Christian Schism Revisited (2003, posthume) propose une vision non supersessioniste où Église et synagogue sont issus d'un schisme contingent. Yoder lui-même a été l'objet d'enquête posthume pour abus (1992-2015), ce qui complique sa réception.

Synthèse

2 Co 3 ne peut plus être lu en sens supersessioniste après le rejet du supersessionisme par toutes les grandes traditions chrétiennes depuis Vatican II. La lecture nouvelle distingue : (1) l'Esprit qui vivifie toute Loi (juive et chrétienne) ; (2) la typologie christologique qui n'abolit pas Israël ; (3) la reconnaissance de l'alliance permanente avec Israël (Rm 11,29 : « les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables »). Le dialogue judéo-chrétien contemporain (Dabru Emet, 2000 ; documents catholiques, protestants) progresse en articulant fidélité chrétienne au Christ et reconnaissance de l'élection permanente d'Israël.

Le surnaturel paulinien (2 Co 12) : ravissement, charismes, miracles

« Je connais un homme en Christ qui... fut ravi jusqu'au troisième ciel... entendit des paroles ineffables » (2 Co 12,1-4). Paul évoque une expérience mystique extraordinaire. Le christianisme charismatique contemporain et le pentecôtisme y trouvent un fondement pour des expériences visionnaires. Comment évaluer ces phénomènes ?

catholique

L'Église catholique a toujours reconnu les phénomènes mystiques (extases, visions, charismes) mais avec discernement strict. La tradition mystique catholique (Bonaventure, Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Marie de l'Incarnation, Thérèse de Lisieux, Padre Pio) est immensément riche. Critères de discernement (Ignace de Loyola ; Thomas d'Aquin S.Th. II-II q. 171-178) : orthodoxie de la doctrine, fruits spirituels, humilité. Renouveau charismatique catholique depuis 1967, avec accueil prudent du Magistère. Iuvenescit Ecclesia (Congrégation pour la doctrine de la foi, 2016).

orthodoxe

L'orthodoxie a une tradition mystique exceptionnellement riche : Pères du désert (Antoine, Évagre), Cappadociens, Maxime le Confesseur, hésychasme (Symeon le Nouveau Théologien, Grégoire le Sinaïte, Grégoire Palamas — Triades, 1338-1341). La theōsis implique participation à la lumière incréée (Thabor, vision du Christ transfiguré). Mont Athos. Contemporain : Séraphin de Sarov († 1833) avec Motovilov, Silouane de l'Athos († 1938), Païssios († 1994). Discernement : pneumatoforos (porteur de l'Esprit).

réformée

Calvin (Institution III, 24-25) a été méfiant envers les expériences mystiques extraordinaires, qu'il associait souvent aux « enthousiastes » (anabaptistes spiritualistes, Schwenckfeld). La tradition réformée a privilégié la Parole prêchée plutôt que les visions privées. Pas de mysticisme réformé au sens monastique catholique. Mais une piété profonde (puritains anglais, Jonathan Edwards Religious Affections, 1746). Position contemporaine : le mouvement charismatique pentecôtiste a touché plusieurs Églises réformées (Toronto Blessing 1994, John Wimber). Critique réformée du charismatisme : Don Carson, John MacArthur.

luthérienne

Luther a critiqué les Schwärmer (enthousiastes : Müntzer, Karlstadt) qui prétendaient à des révélations privées. Il a privilégié la Parole et les sacrements comme moyens objectifs de la grâce. Mais la theologia crucis luthérienne valorise l'expérience de Dieu dans la souffrance (cf. 2 Co 12). La piétisme luthérien (Spener Pia Desideria 1675, Francke, Zinzendorf, Moraves) a réintroduit une piété affective. Contemporain : luthériens charismatiques (Larry Christenson) mais minorité. EKD prudente sur le charismatisme.

anglicane

L'anglicanisme classique a maintenu un équilibre entre la tradition mystique (Lancelot Andrewes, mystiques métaphysiques anglais comme George Herbert, John Donne, Thomas Traherne) et la critique de l'enthousiasme (Hooker, latitudinaires). Le mouvement charismatique contemporain a fortement touché l'anglicanisme depuis les années 1960 (Michael Harper). Alpha Course (Holy Trinity Brompton, 1990) a popularisé une approche charismatique. N. T. Wright, Tom Wright reconnaissent les charismes sans exclusivité. Sarah Mullally, archevêque de Cantorbéry, a un parcours pastoral attentif à la diversité spirituelle.

anabaptiste

Les anabaptistes du XVIe siècle étaient divisés : aile spiritualiste (Hans Denck, Caspar Schwenckfeld) qui privilégiait la révélation intérieure ; aile communautaire (Mennonites, Huttérites) qui privilégiait l'Écriture interprétée par la communauté. Les Quakers (George Fox, XVIIe) ont radicalisé l'aile spiritualiste : « lumière intérieure » (inner light) du Christ en chaque homme. Pentecôtisme moderne (Azusa Street, 1906) a des racines partielles dans le wesleyanisme et l'holiness movement, eux-mêmes en partie influencés par les anabaptistes radicaux. John Howard Yoder restait prudent sur le charismatisme.

Synthèse

Le surnaturel paulinien (2 Co 12) reste l'un des fondements bibliques de la mystique chrétienne. Catholiques et orthodoxes ont développé des traditions mystiques élaborées avec discernement strict. Les protestants classiques ont privilégié l'objectivité de la Parole et des sacrements, tout en intégrant des dimensions piétistes (Edwards, Spener) ou charismatiques (mouvement contemporain). Anabaptistes spiritualistes et Quakers ont radicalisé la lumière intérieure. Le défi contemporain est de discerner les charismes authentiques sans les confondre avec des phénomènes psychologiques ou émotionnels. Les critères classiques (orthodoxie doctrinale, fruits spirituels, humilité, soumission à l'Église) restent valides.

Réception historique

Réception patristique (IIᵉ-Vᵉ s.)

Origène (Commentaires sur 2 Corinthiens, fragments) lit 2 Co allégoriquement. Jean Chrysostome (Homélies sur 2 Corinthiens, 30 homélies, vers 400) est le commentaire patristique majeur : éloquence pastorale, accent sur la souffrance apostolique et le ministère de la nouvelle alliance.

Théodoret de Cyr commente. Ambrosiaster (latin, IVe), Augustin (sermons et traités, notamment De spiritu et littera sur 2 Co 3,6), Pélage (Commentaire sur les épîtres pauliniennes). Le couple lettre/Esprit (2 Co 3,6) a alimenté toute la querelle pélagienne. Augustin lit 3,6 comme : la Loi écrite sans grâce de l'Esprit tue ; la grâce intérieure de l'Esprit donne la vie.

Réception médiévale

Thomas d'Aquin (Super Secundam Epistolam ad Corinthios, vers 1265-1268) commente 2 Co dans le sillage d'Augustin. Sa doctrine de la grâce s'enracine en 2 Co 3,6 (lettre/Esprit). Pour Thomas, la « nouvelle alliance » est l'alliance de la grâce intérieure, contre la simple lettre extérieure de la Loi mosaïque. Cette lecture nourrit toute la sotériologie médiévale.

Bonaventure, Pierre Lombard, Hugues de Saint-Cher commentent. La Glossa ordinaria compile. Sur 2 Co 12 (ravissement), les théologiens mystiques (Bonaventure, Itinerarium ; Hugues de Balma) lisent l'extase paulinienne comme paradigme de l'expérience contemplative.

Réception byzantine

L'exégèse byzantine de 2 Co suit Chrysostome. Œcuménius (VIe), Théophylacte d'Ohrid (XIe), Euthyme Zigabène (XIIe) commentent. Sur 2 Co 3,18 (transformation à l'image), Grégoire Palamas développe sa doctrine de la theōsis et de la lumière thaborique.

Sur 2 Co 12,1-4 (ravissement), Symeon le Nouveau Théologien († 1022) y voit le paradigme de l'expérience mystique chrétienne. Maxime le Confesseur (VIIe) lit 2 Co 5,17 (nouvelle création) comme accomplissement cosmique en Christ.

Réception de la Réforme

Luther commente 2 Co dans plusieurs sermons et écrits ; sa theologia crucis (Disputation de Heidelberg, 1518) trouve un soutien direct en 2 Co 12,9-10 (« ma puissance s'accomplit dans la faiblesse »). 2 Co 3,6 (lettre/Esprit) est l'un des textes-piliers de la distinction luthérienne entre Loi et Évangile.

Calvin publie en 1547 son Commentaire sur la seconde épître aux Corinthiens : rigueur philologique, sobriété, lecture pastorale. Calvin défend la présence spirituelle réelle en s'appuyant sur 2 Co 5,7 (« marcher par la foi, non par la vue »).

Côté catholique : Cornelius a Lapide († 1637), Estius commentent. Le concile de Trente (session VI, 1547) sur la justification cite 2 Co 5,17 (nouvelle création) comme texte-clé.

Côté radical : les anabaptistes lisent 2 Co 6,14 – 7,1 (séparation des incroyants) comme fondement de leur ecclésiologie de la communauté visible séparée du monde. Conrad Grebel, Menno Simons.

Réception moderne (XIXᵉ-XXIᵉ s.)

L'exégèse moderne de 2 Co a connu plusieurs grandes orientations. (1) F. C. Baur (1845) et l'école de Tübingen ont accentué la dimension conflictuelle (Paul contre judéo-christianisme). (2) Adolf von Harnack, Rudolf Bultmann renouvellent l'étude existentiale.

(3) Hans Dieter Betz (2 Corinthians 8 and 9, Hermeneia, 1985 ; Der Apostel Paulus und die sokratische Tradition, 1972) a renouvelé l'étude rhétorique de 2 Co. (4) Dieter Georgi (The Opponents of Paul in Second Corinthians, 1964/1986) a identifié les adversaires comme prédicateurs charismatiques helléniques. (5) Victor Furnish (II Corinthians, AB, 1984) reste un commentaire de référence.

(6) Margaret Thrall (The Second Epistle to the Corinthians, ICC, 2 vols., 1994-2000) propose le commentaire le plus exhaustif. (7) Murray Harris (The Second Epistle to the Corinthians, NIGTC, 2005) défend l'intégrité de 2 Co. (8) N. T. Wright (Paul and the Faithfulness of God, 2013) intègre 2 Co dans une théologie covenantale.

(9) Lectures contextuelles : féministe (Antoinette Wire), libérationniste (Cèsar Padilla), postcoloniale (Tat-siong Benny Liew). Commentaires supplémentaires majeurs : Frank Matera (NTL, 2003), Paul Barnett (NICNT, 1997), Scott Hafemann (NIVAC, 2000), David Garland (NAC, 1999), Christopher Stanley.

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2ᵉ éd., 2014).

  • Barnett, Paul. The Second Epistle to the Corinthians. NICNT. Grand Rapids : Eerdmans, 1997.
  • Barrett, C. K. A Commentary on the Second Epistle to the Corinthians. BNTC. London : Black, 1973.
  • Betz, Hans Dieter. 2 Corinthians 8 and 9 : A Commentary on Two Administrative Letters. Hermeneia. Philadelphia : Fortress, 1985.
  • Bultmann, Rudolf. The Second Letter to the Corinthians. Translated by Roy A. Harrisville. Minneapolis : Augsburg, 1985.
  • Furnish, Victor Paul. II Corinthians. AB 32A. Garden City : Doubleday, 1984.
  • Garland, David E. 2 Corinthians. NAC 29. Nashville : Broadman & Holman, 1999.
  • Georgi, Dieter. The Opponents of Paul in Second Corinthians. Philadelphia : Fortress, 1986.
  • Hafemann, Scott J. 2 Corinthians. NIVAC. Grand Rapids : Zondervan, 2000.
  • Harris, Murray J. The Second Epistle to the Corinthians : A Commentary on the Greek Text. NIGTC. Grand Rapids : Eerdmans, 2005.
  • Käsemann, Ernst. Die Legitimität des Apostels : Eine Untersuchung zu II Korinther 10-13. Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1956.
  • Lambrecht, Jan. Second Corinthians. SacPag 8. Collegeville : Liturgical Press, 1999.
  • Martin, Ralph P. 2 Corinthians. WBC 40. Waco : Word, 1986.
  • Matera, Frank J. II Corinthians : A Commentary. NTL. Louisville : Westminster John Knox, 2003.
  • Moltmann, Jürgen. Le Dieu crucifié. Traduit par B. Fraigneau-Julien. Paris : Cerf, 1974.
  • Stegemann, Ekkehard W. Der zweite Brief des Paulus an die Korinther. Stuttgart : Kohlhammer, 2012.
  • Stuhlmacher, Peter. Reconciliation, Law, and Righteousness : Essays in Biblical Theology. Philadelphia : Fortress, 1986.
  • Thrall, Margaret E. A Critical and Exegetical Commentary on the Second Epistle to the Corinthians. 2 vols. ICC. Edinburgh : T&T Clark, 1994-2000.
  • Witherington, Ben III. Conflict and Community in Corinth : A Socio-Rhetorical Commentary on 1 and 2 Corinthians. Grand Rapids : Eerdmans, 1995.
  • Wright, N. T. Paul and the Faithfulness of God. 2 vols. Minneapolis : Fortress, 2013.
  • Young, Frances M., and David F. Ford. Meaning and Truth in 2 Corinthians. Grand Rapids : Eerdmans, 1988.

Voir aussi