Salidar al cuntegn principal Salidar al cuntegn principal

Exégèse du Nouveau Testament

Herméneutique comparée du Nouveau Testament

Orthodoxe, protestant, catholique — principes, méthodes, cas et questions ouvertes

Versiun romontscha da lavurL’interfatscha ei per romontsch sursilvan; il cuntegn da quei modul ei aunc per franzos ni per talian. La translaziun spetga la relectura d’ina persuna da lungatg matern cun scolaziun teologica.

Les trois grandes traditions ne divergent pas seulement sur des conclusions doctrinales : elles divergent sur ce que signifie interpréter un texte biblique, sur qui en est l’interprète légitime, et sur le rapport entre le sens du texte et l’autorité qui le reçoit. Ce module expose ces principes avant d’en montrer l’application à des cas précis.

Les trois structures d’autorité

TraditionStructureFormule normative
ProtestanteÉcriture seule comme norma normans non normata : norme normante non normée. Les confessions de foi sont norma normata, normées par l’Écriture et révisables à son aune.Westminster Confession I, 10 : «Le juge suprême, par lequel toutes les controverses de religion doivent être tranchées… ne peut être que l’Esprit Saint parlant dans l’Écriture.»
CatholiqueÉcriture et Tradition forment une seule source, transmise et interprétée authentiquement par le Magistère vivant. L’Écriture n’est pas seule à faire autorité ; le triangle Écriture-Tradition-Magistère est indissociable.Dei Verbum §10 : «La Tradition sacrée et l’Écriture sainte forment un dépôt unique de la parole de Dieu… la tâche d’interpréter authentiquement la parole de Dieu écrite ou transmise a été confiée au seul Magistère vivant de l’Église.»
OrthodoxeL’Écriture est la Tradition écrite, non une source distincte d’elle. L’interprétation légitime est celle reçue par le consensus patrum et confirmée par l’usage liturgique continu de l’Église.Georges Florovsky : «L’Église est elle-même la Tradition vivante… la Tradition est l’expérience continuelle de l’Esprit Saint dans l’Église.»

Trois définitions du sens

La divergence la plus profonde ne porte pas sur les textes mais sur ce que signifie qu’un texte «a un sens».

Protestant : le sens littéral-grammatical

Le sens du texte est celui qu’a voulu son auteur humain, dans son contexte historique et linguistique, récupérable par la philologie et la grammaire. C’est le principe de la sensus literalis luthérien, repris et systématisé par l’exégèse historico-critique dès le XVIIIe siècle sécularisée mais héritière de ce principe. Le sens est un, stable, et en droit accessible par la méthode.

Catholique : le sens plénier

Depuis Divino Afflante Spiritu (1943) et la constitution Dei Verbum (1965), le Magistère reconnaît la légitimité de l’exégèse historico-critique tout en maintenant, à sa suite, la catégorie du sensus plenior : un sens plus profond, voulu par Dieu mais non pleinement conscient chez l’auteur humain, accessible seulement à la lumière de la révélation ultérieure et discerné par le Magistère. Le sens littéral demeure fondamental, mais il n’épuise pas le texte.

Orthodoxe : le sens théorique

L’exégèse patristique, notamment antiochienne (Théodore de Mopsueste, Jean Chrysostome), pratique la θεωρία : une contemplation qui perçoit dans l’événement historique lui-même, sans l’abolir, une portée christologique et ecclésiale. Ce n’est ni l’allégorie alexandrine, qui dissout l’historicité, ni le sens littéral protestant, qui l’enferme. Le texte est lu dans et par la liturgie, qui en actualise le sens sans le figer dans une seule signification récupérable philologiquement.

La question du canon comme préalable herméneutique

Avant même d’interpréter un texte, chaque tradition doit répondre à une question antérieure : quels textes interpréter ? Les trois traditions répondent différemment, ce qui affecte directement leur herméneutique de l’Ancien Testament et, par ricochet, la lecture des citations vétérotestamentaires dans le Nouveau.

CorpusProtestantCatholiqueOrthodoxe
Ancien Testament39 livres, canon hébraïque massorétique46 livres, incluant les deutérocanoniques (Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch, 1-2 Maccabées)Variable selon les Églises, généralement plus étendu que le catholique, incluant 3 Esdras, la Prière de Manassé, 3-4 Maccabées selon les traditions
Texte de référenceTexte massorétique pour l’AT, Novum Testamentum Graece (Nestle-Aland) pour le NTVulgate historiquement, aujourd’hui Nova Vulgata et texte critiqueSeptante comme texte scripturaire de plein droit, non simple version

La conséquence herméneutique est directe pour le Nouveau Testament : lorsque Matthieu cite Is 7,14 selon la Septante (παρθένος, «vierge») plutôt que selon l’hébreu massorétique (עַלְמָה, «jeune femme»), la tradition orthodoxe n’y voit aucune difficulté, la Septante étant Écriture à part entière ; l’exégèse protestante y voit une question philologique à traiter comme telle ; la tradition catholique articule les deux textes dans le cadre du sens plénier.

Le rôle du Saint-Esprit dans l’interprétation

Trois doctrines du témoignage intérieur

Calvin développe le testimonium Spiritus Sancti internum (Institutio I, 7) : l’Esprit atteste intérieurement au croyant l’autorité divine de l’Écriture, indépendamment de toute démonstration rationnelle ou institutionnelle. C’est une garantie de la certitude subjective, non une méthode d’interprétation des passages difficiles.

Le Magistère catholique se comprend comme organe assisté par l’Esprit dans son interprétation authentique, sur le modèle de l’assistance promise aux apôtres (Jn 16,13). L’infaillibilité, définie à Vatican I et précisée à Vatican II, ne concerne que des conditions strictement circonscrites, mais elle fonde une autorité interprétative que ni le protestantisme ni l’orthodoxie ne reconnaissent à une instance unique.

L’orthodoxie situe l’assistance de l’Esprit dans la réception par le corps ecclésial tout entier plutôt que dans un organe défini : un concile n’est reçu comme œcuménique, donc comme vecteur assisté de l’Esprit, que si le πλήρωμα, la plénitude du peuple de Dieu, le reçoit dans la durée. Florence (1439) fut signé par la quasi-totalité des évêques grecs présents et rejeté par le corps ecclésial : il n’est donc, rétrospectivement, pas reçu comme œcuménique.

Travaux romands

  • Zumstein, Jean. Miettes exégétiques. Genève : Labor et Fides, 1991.
  • Marguerat, Daniel, éd. Introduction au Nouveau Testament. 5e éd. Genève : Labor et Fides, 2021.
  • Bühler, Pierre. Foi et raison. La rationalité de la théologie à l’épreuve de la philosophie. Genève : Labor et Fides, 2011.

Autres travaux

  • Congar, Yves. La Tradition et les traditions. 2 vol. Paris : Fayet, 1960-1963.
  • Florovsky, Georges. Bible, Church, Tradition: An Eastern Orthodox View. Belmont : Nordland, 1972.
  • Breck, John. The Power of the Word in the Worshipping Church. Crestwood : St Vladimir’s Seminary Press, 1986.
  • Vanhoozer, Kevin J. Is There a Meaning in This Text? Grand Rapids : Zondervan, 1998.
  • Fitzmyer, Joseph A. The Interpretation of Scripture: In Defense of the Historical-Critical Method. New York : Paulist, 2008.

Chaque tradition a élaboré des méthodes d’interprétation qui lui sont propres, avec ses propres critères de contrôle. Ce panorama expose les principales, situées dans leur généalogie et leurs présupposés.

Méthode historico-critique (protestante par généalogie, aujourd’hui œcuménique)

Née dans le rationalisme protestant des Lumières, développée par Semler, Reimarus puis toute l’école libérale allemande, elle vise à établir le sens originel du texte par l’analyse de sa genèse : sources, formes littéraires, rédaction. Elle repose sur un postulat méthodologique fort : traiter le texte biblique comme n’importe quel texte antique, en suspendant provisoirement la question de son inspiration pour l’analyse.

Sous-méthodeObjetLimite reconnue
Critique des sourcesDocuments antérieurs utilisés par le rédacteurHypothétique quand les sources sont perdues (cas de Q)
Critique des formesGenres oraux préalables et leur Sitz im LebenSuppose reconstituable un stade préredactionnel invérifiable
Critique de la rédactionThéologie propre du rédacteur finalPrésuppose résolue la question des sources

La Commission biblique pontificale l’a officiellement reçue en 1993 (L’interprétation de la Bible dans l’Église), moyennant intégration dans un cadre théologique plus large. L’orthodoxie l’a reçue plus tardivement et plus prudemment, essentiellement par le biais de théologiens formés en Occident (Bréck, Behr), sans qu’elle y devienne jamais la méthode de référence.

L’exégèse patristique et ses quatre sens

La Quadriga médiévale

Formalisée par Jean Cassien puis résumée dans le distique de Nicolas de Lyre : Littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid agas, quo tendas anagogia — la lettre enseigne les faits, l’allégorie ce qu’il faut croire, le sens moral ce qu’il faut faire, l’anagogie où l’on tend. Un même texte reçoit ainsi jusqu’à quatre lectures superposées et non concurrentes.

Exemple classique : «Jérusalem» signifie littéralement la ville historique, allégoriquement l’Église, moralement l’âme du croyant, anagogiquement la Jérusalem céleste.

La Réforme a rejeté ce système comme arbitraire — Luther : «l’allégorie est comme une belle femme, avec laquelle on peut faire ce qu’on veut» — au profit du seul sens littéral. Le catholicisme post-tridentin l’a progressivement abandonné en pratique sans le condamner en principe. L’orthodoxie en a conservé un usage restreint, essentiellement liturgique et typologique, distinct de l’allégorisme spéculatif alexandrin que l’école antiochienne elle-même critiquait déjà au IVe siècle.

La θεωρία antiochienne

Développée par Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste contre les excès allégoriques d’Origène et de l’école alexandrine, la θεωρία refuse de dissoudre le sens historique du texte dans une signification purement spirituelle, tout en admettant qu’un même événement porte, sans cesser d’être lui-même, une portée qui le dépasse. Le passage de la mer Rouge (Ex 14) reste un événement historique réel et devient, par θεωρία, figure du baptême (1 Co 10,1-2), sans que la seconde lecture efface la première.

C’est ce modèle, plutôt que l’allégorie alexandrine, que l’orthodoxie revendique aujourd’hui comme son herméneutique propre — John Breck en a fait l’exposé de référence en anglais.

L’herméneutique canonique

Développée par Brevard Childs à partir des années 1970, elle propose de lire chaque texte non dans son contexte de composition reconstitué mais dans sa forme finale, telle qu’elle fonctionne au sein du canon achevé et reçu par la communauté croyante. Elle se distingue de la méthode historico-critique par son objet — le texte canonique, non les strates de sa formation — sans rejeter les acquis de celle-ci.

Cette approche a trouvé un écho particulier en milieu réformé, où elle rejoint le principe ancien de Scriptura sui ipsius interpres : l’Écriture s’interprète elle-même, un passage obscur étant éclairé par un passage clair du même canon.

L’herméneutique narrative

Une contribution romande à la méthode

Daniel Marguerat et Yvan Bourquin (Pour lire les récits bibliques, 1998) ont donné l’exposé francophone de référence de la narratologie appliquée aux textes bibliques, déplaçant la question de la genèse du texte vers son fonctionnement comme récit : intrigue, point de vue, narrateur, lecteur implicite. Cette approche est confessionnellement neutre dans son principe — elle s’applique aussi bien dans un cadre catholique, protestant ou orthodoxe — mais elle a été reçue plus rapidement dans l’exégèse protestante et catholique que dans l’orthodoxe, où prévaut encore la lecture patristique et liturgique.

Tableau de synthèse méthodologique

MéthodeOrigineRéception protestanteRéception catholiqueRéception orthodoxe
Historico-critiqueRationalisme protestant, XVIIIe s.Dominante depuis le XIXe s., avec des courants conservateurs réticentsReçue officiellement en 1943 puis 1993, intégrée à un cadre théologiqueReçue avec prudence, jamais dominante
Quadriga médiévalePatristique et médiévale latineRejetée dès la RéformeAbandonnée en pratique, non condamnéeÉtrangère comme système ; typologie conservée
Théoria antiochiennePatristique syrienne, IVe s.Peu connue comme telleCompatible avec le sens plénierRevendiquée comme méthode propre
CanoniqueBrevard Childs, protestant, 1970sBien reçue, prolonge Scriptura sui interpresCompatible avec la lecture ecclésiale du canonPeu diffusée sous ce nom
NarrativeThéorie littéraire séculière, XXe s.Largement reçueLargement reçueRéception plus limitée

Travaux romands

  • Marguerat, Daniel et Yvan Bourquin. Pour lire les récits bibliques. Initiation à l’analyse narrative. 4e éd. Paris et Genève : Cerf et Labor et Fides, 2009.
  • Zumstein, Jean. Le processus de relecture dans la littérature johannique. Genève : Labor et Fides, 2004.
  • Bühler, Pierre et Pierre Gisel, éds. Herméneutique et théologie. Genève : Labor et Fides, 1998.

Autres travaux

  • Childs, Brevard S. Introduction to the Old Testament as Scripture. Philadelphie : Fortress, 1979.
  • Breck, John. The Power of the Word in the Worshipping Church. Crestwood : St Vladimir’s Seminary Press, 1986.
  • Commission biblique pontificale. L’interprétation de la Bible dans l’Église. Rome : 1993.
  • Simonetti, Manlio. Biblical Interpretation in the Early Church. Édimbourg : T&T Clark, 1994.
  • Nassif, Bradley. «The 'Sensus Plenior' as an Exegetical Method in Eastern Orthodox Scholarship». St Vladimir’s Theological Quarterly 37 (1993).

Les principes exposés jusqu’ici ne prennent leur pleine mesure que confrontés à des textes précis. Les quatre cas suivants montrent, à la virgule près, comment un même verset engendre des lectures divergentes selon la structure d’autorité et la méthode mobilisées — et où se situent exactement les points de désaccord réels, par opposition aux désaccords apparents.

Matthieu 16,18 — «Tu es Pierre, et sur cette pierre»

«Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle.»
Matthieu 16,18

Le texte grec joue sur Πέτρος (Pierre) et πέτρα (la pierre), jeu de mots qui fonctionnait déjà en araméen sous-jacent avec le seul terme כֵּיפָא (Kepha), sans la distinction morphologique que le grec introduit entre masculin et féminin. C’est précisément cette distinction grecque, absente de l’araméen, qui a permis le débat.

LectureAntécédent de «cette pierre»Tenants principauxArgument philologique invoqué
Catholique classiquePierre lui-même, dans sa personne et sa chargeTradition romaine depuis Léon le Grand ; définition de Vatican I sur la primautéLe passage du masculin au féminin en grec reflète une contrainte grammaticale — πέτρα est le seul substantif féminin disponible — et non un changement de référent ; l’araméen sous-jacent ne fait aucune distinction
Protestante majoritaireLa confession de foi que Pierre vient de proclamer (16,16), ou le Christ lui-mêmeAugustin déjà (Retractationes I, 21, où il révise sa propre première interprétation), puis la Réforme unanimementLa distinction Πέτρος/πέτρα est significative précisément parce qu’elle est délibérée dans le texte grec tel que nous le recevons ; Paul lui-même désigne le Christ comme πέτρα en 1 Co 10,4
OrthodoxeLa foi confessée par Pierre, reproductible par tout évêque en communion apostolique ; primauté d’honneur non de juridictionConsensus patristique majoritaire (Chrysostome, Cyrille d’Alexandrie, Théodoret) lu de façon non exclusiveLa patristique grecque offre en réalité plusieurs lectures non harmonisées — christologique, ecclésiologique, pétrinienne — que l’orthodoxie refuse de trancher en dogme unique, à la différence de Rome

Ce que le désaccord porte réellement

Le désaccord confessionnel sur ce verset ne porte pas d’abord sur la grammaire — les trois traditions admettent le jeu de mots grec et son arrière-fond araméen — mais sur une question théologique antérieure au texte : la papauté peut-elle en principe reposer sur un texte, ou son fondement est-il ailleurs ? Rome répond par l’affirmative et cherche dans Mt 16,18 le texte fondateur ; les deux autres traditions répondent par la négative, indépendamment de leur lecture du verset lui-même, et lisent donc le texte sans cette pression herméneutique.

Jean 20,23 — le pouvoir de remettre les péchés

«À qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»
Jean 20,23

Le texte grec emploie deux parfaits périphrastiques dont la nuance grammaticale exacte structure tout le débat : ἀφέωνται et κεκράτηνται, littéralement «ont été remis» et «ont été retenus», au parfait, et non des futurs. La difficulté porte sur le sens de cette antériorité logique : l’action humaine suit-elle une décision divine déjà accomplie, ou la constitue-t-elle ?

LecturePortée du parfait grecConséquence sacramentelle
CatholiqueLes apôtres et leurs successeurs reçoivent un pouvoir judiciaire réel, exercé in persona Christi ; le parfait signale l’efficacité immédiate de l’acte ministérielFondement scripturaire du sacrement de pénitence avec absolution sacerdotale
OrthodoxePouvoir réel mais exercé par le prêtre comme témoin et intercesseur davantage que comme juge ; le parfait souligne que Dieu seul pardonne, le ministre déclarant un pardon déjà opéréConfession comme mystère, mais formule d’absolution différente, «que Dieu te pardonne», non «je te pardonne»
ProtestanteLe texte concerne l’annonce collective de l’Évangile — pardon offert à qui croit, retenu à qui refuse — non un pouvoir sacramentel individuel transmis institutionnellement ; le parallèle structurel avec Mt 18,18 (lié au contexte communautaire de la discipline d’Église) est déterminantAbsolution proclamée en vertu de l’Évangile, non par un pouvoir sacerdotal distinct

1 Corinthiens 11,24 — «Ceci est mon corps»

«Ceci est mon corps, qui est rompu pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.»
1 Corinthiens 11,24 — texte le plus ancien attesté de la parole eucharistique, antérieur aux évangiles synoptiques

Le verbe copule est absent en araméen — דֵּין גּוּפִי se serait dit sans verbe «être» —, ce qui signifie que le grec τοῦτό ἐστιν τὸ σῶμά μου introduit une explicitation dont l’original sémitique n’avait pas besoin. Ce fait philologique, reconnu par tous les camps, ne tranche cependant rien à lui seul : l’absence de copule en araméen n’implique ni l’identité ni la seule figuration, elle laisse simplement la question ouverte au niveau grammatical.

PositionLecture d’ἐστινDoctrine
Catholique (post-1215)Copule d’identité substantielleTranssubstantiation — la substance change, les accidents demeurent
LuthérienneCopule d’identité réelle, sans spéculation sur le modeUnion sacramentelle — présence réelle «in, cum et sub» les espèces, sans changement de substance
Réformée (Calvin)Copule d’efficacité, «est» au sens où le signe rend réellement présent ce qu’il signifie, sans identité substantiellePrésence réelle spirituelle — le croyant est élevé par l’Esprit jusqu’au corps du Christ au ciel
ZwinglienneCopule métonymique, «représente»Mémorial — position minoritaire aujourd’hui dans le protestantisme historique mais influente en milieu évangélique
OrthodoxeMystère non formalisé philosophiquement ; le terme grec usuel est μεταβολή, changement, non transsubstantiatioPrésence réelle affirmée sans théorie aristotélicienne de la substance et des accidents, jugée étrangère au mode de pensée patristique

Le cas est pédagogiquement précieux car il montre qu’un désaccord théologique majeur peut survivre à un accord philologique complet : les cinq positions s’accordent sur la syntaxe grecque et sur l’ambiguïté de l’araméen sous-jacent. Le désaccord se noue entièrement en amont, dans la métaphysique du signe et du sacrement que chaque tradition apporte au texte.

Romains 3,25 — ἱλαστήριον

«Que Dieu a destiné, par son sang, à être, moyennant la foi, une propitiation, afin de montrer sa justice.»
Romains 3,25

Le terme ἱλαστήριον est le terme technique de la Septante pour le כַּפֹּרֶת de Lv 16, le propitiatoire, couvercle de l’arche sur lequel le sang est aspergé au Yom Kippour. Trois lectures se distinguent selon le poids relatif donné à cet arrière-plan cultuel contre un arrière-plan plus général de propitiation.

LectureSens retenuImplication théologique
Réformée classiquePropitiation au sens fort : apaisement de la colère divine légitimement encourue, structure de la substitution pénaleChrist subit la peine du péché à la place du croyant ; la colère de Dieu est réellement détournée
Catholique contemporaineExpiation plutôt que propitiation stricte, l’accent portant sur la purification et la réconciliation davantage que sur l’apaisement d’une colèreLe sacrifice du Christ purifie et réconcilie ; moindre insistance sur la satisfaction pénale que dans la scolastique post-tridentine elle-même
OrthodoxeLe כַּפֹּרֶת comme lieu de la rencontre entre Dieu et l’humanité davantage que comme instrument d’apaisement ; résistance de principe à toute lecture juridique de la colère divineLa croix comme victoire sur la mort (Christus Victor) reste la grille dominante ; la propitiation pénale est jugée trop tributaire d’une anthropologie juridique latine

Ce cas diffère structurellement des trois précédents : ici, la divergence de traduction — propitiation contre expiation — précède et conditionne la divergence doctrinale, alors que dans les cas de Mt 16,18 et 1 Co 11,24 l’accord philologique large n’empêchait pas le désaccord théologique. C’est un exemple où le travail purement lexicographique porte une charge doctrinale directe.

Travaux romands

  • Leenhardt, Franz-J. L’Épître de saint Paul aux Romains. CNT 6. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 1981.
  • Zumstein, Jean. L’Évangile selon saint Jean. CNT IVa-IVb. Genève : Labor et Fides, 2007-2014.
  • Bonnard, Pierre. L’Évangile selon saint Matthieu. CNT 1. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 1970.

Autres travaux

  • Cullmann, Oscar. Saint Pierre, disciple, apôtre, martyr. 2e éd. Neuchâtel : Delachaux et Niestlé, 1952.
  • Ratzinger, Joseph. Called to Communion: Understanding the Church Today. San Francisco : Ignatius, 1996.
  • Meyendorff, John. Byzantine Theology. New York : Fordham University Press, 1974.
  • Gerrish, B. A. Grace and Gratitude: The Eucharistic Theology of John Calvin. Minneapolis : Fortress, 1993.
  • Stott, John R. W. The Cross of Christ. Leicester : IVP, 1986.

Un module de synthèse doit indiquer où le travail s’arrête, non seulement où il aboutit. Les questions suivantes ne sont pas closes dans la recherche actuelle ; chacune constituerait un sujet de mémoire de master ou de thèse de doctorat légitime, avec un état de la question déjà substantiel mais aucun consensus établi.

Questions de niveau master

QuestionÉtat de la questionPiste de traitement
La θεωρία antiochienne peut-elle servir de pont herméneutique entre le sens littéral protestant et le sens plénier catholique ?Bradley Nassif a esquissé le rapprochement depuis l’orthodoxie ; peu de travaux protestants ou catholiques y répondent directement.Comparaison systématique de commentaires antiochiens (Théodore de Mopsueste sur les psaumes) avec l’exégèse canonique de Childs et le sens plénier de Fitzmyer sur un corpus test limité, par exemple les psaumes messianiques.
Dans quelle mesure la réception de la méthode historico-critique par la Commission biblique pontificale (1993) a-t-elle réellement modifié la pratique exégétique catholique de terrain, par contraste avec son discours magistériel ?Le document est bien étudié comme texte ; son application effective dans les commentaires catholiques post-1993 l’est moins.Étude comparative de commentaires catholiques sur un même livre biblique avant et après 1993, avec grille de critères méthodologiques explicite.
Comment les traductions liturgiques orthodoxes contemporaines gèrent-elles les passages où la Septante et le texte massorétique divergent significativement ?Peu de travaux systématiques en langue occidentale ; la question est traitée au cas par cas dans des articles ponctuels.Corpus test sur les psaumes ou sur Isaïe, comparaison des traductions liturgiques grecque, slave et des traductions occidentales récentes destinées aux communautés orthodoxes francophones.
La distinction entre expiation et propitiation en Rm 3,25 est-elle soutenable lexicalement dans le grec hellénistique non biblique, ou reflète-t-elle une importation de catégories dogmatiques postérieures dans la lecture du terme ?Débat ancien (Dodd contre Morris dans les années 1930-1950) jamais definitivement tranché ; les travaux récents portent surtout sur le fond théologique plus que sur l’étude lexicale elle-même.Relevé exhaustif des emplois d’ἱλαστήριον et de la famille ἱλασ- dans les papyri et inscriptions hellénistiques non juifs, indépendamment du débat théologique.

Questions de niveau doctorat

QuestionPortéeDifficulté principale
Peut-on écrire une histoire de la réception de Mt 16,18 qui neutralise l’enjeu confessionnel de l’enquête elle-même, ou tout travail sur ce texte est-il structurellement pris dans la controverse qu’il étudie ?Question d’épistémologie de l’exégèse autant que d’exégèse elle-même ; touche à la possibilité même d’une histoire de la réception «neutre» sur un texte constitutif d’identité confessionnelle.Aucun chercheur n’écrit depuis une position d’extériorité totale aux trois traditions ; la thèse devrait elle-même thématiser et contrôler sa propre position plutôt que prétendre s’en abstraire.
Une herméneutique proprement œcuménique est-elle possible, ou l’herméneutique est-elle par nature confessionnelle — au sens où les critères mêmes de validité d’une interprétation diffèrent selon la structure d’autorité présupposée ?Question posée frontalement par Vanhoozer dans le champ protestant, jamais traitée symétriquement pour les trois traditions dans un même travail.Suppose une compétence simultanée dans les trois épistémologies théologiques, rarement réunie chez un même chercheur ; appelle un travail interdisciplinaire ou collectif plutôt qu’une thèse individuelle classique.
Le désaccord sur 1 Co 11,24 relève-t-il en dernière instance d’un désaccord herméneutique sur le langage sacramentel comme tel — la manière dont un signe peut ou non «être» ce qu’il signifie — plutôt que d’un désaccord sur ce verset particulier ?La question déplace le débat eucharistique vers la philosophie du langage religieux ; peu explorée dans cette direction précise, bien que Ricœur et la théorie de la métaphore religieuse offrent des outils inexploités sur ce cas précis.Exige une compétence conjointe en théologie sacramentaire comparée et en philosophie du langage, rarement réunie ; risque de glisser du terrain exégétique vers la seule philosophie.
Existe-t-il une trajectoire commune identifiable dans la manière dont chaque tradition a, à son rythme propre, réintégré des éléments de la méthode des deux autres — la théoria dans la théologie catholique post-Vatican II, le narratif dans l’orthodoxie contemporaine, le canonique en protestantisme — au point qu’une forme de convergence méthodologique non revendiquée soit en cours ?Aucune synthèse de cette ampleur n’existe encore ; la question suppose une histoire comparée du XXe et du XXIe siècle qui reste à écrire.Portée considérable, nécessitant le dépouillement de corpus dans trois langues théologiques et trois traditions institutionnelles ; format naturel de thèse plutôt que d’article.

Une question transversale ouverte

Le cercle herméneutique confessionnel

Les quatre cas exégétiques traités dans ce module suggèrent une hypothèse générale qui reste à démontrer rigoureusement : dans chaque cas où la divergence confessionnelle est ancienne et structurante — la papauté, l’absolution sacerdotale, la présence eucharistique, la nature de l’expiation — l’accord philologique, quand il existe, ne produit jamais la convergence doctrinale, parce que la question théologique qui pousse à interroger le texte précède logiquement, dans chaque tradition, la lecture qui en est faite. Le texte ne fonctionne donc jamais comme arbitre neutre entre des lectures concurrentes ; il fonctionne comme le lieu où chaque tradition retrouve confirmée une conviction structurante qu’elle apportait déjà.

Si cette hypothèse est correcte, elle a une conséquence méthodologique lourde pour tout travail comparatif futur : décrire les divergences confessionnelles verset par verset, aussi précisément que ce module a tenté de le faire, ne suffit jamais à en rendre compte ; il faut chaque fois remonter en amont, jusqu’à la structure d’autorité et la définition du sens exposées dans le premier onglet. C’est cette remontée systématique, cas par cas, sur l’ensemble du corpus néotestamentaire, qui resterait à conduire pour donner enfin tout son sens à l’expression «herméneutique comparée du Nouveau Testament».

Travaux romands

  • Bühler, Pierre et Pierre Gisel, éds. Herméneutique et théologie. Genève : Labor et Fides, 1998.
  • Zumstein, Jean. Miettes exégétiques. Genève : Labor et Fides, 1991.

Autres travaux

  • Vanhoozer, Kevin J. Is There a Meaning in This Text? Grand Rapids : Zondervan, 1998.
  • Ricœur, Paul. La métaphore vive. Paris : Seuil, 1975.
  • Dodd, C. H. The Bible and the Greeks. Londres : Hodder and Stoughton, 1935.
  • Morris, Leon. The Apostolic Preaching of the Cross. 3e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 1965.
  • Nassif, Bradley, éd. New Perspectives on Historical Theology. Grand Rapids : Eerdmans, 1996.

Quiz — Herméneutique comparée du Nouveau Testament

Quelle est la structure d'autorité protestante en matière d'interprétation ?

  • Écriture et Tradition forment une seule source, interprétée par le Magistère
  • L'Écriture est norma normans non normata ; les confessions sont norma normata, révisables à son aune
  • L'Écriture est la Tradition écrite, reçue par le consensus patrum
  • Le Magistère vivant interprète authentiquement l'Écriture et la Tradition

Westminster Confession I, 10