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Théologie protestante — Module 5

Sacrements

Combien de sacrements ? Qu'est-ce qu'un sacrement ? Le baptême et la Cène — points de convergence et de division les plus visibles entre confessions.

Signe et réalité

Qu'est-ce qu'un sacrement ?

Le mot sacramentum est la traduction latine du grec μυστήριον (mystêrion) que la Vulgate emploie pour traduire les mystères du salut. Augustin a donné la définition classique reprise par toute la tradition latine : accedit verbum ad elementum, et fit sacramentumla parole s'ajoute à l'élément, et il en résulte un sacrement (Tractatus in Iohannem 80, 3).

La définition réformée

Un sacrement est un signe extérieur et visible d'une grâce intérieure et invisible, donnée à nous, ordonnée par Christ lui-même, comme moyen par lequel nous la recevons et gage qui nous l'assure. Catéchisme de l'Église d'Angleterre, repris par toute la tradition réformée

Calvin (Inst. IV, 14, 1) parle d'un témoignage extérieur de la grâce de Dieu envers nous, attesté par un signe visible. Le sacrement est donc un signe — mais un signe efficace pour la foi, qui scelle la promesse de l'Évangile au croyant. Il n'opère pas ex opere operato (par la simple réalisation extérieure du rite, formulation de Trente, sess. VII, can. 8), mais par l'œuvre de l'Esprit conjuguée à la foi du récipient.

Combien de sacrements ?

Protestant — Deux sacrements

Seuls le Baptême et la Cène sont des sacrements au sens strict, parce qu'ils sont les seuls institués directement par Christ avec un signe visible explicite (eau, pain et vin). Les autres rites traditionnels (confirmation, mariage, ordres, pénitence, onction des malades) sont reconnus comme bons et utiles, mais non comme sacrements au sens dogmatique.

Orthodoxe — Sept mystères

Les sept mystères (μυστήρια) : Baptême, Chrismation, Eucharistie, Repentance, Onction des malades, Mariage, Ordination. Mais l'Orthodoxie ne fixe pas un chiffre dogmatique strict — d'autres réalités peuvent être mystères (consécration des églises, tonsure monastique).

Catholique — Sept sacrements

Les sept sacrements dogmatiquement définis à Trente (sess. VII, 3 mars 1547) : Baptême, Confirmation, Eucharistie, Pénitence, Onction des malades, Ordre, Mariage. Liste fixe et invariable.

Pédobaptisme et crédobaptisme

Le Baptême — Sujets et mode

Tous les chrétiens reconnaissent le baptême comme nécessaire — la divergence porte sur les sujets (qui peut être baptisé ?) et le mode (immersion, aspersion, infusion ?). Le débat le plus profond traverse le protestantisme lui-même.

Le pédobaptisme — Position luthérienne, réformée, anglicane et catholique

Les enfants des croyants doivent être baptisés sur la base de l'alliance de grâce qui se transmet aux familles. Le baptême remplace pour la nouvelle alliance ce que la circoncision était pour l'ancienne (Col 2,11-12 : vous avez été circoncis [...] ayant été ensevelis avec lui par le baptême). Les Actes mentionnent le baptême de maisonnées entières (Lydie, Ac 16,15 ; geôlier de Philippes, Ac 16,33 ; Corinthien Crispus, Ac 18,8 ; Stéphanas, 1 Co 1,16).

Calvin (Inst. IV, 16) consacre un long chapitre à défendre le pédobaptisme. La Confession Belgique (art. 34), la Confession Helvétique Postérieure (chap. 20) et la Westminster Confession (chap. 28) maintiennent toutes la pratique.

Le crédobaptisme — Position anabaptiste et baptiste

Seuls les croyants confessants doivent être baptisés. Le baptême est un acte de foi consciente, une réponse personnelle à l'Évangile (Ac 2,38 : Repentez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ). Le mode normal est l'immersion totale, qui figure mort et résurrection avec Christ (Rm 6,3-4).

Les premiers anabaptistes — Conrad Grebel, Felix Manz, Georg Blaurock — ont effectué le premier rebaptême à Zurich le 21 janvier 1525, déclenchant la rupture avec Zwingli. Felix Manz fut noyé à Zurich le 5 janvier 1527 — premier martyr anabaptiste exécuté par la Réforme magistérielle. La Confession de Schleitheim (1527, rédigée par Michael Sattler) formalise la position anabaptiste.

Tableau comparatif

Question Pédobaptisme Crédobaptisme
Sujets Enfants des croyants + adultes convertis Croyants confessants uniquement
Fondement Continuité de l'alliance de grâce ; circoncision → baptême Discontinuité ; le NT exige une foi personnelle
Mode Aspersion ou infusion (occasionnellement immersion) Immersion totale
Confession AT-NT Une seule alliance de grâce, deux administrations Deux alliances distinctes, peuple visible nouveau
Représentants Luther, Calvin, Cranmer, Hodge, Murray Smyth, Williams, Spurgeon, Carson, Schreiner
Convergence œcuménique — Document BEM (Lima, 1982)

Le document Baptême, Eucharistie, Ministère reconnaît la validité des deux pratiques tout en appelant chaque tradition à ne pas absolutiser sa position. La reconnaissance mutuelle des baptêmes (sauf si répétés) est désormais largement acquise dans les dialogues œcuméniques.

Le Colloque de Marbourg, 1-4 octobre 1529

L'échec de l'unité protestante sur la Cène

Le landgrave Philippe de Hesse a convoqué à son château de Marbourg les Réformateurs de Saxe (Luther, Mélanchthon) et de Suisse (Zwingli, Œcolampade) afin de surmonter leurs divergences et de constituer un front protestant uni. Sur 15 articles, l'accord fut rapide sur 14. Le 15e, sur la Cène, a achoppé.

Le débat fondamental — Le sens du est dans Ceci est mon corps

Les paroles d'institution sont rapportées en quatre versions concordantes (Mt 26,26 ; Mc 14,22 ; Lc 22,19 ; 1 Co 11,24) : τοῦτό ἐστιν τὸ σῶμά μου (touto estin to sôma mou) — Ceci est mon corps.

La question est philologique et théologique : que signifie ce ἐστιν (estin, est) ?

  • Luther : est doit être compris littéralement. Le pain est le corps du Christ, par communication des idiomes (la nature divine ubiquitaire communique sa propriété à la nature humaine). Position de la présence corporelle réelle.
  • Zwingli : est signifie signifie, comme dans Je suis le cep (Jn 15,1) ou la pierre était Christ (1 Co 10,4). La Cène est un mémorial qui pointe vers la réalité absente. Position symbolique ou mémorialiste.
  • Calvin (qui n'était pas à Marbourg, ayant 20 ans à l'époque, mais qui formalisera plus tard la position) : la présence est réelle mais spirituelle. Le Saint-Esprit unit le croyant au corps de Christ qui demeure dans le ciel — sursum corda, élevons nos cœurs.

Selon l'historiographie, Luther aurait écrit à la craie sur la table du colloque, en grec : τοῦτό ἐστιν τὸ σῶμά μου, et l'aurait pointé du doigt durant tout le débat, refusant tout compromis.

Vous avez un autre esprit que nous. Mot attribué à Luther refusant la main tendue de Zwingli à la fin du colloque (4 octobre 1529)

Cette rupture entre luthériens et réformés sur la Cène fut consacrée par la Formule de Concorde (1577) du côté luthérien, qui affirme la présence corporelle réelle (art. 7-8). Elle a profondément structuré l'Europe confessionnelle jusqu'au XXe siècle. La Concorde de Leuenberg (1973), signée par les Églises luthériennes, réformées et unies d'Europe, lève finalement les anathèmes mutuels et permet l'intercommunion entre ces familles.

Cinq positions sur la présence eucharistique

Les cinq positions historiques sur la Cène

Position Tradition Description
Transsubstantiation Catholique romaine Substance du pain et du vin changée en substance du corps et du sang de Christ ; les accidents (apparences) demeurent. Latran IV (1215) première mention conciliaire ; définition dogmatique complète à Trente, sess. XIII (11 octobre 1551).
Union sacramentelle Luthérienne Le corps et le sang de Christ sont vraiment et substantiellement présents in, cum et sub panis et vino (dans, avec et sous le pain et le vin), sans transformation des éléments. Formule de Concorde, art. 7 (1577).
Présence pneumatique Réformée (Calvin) Christ ressuscité demeure dans le ciel ; par le Saint-Esprit, le croyant fidèle est uni à son corps glorifié au moment de la communion. Présence réelle mais spirituelle, conditionnée par la foi du récipient.
Présence dynamique Anglicane (via media) Position délibérément ouverte. 39 Articles (1571), art. 28 : Le corps de Christ est donné, pris et mangé dans la Cène, seulement de manière céleste et spirituelle. Et le moyen par lequel le corps de Christ est reçu dans la Cène est la foi.
Mémorialisme Zwinglien, baptiste, évangélique populaire La Cène est un mémorial (ἀνάμνησις, anamnêsis, Lc 22,19 ; 1 Co 11,24-25), un signe pédagogique qui pointe vers la réalité absente du corps de Christ qui est au ciel. Pas de présence sacramentelle propre.
Note terminologique — Consubstantiation

Le terme consubstantiation est fréquemment utilisé pour désigner la position luthérienne, mais les théologiens luthériens eux-mêmes le rejettent comme une étiquette catholique malheureuse. Il suggère un mélange ou une fusion des substances, étranger à la pensée de Luther. Les luthériens préfèrent parler d'union sacramentelle (unio sacramentalis), de présence corporelle réelle, ou d'identité prédicative (praedicatio identica). La Formule de Concorde (1577, art. VII et VIII) ne contient pas le terme consubstantiation.

Synthèse — La position calvinienne en détail

Calvin (Inst. IV, 17) a articulé une position médiane. Il rejette à la fois le mémorialisme zwinglien (qui réduit le sacrement à un signe vide) et la transsubstantiation catholique (qui localise Christ dans les éléments) et l'ubiquité luthérienne (qui multiplie les corps de Christ). Sa formule clé : la chose et le signe sont distingués mais non séparés. Le pain et le vin demeurent pain et vin ; mais par l'opération du Saint-Esprit, le communiant fidèle reçoit véritablement le corps et le sang du Christ ressuscité.

Le mot d'ordre liturgique réformé est Sursum cordaÉlevons nos cœurs — repris de l'antique préface eucharistique. Ce n'est pas Christ qui descend dans les éléments ; c'est le croyant qui, par l'Esprit, est élevé jusqu'à Christ glorifié.

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