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Théologie comparée

Marie et les saints

Mariologie, intercession des saints — la grande divergence entre protestantisme, orthodoxie et catholicisme.

La mariologie est l'un des terrains de divergence les plus profonds entre protestantisme, catholicisme et orthodoxie. Elle concentre des divergences ecclésiologiques, sotériologiques et herméneutiques fondamentales.

Les quatre dogmes mariaux catholiques — et leur réception protestante

DogmeDéfinition catholiquePosition orthodoxePosition protestante
Theotokos (Mère de Dieu)Titre dogmatique depuis Éphèse (431). Fondement de toute la mariologie.Titre fondamental — «Elle est la plus haute parmi les créatures» (Lossky). Icônes de la Theotokos omniprésentes dans la liturgie.Titre acceptable (Luther l'acceptait) comme affirmation christologique: Marie est mère de Jésus qui est Dieu. Mais sans rôle médiateur.
Virginité perpétuelleDogme défini — virginité avant, pendant et après la naissance de Jésus (553).Dogme unanime — Aeiparthenos (Toujours-Vierge). Les «frères de Jésus» sont cousins ou fils de Joseph d'un 1er mariage.Luther l'admettait; Calvin y était indifférent. Protestants modernes: les «frères de Jésus» (Mc 6,3; Mt 12,46) sont ses frères biologiques.
Immaculée ConceptionDogme de Pie IX (1854): Marie préservée du péché originel dès sa conception, par privilège anticipatoire du mérite du Christ.Non dogmatisée au même sens catholique. Certaines Églises la célèbrent liturgiquement sans lui donner le sens romain.Rejetée — aucun fondement scripturaire direct. Lc 1,28 («pleine de grâce») ne l'implique pas nécessairement.
Assomption corporelleDogme de Pie XII (1950): Marie élevée corporellement et âme au ciel. Seul dogme marial défini au XXe s.Fête de la Dormition (Κοίμησις — Koimesis): tradition ancienne et universelle. Glorification corporelle affirmée mais non dogmatisée avec précision.Rejetée — non scripturaire. Invention tardive sans appui dans le NT.

La position réformée classique — Calvin

«Nous confessons que la Sainte Vierge est à juste titre appelée Mère de Dieu, puisque le Fils de Dieu a daigné se revêtir de notre nature en elle. Mais de là à en faire une protectrice et avocate que nous implorons dans nos prières, il y a un pas que nous ne franchirons pas, car cela déroberait à Christ ce qui lui appartient exclusivement.»
Calvin, Institutio III.20.21 (1559)

L'invocation des saints — leur demander d'intercéder pour nous — est le cœur pratique du désaccord. La divergence reflète des ecclésiologies et des anthropologies théologiques fondamentalement différentes.

La prière aux saints — Arguments et contre-arguments

✠ Protestant

Rejet de l'invocation :
1. Aucun texte du NT n'enseigne de prier les saints défunts.
2. Elle attribue à des créatures l'omniscience (entendre toutes les prières) et l'ubiquité — attributs divins.
3. Elle empiète sur la médiation unique de Christ (1 Tm 2,5).
4. Héb 9,14-15: Christ est le seul médiateur de la nouvelle alliance.

Le culte des saints est pour Calvin une «idolâtrie manifeste» qui substitue des créatures à Dieu.

☦ Orthodoxe

La communion des saints vivants et défunts :
Christ est le seul médiateur absolu. Mais les saints glorifiés prient avec nous et pour nous — une intercession, non une médiation salvatrice.

Si Rm 8,26 enseigne que le Saint-Esprit intercède pour nous, et si Jc 5,16 enseigne de prier les uns pour les autres, la prière des saints glorifiés est une extension cohérente de la prière fraternelle. Les morts en Christ ne sont pas «morts» — ils vivent en Dieu (Lc 20,38).

✟ Catholique

Médiation dérivée et subordonnée :
Christ est le seul médiateur au sens absolu (1 Tm 2,5). Mais les saints participent à une médiation dérivée, dans l'ordre du Corps mystique. L'Église est une — membres vivants et défunts forment un seul Corps.

Marie comme «Médiatrice» et «Co-Rédemptrice» — termes dévotionnels répandus, non encore dogmatisés formellement (débat actif).

Le dialogue œcuménique sur Marie

Le document «Marie: grâce et espérance en Christ» (2004)

La Commission Internationale Anglicane-Catholique (ARCIC II) a publié en 2004 un document majeur cherchant un terrain commun sur Marie entre anglicans et catholiques. Il distingue entre la Theotokos (commune aux deux) et les deux dogmes récents (Immaculée Conception 1854, Assomption 1950) — que la Commission estime insuffisamment fondés dans la Tradition ancienne.

Luther et Marie — Une position plus nuancée qu'on ne le croit

Le Luther tardif a maintenu de nombreuses pratiques mariales: il a célébré la fête de l'Annonciation jusqu'à la fin de sa vie, a utilisé des formulations de vénération pour Marie dans ses sermons (notamment sur Lc 1 — son Commentaire du Magnificat, 1521), et a accepté la Theotokos. Ce qui a changé radicalement: l'invocation de Marie comme médiatrice dans la prière privée et liturgique. Pour Luther, tout hommage rendu à Marie qui ne renvoie pas immédiatement à Christ seul est idolâtrie.

Bibliographie

  • Luther, Martin. Das Magnificat verdeutscht und ausgelegt (1521). WA 7, 544-604 / LW 21.
  • Calvin, Jean. Institutio III.20.21-22 (1559). CO 2 / LCC 21.
  • ARCIC II. Mary: Grace and Hope in Christ. London: Continuum, 2005.
  • Boss, Sarah Jane, éd. Mary: The Complete Resource. London: Continuum, 2007.
  • Lossky, Vladimir. À l'image et à la ressemblance de Dieu. Paris: Aubier-Montaigne, 1967. [Orthodoxie]

Ce que le Nouveau Testament dit de Marie

Le relevé est bref et il est le point de départ obligé de toute discussion.

TexteContenuObservation
Lc 1-2Annonciation, Visitation, Magnificat, Nativité, présentation, Jésus au TempleLa source la plus développée ; Marie y « conserve ces choses en son cœur »
Mt 1-2Conception virginale, fuite en ÉgypteMarie y est presque muette ; Joseph est le sujet des verbes
Mc 3,31-35La famille vient le chercher, le tenant pour hors de sensLe passage le plus difficile pour toute mariologie
Jn 2,1-11Cana ; Jésus l’appelle γύναι, femmeLe même mot revient en Jn 19,26
Jn 19,25-27Au pied de la croix, confiée au discipleLecture ecclésiale ancienne, déjà chez Origène
Ac 1,14Présente au cénacle avec les frères de JésusDernière mention ; rien ensuite

Le silence est aussi significatif que le texte : Paul ne la nomme jamais et ne dit d’elle qu’une chose, en Ga 4,4 — le Fils est « né d’une femme, né sous la loi ». L’Apocalypse ne la nomme pas davantage, la femme du chapitre 12 ayant été lue comme Israël, comme l’Église et comme Marie, sans que le texte tranche.

Le premier titre et son concile

Θεοτόκος — celle qui a enfanté Dieu — est reçu à Éphèse en 431. Le débat n’y portait pas sur Marie mais sur le Christ : Nestorius proposait Χριστοτόκος pour éviter de dire que la divinité avait une origine ; Cyrille répondit que celle qui enfante enfante une personne et non une nature. Le titre est donc une décision christologique, et c’est pourquoi toutes les grandes confessions l’ont maintenu — Luther, Zwingli et Calvin compris.

Ce que les réformateurs ont réellement tenu Le contraste avec la polémique protestante ultérieure est net et il est vérifiable. Luther a prêché sur le Magnificat en 1521 dans un commentaire qu’il tenait pour l’un de ses meilleurs, a maintenu la virginité perpétuelle et a conservé les fêtes mariales dans la liturgie de Wittenberg. Zwingli a défendu la virginité perpétuelle contre ceux qui la niaient. Calvin nomme Marie « sainte vierge » et refuse l’argument tiré des « frères de Jésus », tenant le mot pour un sémitisme désignant la parenté large. Ce qu’ils refusent est l’invocation, la médiation et les développements sans appui scripturaire — non l’honneur rendu.

Les quatre degrés du culte

La distinction est ancienne et elle est régulièrement ignorée dans la polémique. Elle est grecque avant d’être latine.

TermeObjetNature
λατρείαDieu seulAdoration, incommunicable
δουλείαLes saintsVénération, honneur rendu à un serviteur
ὑπερδουλείαMarieVénération éminente, distincte de l’adoration
προσκύνησιςLes imagesRespect relatif, qui passe à l’original — Nicée II, 787

Le deuxième concile de Nicée, en 787, définit cette dernière distinction pour clore la crise iconoclaste : l’honneur rendu à l’image passe à celui qu’elle représente, et l’image n’est pas adorée. La traduction latine des actes rendit malencontreusement les deux termes grecs par le seul mot adoratio, ce qui provoqua le rejet du concile par les Francs dans les Libri Carolini — un schisme partiel né d’une erreur de traduction, comparable à celui qu’a produit le Filioque.

Les travaux du Groupe des Dombes

Ce groupe de théologiens catholiques et protestants francophones, réuni depuis 1937, a publié en 1997 et 1998 deux volumes sur Marie qui constituent l’étude œcuménique la plus poussée sur la question.

Sa méthode est remarquable et elle vaut d’être signalée : plutôt que de chercher un accord doctrinal, il demande à chaque confession de se convertir sur ce qui lui est propre. Aux catholiques, de reconnaître que les dogmes de 1854 et 1950 n’ont pas d’appui scripturaire direct et ne peuvent être imposés comme condition d’unité. Aux protestants, de reconnaître qu’ils ont laissé la polémique effacer une figure que leurs propres réformateurs honoraient.

Disputes théologiques

Six voix confessionnelles, avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg.

Peut-on demander l’intercession des saints ?

La question n’est pas d’abord mariale : elle porte sur ce que signifie la communion des saints, article du symbole que toutes les confessions récitent. Chacune l’entend autrement, et les positions sont plus proches que la polémique ne le laisse croire.

Catholique

Demander à un saint de prier pour soi n’est pas différent de le demander à un vivant, sinon que la mort ne rompt pas la communion. Il n’y a pas là de médiation concurrente : le Christ est l’unique médiateur, et l’intercession des saints s’exerce en lui. Trente le formule ainsi et Lumen gentium 60-62 le reprend en insistant que la fonction maternelle de Marie n’ajoute ni ne retranche rien à la médiation du Christ.

Orthodoxe

L’Orient ne pose pas la question en termes de médiation, notion juridique qui lui est étrangère. La liturgie est célébrée par l’Église entière, vivants et défunts ensemble, et la mention des saints n’est pas une requête adressée à un intermédiaire : c’est la constatation que l’assemblée est plus large qu’elle ne paraît. Θεοτόκος est nommée à chaque liturgie, et le refus protestant de cet usage est ressenti comme une amputation de l’assemblée.

Luthérienne

L’Apologie de la Confession d’Augsbourg, article XXI, est d’une précision qu’on cite rarement. Elle accorde trois choses aux saints : rendre grâce à Dieu pour eux, en tirer exemple, imiter leur foi. Elle refuse la quatrième, l’invocation, faute de tout commandement ou exemple scripturaire. Et Mélanchthon y concède explicitement que les saints prient pour l’Église en général. Le désaccord est donc plus étroit qu’il n’y paraît : il porte sur l’adresse, non sur l’intercession.

Réformée

La position réformée est plus stricte et elle repose sur un point unique : 1 Tm 2,5 pose un seul médiateur. Toute adresse à un autre risque d’obscurcir cet accès, et Calvin y voyait le danger principal. Il faut ajouter que la critique visait des pratiques attestées — patronages spécialisés, saints guérisseurs de maux particuliers, quasi-commerce d’intercession — qui ne correspondent pas à la doctrine que la voix catholique vient d’exposer.

Anglicane

L’article XXII rejette l’invocation des saints comme « chose vaine et sans fondement dans l’Écriture ». Mais le calendrier liturgique a conservé les fêtes, la commémoration des défunts est pratiquée, et le mouvement d’Oxford a réintroduit des usages que l’article écarte. La Commission anglicane-catholique a publié en 2005 un texte, Mary : Grace and Hope in Christ, qui juge les deux dogmes mariaux compatibles avec l’Écriture à condition qu’ils ne soient pas imposés comme nécessaires au salut.

Anabaptiste

La tradition radicale honore ses martyrs — le Martyrs Mirror en conserve les récits et il est lu dans les familles — et ne les invoque jamais. La différence est nette : on se souvient d’eux pour tenir, on ne leur demande rien. Nous relevons que les saints canonisés par les grandes Églises ne comptent presque aucun de ceux que ces mêmes Églises ont exécutés.

Synthèse

Les positions sont plus proches que la polémique ne le suggère, et deux faits l’établissent. L’Apologie luthérienne concède que les saints prient pour l’Église et ne refuse que l’adresse : le désaccord porte sur qui prend l’initiative. La voix réformée distingue la doctrine et la pratique et reconnaît que sa critique visait la seconde — Tryphon relève qu’il resterait à savoir laquelle les fidèles pratiquent. La distinction des quatre degrés est ancienne et grecque, et sa mauvaise traduction latine a produit un schisme partiel au IXe siècle. Le texte anglican-catholique de 2005 propose la seule formule qui permette un accord : compatible mais non obligatoire. Et la voix anabaptiste formule l’observation la plus dure du module, qui est vérifiable — les listes de saints comptent peu de ceux que les Églises ont elles-mêmes exécutés.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Trois pistes sur Marie et les saints.

H1. La canonisation : formation d’une procédure

  • Master
  • Droit canonique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La réservation de la canonisation au siège romain, effective à partir du XIIe siècle, transforme un fait de reconnaissance locale en procédure juridique, et les étapes de cette transformation sont datables par les actes.

État de la question
Le processus est connu dans ses grandes lignes ; les étapes intermédiaires et les résistances locales sont peu documentées.
Corpus
Canonisation d’Ulrich d’Augsbourg (993) ; décrétale d’Alexandre III ; Audivimus ; Urbain VIII (1634) ; Divinus perfectionis Magister (1983).
Méthode
Recenser les canonisations locales et romaines par siècle et dater l’extinction des premières.

Ce qui la réfuterait : Une persistance de canonisations locales reconnues après le XIIIe siècle.

H2. Les apparitions mariales : critères de discernement

  • Master
  • Théologie / histoire
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les critères romains de discernement des apparitions, fixés en 1978 et révisés en 2024, ont été appliqués de manière inégale, et le taux de reconnaissance rapporté au nombre de cas signalés est très faible, ce que les données permettent d’établir.

État de la question
Les cas reconnus sont connus ; le dénominateur — l’ensemble des cas soumis — ne l’est pas.
Corpus
Normae S. Congregationis (1978) ; normes révisées (2024) ; dossiers de Lourdes, Fátima, Beauraing, Kibeho ; cas non reconnus ; archives diocésaines.
Méthode
Recenser les cas soumis et leur issue sur une période donnée, et calculer les taux.

Ce qui la réfuterait : Un taux de reconnaissance élevé, ou une impossibilité d’établir le dénominateur.

H3. L’invocation des saints : ce que les Réformateurs rejettent

  • Master
  • Théologie historique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les textes réformateurs distinguent l’invocation, qu’ils rejettent, et la commémoration, qu’ils maintiennent ; cette distinction a été perdue dans la pratique protestante ultérieure, et le calendrier des Églises luthériennes et anglicanes en conserve la trace.

État de la question
Le rejet est présenté comme global. La clause de commémoration de l’Augustana XXI est peu commentée.
Corpus
Augsbourg XXI ; Apologie XXI ; Trente-neuf Articles XXII ; Helvétique postérieure V ; calendriers luthériens et anglicans ; Trente session XXV.
Méthode
Comparer les formulations confessionnelles et les calendriers effectivement en usage.

Ce qui la réfuterait : Un rejet sans clause de commémoration dans les textes confessionnels.