Commentaire verset par verset sur le texte grec : le verset programmatique, les trois pratiques de piété, le Notre Père demande par demande, puis les quatre unités sur les biens — trésors, œil simple, Mamon, souci. Les termes décisifs sont établis au module de cadrage.
Trente-quatre versets, et le centre du Sermon. Le chapitre est bâti sur un schéma tripartite rigoureux — aumône, prière, jeûne — interrompu au milieu par l’insertion du Notre Père, qui rompt la symétrie et signale l’importance de ce qu’on y place. La seconde moitié traite d’un seul objet sous quatre formes : le rapport aux biens.
πρὸς τὸ θεαθῆναιpros to theathēnaien vue d’être regardés
εἰ δὲ μή γεei de mē gesinon, autrement
μισθόνmisthonsalaire, récompense
Prenez garde de ne pas pratiquer votre justice devant les hommes en vue d’être regardés par eux ; sinon, vous n’avez pas de salaire auprès de votre Père qui est dans les cieux.
Δικαιοσύνη reprend le mot-thème du Sermon et annonce les trois pratiques qui suivent : l’aumône, la prière et le jeûne sont les trois «œuvres de justice» du judaïsme, et le titre de section correspond exactement à leur énumération dans Tobie 12,8, «mieux vaut la prière avec le jeûne et l’aumône avec la justice».
Πρὸς τὸ θεαθῆναι est la même construction finale que celle de 5,28 : le regard des hommes n’est pas un accident mais le but visé. Le verbe θεάομαι est celui du spectacle — d’où θέατρον — et il s’accorde avec le vocabulaire de l’hypocrite-acteur. La tension avec 5,16, où la lumière doit briller devant les hommes, se résout ainsi : ce n’est pas la visibilité qui est interdite mais la visibilité recherchée pour elle-même.
Critique textuelle Le choix entre δικαιοσύνην et ἐλεημοσύνην partage les témoins. La leçon «aumône» est celle de L, W, Θ, de la majorité byzantine et du textus receptus ; «justice» est celle de ℵ*, B, D et des versions latines. La critique retient «justice» pour deux raisons : elle est la lectio difficilior — un copiste harmonise naturellement avec l’aumône du verset 2 —, et elle seule permet au verset de servir de titre aux trois sections. NA28 la retient. La différence n’est pas mince : avec «aumône», le verset ne concerne qu’une pratique ; avec «justice», il commande tout le chapitre.
μὴ σαλπίσῃςmē salpisēsne sonne pas de la trompette
ταῖς ῥύμαιςtais rhymaisles ruelles
δοξασθῶσινdoxasthōsinqu’ils soient glorifiés
ἀπέχουσινapechousinils ont reçu intégralement
Lors donc que tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les ruelles, afin d’être glorifiés par les hommes. En vérité je vous le dis : ils ont reçu leur salaire.
Ἐλεημοσύνη traduit l’hébreu צְדָקָה, qui signifie à la fois la justice et l’aumône — d’où le titre du verset 1 et le mot français «aumône», issu du grec par le latin. L’aumône n’est pas une charité facultative dans le judaïsme mais un devoir de justice, ce que la langue même enregistre.
Σαλπίζω pose une difficulté. Aucune source n’atteste que l’on sonnait de la trompette pour annoncer un don : le geste décrit n’a pas de référent connu. Trois explications circulent. La métaphore pure, la plus économique. L’allusion aux troncs du Temple, treize coffres en forme de corne — שׁוֹפָרוֹת selon m. Sheqalim 6,5 — dans lesquels une pièce jetée avec ostentation résonnait : le verbe jouerait sur le nom des coffres. Enfin les trompettes des jeûnes publics de supplication, pendant lesquels on faisait des collectes. La deuxième hypothèse est la plus séduisante et reste indémontrable.
Ἀπέχουσιν τὸν μισθὸν αὐτῶν : le verbe est le terme technique des quittances commerciales, «reçu pour solde de tout compte», abondamment attesté dans les papyrus. Le sens a été établi au module de cadrage : ce n’est pas une menace mais un constat comptable. Qui recherche la gloire des hommes l’obtient, la transaction est close, il n’y a plus de créance.
Le verset 3 — «que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite» — pousse le secret jusqu’à l’absurde : non seulement autrui ne doit pas savoir, mais le donateur lui-même ne doit pas comptabiliser. La formule interdit la satisfaction intérieure du bienfaiteur, ce qui va plus loin que la discrétion. La Mishna connaît un idéal voisin : le meilleur don est celui où le donateur ignore qui reçoit et le receveur qui donne (m. Sheqalim 5,6, sur la «chambre des secrets» du Temple), degré que Maïmonide classera huit siècles plus tard au deuxième rang de ses huit degrés de la צדקה.
Critique textuelle Les versets 4, 6 et 18 se terminent par ἀποδώσει σοι, «te le rendra». La majorité byzantine ajoute ἐν τῷ φανερῷ, «ouvertement», produisant l’antithèse familière «dans le secret… ouvertement». La leçon courte est celle de ℵ, B, D et des principales versions. L’addition est une amplification rhétorique manifeste, et sa disparition change le sens : sans elle, la rétribution n’est pas promise comme une publicité différée.
κλείσας τὴν θύρανkleisas tēn thyranayant fermé la porte
τῷ ἐν τῷ κρυπτῷtō en tō kryptōqui est dans le secret
Mais toi, quand tu pries, entre dans ta réserve et, ayant fermé ta porte, prie ton Père qui est dans le secret.
Ταμεῖον ne désigne pas une chambre mais le cellier ou la resserre — la seule pièce fermant à clé dans une maison paysanne, puisqu’elle contient les provisions. Le mot vient de ταμίας, l’intendant. La consigne est domestique et pratique, non monastique : il ne s’agit pas d’une cellule d’oraison mais du seul endroit où l’on peut être seul. La Septante emploie le même mot en Ésaïe 26,20, «entre dans tes chambres, ferme tes portes», passage apocalyptique que Matthieu connaît probablement.
La prière visée n’est pas la prière liturgique commune — Matthieu la présuppose et 18,19-20 la commande — mais la prière privée aux heures fixées, qui pouvait être faite en public lorsque l’heure surprenait le fidèle dans la rue. Le reproche porte sur l’arrangement délibéré de cette coïncidence, non sur la prière publique comme telle.
En priant, ne rabâchez pas comme les païens, car ils s’imaginent qu’ils seront exaucés à force de paroles.
Βατταλογέω est un hapax de toute la littérature grecque conservée, et son étymologie reste incertaine : onomatopée du bégaiement, dérivation du nom de Battos, roi de Cyrène bègue selon Hérodote (IV, 155), ou emprunt à un terme sémitique signifiant «vain». Le sens général est assuré par le parallélisme avec πολυλογία : la répétition mécanique destinée à contraindre la divinité.
La critique vise une conception magique de la prière — l’accumulation de noms divins et de formules, abondamment attestée dans les papyrus magiques grecs. Elle ne vise ni la prière répétée, que Jésus pratique à Gethsémani en redisant les mêmes paroles (26,44), ni la prière insistante, que Luc 18,1-8 recommande expressément. La distinction est celle du nombre qui contraint et de l’insistance qui demande.
Le verset 8 donne l’argument : «votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez». L’objection classique en découle — pourquoi demander alors ? — et toutes les traditions y répondent de la même manière : la prière ne renseigne pas Dieu, elle transforme celui qui prie. Augustin le formule dans la Lettre 130 à Proba : nous ne prions pas pour instruire Dieu mais pour élargir en nous le désir qui recevra.
Le Notre Père (6,9-13)
Le texte est donné ici demande par demande. Il compte sept demandes chez Matthieu contre cinq chez Luc (11,2-4), et sa structure est nette : une adresse, trois demandes à la deuxième personne portant sur Dieu — ton nom, ton règne, ta volonté — puis quatre à la première personne du pluriel portant sur nous — le pain, les dettes, l’épreuve, le Mauvais. Le pivot est le mot «aujourd’hui».
Arrière-plan Les parallèles juifs sont massifs et précis. Le קדיש, le Qaddish araméen, ouvre par : «Que soit magnifié et sanctifié son grand Nom dans le monde qu’il a créé selon sa volonté, et qu’il fasse régner son règne» — les trois premières demandes de Matthieu dans le même ordre. La עמידה, prière des Dix-huit bénédictions, comporte des demandes de pardon, de subsistance et de délivrance dans un ordre voisin. L’Ahava rabba et le Abinu malkenu emploient l’adresse paternelle. Le Notre Père n’invente pas une forme : il condense une prière juive en la ramassant à l’extrême. Ce qui est propre est la brièveté, non la matière.
6,9a — L’adresse
Πάτερ ἡμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς
ΠάτερPaterPère
ἡμῶνhēmōnnotre
ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖςho en tois ouranoiscelui qui est dans les cieux
Notre Père qui es dans les cieux
Luc écrit simplement Πάτερ. Le vocatif nu suppose derrière lui l’araméen אַבָּא, que Marc 14,36 conserve en translittération et que Paul emploie deux fois (Rm 8,15 ; Ga 4,6). Joachim Jeremias avait soutenu que cette adresse était sans parallèle dans le judaïsme et constituait la signature de Jésus ; la thèse a été corrigée — l’appellation paternelle est attestée, notamment à Qumrân (4Q372) et dans la liturgie synagogale — mais la fréquence et la familiarité de l’usage restent caractéristiques.
Matthieu développe : le possessif pluriel et la qualification céleste. Le ἡμῶν interdit la prière solitaire même prononcée dans le cellier du verset 6 : celui qui prie seul prie au pluriel. La qualification «qui es dans les cieux» n’est pas une localisation mais une prévention contre la familiarité : le Père est aussi celui devant qui l’on ne dispose pas.
6,9b — Première demande
ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου
ἁγιασθήτωhagiasthētōque soit sanctifié
τὸ ὄνομά σουto onoma souton Nom
que ton Nom soit sanctifié
Aoriste passif impératif, troisième personne : passif divin. Ce n’est pas «que nous sanctifiions ton nom» mais «que tu le sanctifies» — ce que la théologie juive nomme קידוש השם, la sanctification du Nom, dont Ézéchiel 36,22-23 donne la formulation classique : c’est Dieu qui sanctifie son grand Nom profané parmi les nations. La demande est donc d’abord eschatologique et non éthique.
Luther, dans le Petit Catéchisme, glose : «Le nom de Dieu est saint en lui-même, mais nous demandons dans cette prière qu’il le devienne aussi parmi nous» — formule qui tient les deux dimensions. Le Catéchisme catholique 2807-2815 suit la même articulation.
6,10a — Deuxième demande
ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου
ἐλθέτωelthetōqu’il vienne
ἡ βασιλεία σουhē basileia souton règne
que ton règne vienne
Le verbe de mouvement confirme ce qui a été établi au cadrage : le Royaume n’est pas un lieu céleste où l’on monte mais une souveraineté qui vient. La demande est celle d’une irruption, et elle est adressée à Dieu — le Royaume ne se construit pas, il advient. C’est le point où les théologies du Royaume comme projet social se heurtent au texte, et où les théologies purement futuristes s’y heurtent également, puisque le Sermon décrit déjà une conduite conforme au Royaume.
Critique textuelle Quelques témoins de Luc 11,2 — Marcion selon Tertullien, les minuscules 700 et 162, Grégoire de Nysse — portent à la place : «que ton Esprit saint vienne sur nous et nous purifie». La leçon est probablement une adaptation liturgique baptismale, mais son ancienneté est réelle et elle a joué un rôle dans la théologie orthodoxe de l’épiclèse.
6,10b — Troisième demande
γενηθήτω τὸ θέλημά σου, ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ γῆς
γενηθήτωgenēthētōqu’elle advienne
τὸ θέλημά σουto thelēma souta volonté
ὡς ἐν οὐρανῷhōs en ouranōcomme au ciel
καὶ ἐπὶ γῆςkai epi gēsainsi sur la terre
que ta volonté advienne, comme au ciel, ainsi sur la terre
Absente de Luc. Le verbe γίνομαι au passif signifie «être fait, advenir» : il ne s’agit pas d’accepter une volonté déjà en vigueur mais de demander qu’elle se réalise là où elle ne l’est pas. La clause ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ γῆς porte grammaticalement sur les trois premières demandes et non sur la seule troisième : c’est une coda de la première strophe.
La demande est reprise mot pour mot par Jésus à Gethsémani (26,42), seul autre emploi matthéen de la formule. Le rapprochement est voulu et il fixe le sens : demander que la volonté du Père advienne est ce qu’on prononce à l’heure où l’on ne voudrait pas.
6,11 — Quatrième demande
τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον δὸς ἡμῖν σήμερον
τὸν ἄρτονton artonle pain
τὸν ἐπιούσιονton epiousion« epiousios » — sens incertain
δὸς ἡμῖνdos hēmindonne-nous
σήμερονsēmeronaujourd’hui
Notre pain epiousios, donne-le-nous aujourd’hui
Ἐπιούσιος est le mot le plus discuté du Nouveau Testament. Il n’apparaît nulle part ailleurs dans la littérature grecque conservée — Origène l’affirme déjà dans le Traité de la prière (27, 7) et en conclut que les évangélistes l’ont forgé. Un papyrus de comptes domestiques publié par Preisigke semblait attester le mot ; le document a disparu et la lecture, réexaminée sur photographie, est aujourd’hui tenue pour erronée. Le terme reste donc un hapax absolu.
Étymologie
Sens
Rendu
Tenants
ἐπί + οὐσία
Qui appartient à la substance, au-dessus de la substance
supersubstantialem
Vulgate en Mt 6,11 ; Jérôme ; lecture eucharistique latine
ἡ ἐπιοῦσα (ἡμέρα)
Du jour qui vient
«de demain»
Jérôme lui-même signale que l’Évangile des Hébreux portait מחר, «demain» ; majoritaire dans l’exégèse moderne
ἐπὶ τὴν οὖσαν (ἡμέραν)
Pour le jour en cours
«quotidien»
Vulgate en Lc 11,3 (cotidianum) ; usage liturgique universel
ἐπὶ + εἶναι
Nécessaire à l’existence
«dont nous avons besoin»
Nombreuses traductions contemporaines
La difficulté est aggravée par une singularité : Jérôme traduit le même mot par supersubstantialem chez Matthieu et par cotidianum chez Luc, dans la même Vulgate. Il n’explique pas ce choix, qui a fixé deux traditions divergentes — la spéculation eucharistique occidentale d’un côté, l’usage liturgique du pain quotidien de l’autre. C’est l’objet de la première dispute de ce sous-module.
L’adverbe σήμερον, «aujourd’hui», est propre à Matthieu ; Luc écrit τὸ καθ’ ἡμέραν, «chaque jour». La formule matthéenne est plus abrupte : elle demande pour ce jour seulement, ce qui s’accorde avec la manne d’Exode 16, ramassée jour par jour et se corrompant si on la garde.
Et remets-nous nos dettes, comme nous aussi avons remis à nos débiteurs
Matthieu emploie le vocabulaire de la dette, Luc celui du péché — τὰς ἁμαρτίας ἡμῶν — tout en conservant παντὶ ὀφείλοντι ἡμῖν dans la seconde moitié, ce qui trahit la formule araméenne sous-jacente : חוֹבָא signifie à la fois la dette et la faute. Matthieu conserve le sémitisme, Luc l’explicite pour un lecteur grec.
Le temps du second verbe est l’enjeu. NA28 retient l’aoriste ἀφήκαμεν, «nous avons remis» — le pardon accordé est antérieur à la demande. Une partie de la tradition porte le présent ἀφίομεν ou ἀφίεμεν, harmonisation avec Luc qui écrit le présent. L’aoriste est plus difficile et plus exigeant : il fait du pardon déjà donné la condition de celui qu’on demande. La liturgie française, «comme nous pardonnons aussi», suit le présent.
Le ὡς est-il comparatif («de la même manière») ou causal («parce que») ? Le grec permet les deux ; l’araméen sous-jacent probablement aussi. Les versets 14-15, qui commentent expressément cette demande — et qui sont le seul commentaire que Matthieu ajoute au Notre Père — tranchent en faveur d’une conditionnalité réelle. C’est l’objet de la deuxième dispute.
εἰς πειρασμόνeis peirasmondans l’épreuve, la tentation
ῥῦσαιrhysaidélivre, arrache
ἀπὸ τοῦ πονηροῦapo tou ponēroudu Mauvais / du mal
Et ne nous fais pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Mauvais
Εἰσφέρω est causatif : «faire entrer», «conduire dedans». La demande suppose donc que Dieu peut conduire à l’épreuve, ce que Jacques 1,13 semble exclure — «Dieu ne tente personne». La difficulté est ancienne et a produit plusieurs solutions : un causatif permissif d’origine sémitique («ne permets pas que nous entrions»), une nuance «ne nous abandonne pas dans l’épreuve», ou l’acceptation franche que Dieu éprouve, ce que l’Écriture affirme ailleurs sans détour (Gn 22,1 ; Dt 8,2).
Πειρασμός couvre l’épreuve et la tentation. Dans un contexte apocalyptique, le mot désigne l’épreuve finale, la ὥρα τοῦ πειρασμοῦ d’Apocalypse 3,10 — et la demande serait alors : épargne-nous l’heure décisive. Cette lecture eschatologique est appuyée par le parallèle de Gethsémani, où Jésus dit aux disciples : «priez pour ne pas entrer en tentation» (26,41), en employant exactement le même vocabulaire à l’heure de l’épreuve.
La question a produit une révision liturgique récente. Le français «ne nous soumets pas à la tentation», adopté en 1966, a été remplacé en 2017 par «ne nous laisse pas entrer en tentation», et l’italien a opéré un changement analogue en 2018. La modification vise la connotation de la formule ancienne, qui suggérait une action divine positive ; elle ne résout pas la difficulté du causatif grec, elle la déplace.
Critique textuelle La doxologie «car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles» est absente de ℵ, B, D, Z, de la famille 1, de la Vulgate et des commentaires de Tertullien, Origène et Cyprien. Elle figure dans L, W, Θ, la famille 13 et la majorité byzantine, et apparaît sous une forme à deux membres dans la Didachè 8,2 (vers 100). C’est donc une addition liturgique ancienne, formée sur 1 Chroniques 29,11. Les Bibles protestantes l’ont conservée par fidélité au textus receptus, les Bibles catholiques l’omettent, et le missel romain de 1969 l’a réintroduite après l’embolisme — de sorte que catholiques et protestants la disent aujourd’hui les uns et les autres, pour des raisons opposées.
Les versets 14-15 ajoutent le seul commentaire du Notre Père : «si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous remettra aussi ; mais si vous ne remettez pas, votre Père ne remettra pas non plus vos manquements». La symétrie est parfaite et la seconde proposition ne laisse aucune échappatoire. Matthieu la redouble en 18,35, en conclusion de la parabole du serviteur impitoyable, avec la formule la plus dure de l’évangile : «ainsi vous fera mon Père céleste si chacun ne remet pas à son frère du fond du cœur».
Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre comme les hypocrites : ils défigurent leur visage afin de paraître aux hommes en train de jeûner. Toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage.
Le jeu de mots est rigoureux : ἀφανίζουσιν — ils font disparaître — pour que φανῶσιν — ils apparaissent. Ils effacent leur visage pour se montrer. Le même verbe ἀφανίζω revient trois versets plus loin pour la mite qui détruit les trésors (6,19-20), et le rapprochement n’est probablement pas fortuit : ce qu’on fait paraître se détruit de la même façon que ce qu’on amasse.
Le seul jeûne prescrit par la Torah est celui du jour des Expiations (Lv 16,29). Les jeûnes bihebdomadaires du lundi et du jeudi étaient une pratique de piété volontaire, que la Didachè 8,1 mentionne en recommandant aux chrétiens de jeûner le mercredi et le vendredi «pour ne pas faire comme les hypocrites» — reprise directe du vocabulaire matthéen, et premier exemple d’une prescription chrétienne formulée par différenciation d’avec le judaïsme.
L’onction de la tête et le lavage du visage sont les gestes ordinaires d’un jour de fête, et ils étaient précisément interdits pendant le jeûne selon la Mishna (Yoma 8,1). La consigne demande donc de faire l’inverse de ce que le jeûne comporte — non pour supprimer le jeûne mais pour le dissimuler. Le paradoxe est assumé : la fidélité à la pratique passe par la transgression de ses marques extérieures.
N’amassez pas pour vous des trésors sur la terre, où la mite et la corrosion détruisent et où les voleurs percent le mur et dérobent ; amassez-vous des trésors dans le ciel. Car là où est ton trésor, là sera aussi ton cœur.
Les trois menaces correspondent aux trois formes de richesse antique : la mite attaque les étoffes, la βρῶσις — littéralement le «rongement» — atteint le grain ou corrode les métaux, les voleurs emportent l’or. Διορύσσω signifie «creuser à travers» : les maisons de brique crue se cambriolaient en perçant le mur, non en forçant la porte. L’image est concrète et locale.
La notion de «trésor dans le ciel» n’est pas une métaphore vague : c’est un lieu commun du judaïsme du Second Temple, où l’aumône constitue un dépôt céleste. Tobie 4,9 dit qu’ainsi «tu t’amasses un beau trésor pour le jour de la nécessité», et Siracide 29,11-12 : «place ton trésor selon les commandements du Très-Haut… enferme l’aumône dans tes greniers». Le verset s’inscrit dans cette tradition et en suppose le vocabulaire.
Le verset 21 inverse la logique attendue. On croirait que le cœur choisit son trésor ; Jésus dit que le trésor détermine le cœur. L’ordre de causalité est matériel avant d’être spirituel : ce à quoi l’on consacre ses biens produit l’attachement, et non l’inverse. Le verset passe au singulier — «ton trésor», «ton cœur» — après un pluriel, ce qui individualise l’application.
La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux ; mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbre, quelle ténèbre !
Le logion paraît étranger à son contexte et les commentaires anciens l’ont traité comme une considération sur la pureté du regard. Le contexte impose une autre lecture, et elle est décisive.
Ἁπλοῦς signifie «simple, d’une seule pièce, sans duplicité», et son substantif ἁπλότης désigne chez Paul la générosité dans le don (2 Co 8,2 ; 9,11.13 ; Rm 12,8). Surtout, l’hébreu possède deux expressions techniques : le «bon œil», עַיִן טוֹבָה, qualifie l’homme généreux, et le «mauvais œil», עַיִן רָעָה, l’avare — Avot 2,9 et 5,13 emploient les deux en ce sens, et Proverbes 28,22 et Deutéronome 15,9 attestent le second. Or Matthieu écrit exactement ὀφθαλμὸς πονηρός.
Le logion traite donc de la générosité, ce que sa place entre les trésors et les deux maîtres confirme : l’œil simple est la main ouverte, l’œil mauvais est l’avarice. La lecture par la pureté du regard, dominante dans la tradition ascétique et dans la prédication, est probablement un contresens produit par l’ignorance de l’idiome. Elle a eu une longue postérité, et elle a déplacé un enseignement sur l’argent vers un enseignement sur la chasteté.
Nul ne peut être esclave de deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mamon.
Δουλεύω n’est pas «servir» au sens du salarié mais «être esclave de». Le point juridique est précis : un esclave pouvait appartenir à plusieurs propriétaires en indivision, mais il ne pouvait obéir simultanément à deux volontés contraires. L’impossibilité est pratique avant d’être morale.
Μαμωνᾶς transcrit l’araméen מָמוֹנָא, «le bien, l’avoir», mot courant et sans connotation démoniaque — il est employé dans les textes de Qumrân et dans la littérature rabbinique pour désigner simplement la propriété. Une étymologie possible le rattache à la racine אמן, «être ferme, se fier» : ce serait donc «ce en quoi l’on met sa confiance», étymologie séduisante et incertaine. Ce qui est certain, c’est que Matthieu ne traduit pas le mot et le construit comme un nom propre en le mettant en parallèle avec θεῷ. La richesse est traitée comme une puissance personnelle rivale, non comme un objet neutre dont l’usage serait seul en cause. La postérité de ce verset — Mammon devenu démon chez les Pères puis chez Milton — découle de cette personnification, qui est bien dans le texte.
C’est pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez ou boirez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?
Μεριμνάω revient six fois dans la section — c’est le mot-thème. Il ne signifie pas «prévoir» mais «se partager l’esprit», d’où le souci qui divise : la parenté avec μερίζω, partager, est probable et fait écho à l’œil simple du verset 22 et aux deux maîtres du verset 24. Les trois unités traitent en réalité du même défaut, la division intérieure.
Ψυχή ne désigne pas l’âme au sens platonicien mais la vie animée, hébreu נֶפֶשׁ. Traduire «ne vous inquiétez pas pour votre âme de ce que vous mangerez» est un contresens que plusieurs versions anciennes ont commis.
L’argumentation des versets 26-30 est double et procède a fortiori. Les oiseaux ne sèment ni ne moissonnent et sont nourris ; les lis ne peinent ni ne filent et sont vêtus mieux que Salomon. L’argument n’est pas une invitation à l’oisiveté — les oiseaux cherchent leur nourriture, et le texte ne dit pas qu’ils ne font rien — mais une comparaison sur la valeur : si Dieu pourvoit à moins, il pourvoira à plus. Le raisonnement suppose une théologie de la création, et il est d’une facture typiquement sapientiale.
Critique textuelle En 6,28, ℵ* et D portent οὐ ξαίνουσιν οὐδὲ νήθουσιν, «ils ne cardent ni ne filent», au lieu de οὐ κοπιῶσιν οὐδὲ νήθουσιν, «ils ne peinent ni ne filent». La variante forme une paire technique cohérente — carder et filer sont les deux opérations successives du travail de la laine —, ce qui en fait une leçon séduisante, discutée par T. C. Skeat qui l’a défendue. NA28 retient la leçon majoritaire. Le cas est instructif : la leçon la plus élégante n’est pas nécessairement l’originale.
Le verset 27 pose une difficulté de vocabulaire : «qui d’entre vous, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa ἡλικία ?» Le mot signifie la taille ou la durée de vie. Si c’est la taille, ajouter une coudée — quarante-cinq centimètres — n’est pas la petite chose que l’argument requiert. Si c’est la durée de vie, la coudée devient une métaphore spatiale appliquée au temps, ce qui est rude mais attesté (Ps 39,6). La seconde lecture est majoritaire ; la première reste défendable si l’on admet une hyperbole ironique.
Ὀλιγόπιστοι (6,30) est un mot matthéen : il revient en 8,26, 14,31 et 16,8, et le substantif en 17,20. Il ne désigne pas l’incrédulité mais une foi réelle et insuffisante — c’est le reproche adressé aux disciples, jamais aux adversaires. Le mot suppose une communauté qui croit et qui doute, et il est probablement le terme par lequel Matthieu désigne sa propre Église.
προστεθήσεταιprostethēsetaisera ajouté par surcroît
Cherchez d’abord le Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.
Le verset est la conclusion de toute la seconde moitié du chapitre et il reprend le mot-thème du Sermon, δικαιοσύνη, pour la cinquième et dernière fois. Πρῶτον est un ordre de priorité, non d’exclusivité : ce qui est écarté est la préséance du souci, non la prévoyance.
Critique textuelle Le texte de B porte τὴν βασιλείαν seul ; ℵ ajoute τοῦ θεοῦ ; la majorité byzantine porte «le Royaume de Dieu et sa justice». L’absence du complément est la leçon la plus courte et probablement originale, le pronom αὐτοῦ renvoyant alors au Père du verset 32. Matthieu écrit d’ordinaire «Royaume des cieux» ; le complément «de Dieu» est ici une glose explicative.
Le verset 34 — «ne vous inquiétez pas pour demain, car demain s’inquiétera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine» — est absent de Luc et a tout d’un proverbe séculier. La formule ἀρκετὸν τῇ ἡμέρᾳ ἡ κακία αὐτῆς emploie κακία au sens de «désagrément», usage rare et non moral. Matthieu clôt une section théologique par une sagesse populaire, ce qui n’est pas une baisse de régime mais une manière : le Sermon touche terre.
Disputes théologiques majeures
Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.
Quel pain demande la quatrième demande ?
Un hapax absolu, deux traductions divergentes dans la même Vulgate, et deux traditions spirituelles opposées. Le pain de Matthieu 6,11 est-il la subsistance quotidienne, l’eucharistie, ou le pain du Royaume qui vient ?
Catholique
La tradition latine porte la marque du choix de Jérôme : supersubstantialem chez Matthieu, cotidianum chez Luc. Cyprien, dans La prière du Seigneur 18, lisait déjà le pain eucharistiquement, et Augustin distingue trois sens simultanés — le pain matériel, la parole de Dieu et le sacrement (Sermon 57). Le Catéchisme 2835-2837 retient les trois et cite expressément le sens eucharistique comme «anticipation du festin du Royaume», ajoutant que «pris à la lettre, ἐπιούσιος signifie super-essentiel». La liturgie confirme : le Notre Père précède immédiatement la communion dans le rite romain depuis Grégoire le Grand, et cette place n’est pas fortuite.
Orthodoxe
L’Orient n’a pas connu le problème latin, puisqu’il a gardé le grec. Les Pères grecs lisent ἐπιούσιος majoritairement au sens du nécessaire à la subsistance : Jean Chrysostome (Homélies sur Matthieu 19) écarte explicitement toute spéculation et comprend «le pain de ce jour», ajoutant que le Christ nous fait demander peu. Grégoire de Nysse va dans le même sens. La lecture eucharistique existe — Cyrille de Jérusalem, Catéchèse mystagogique V, 15, la retient — mais elle n’a jamais évincé l’autre, et la liturgie orthodoxe place le Notre Père avant la communion sans en tirer d’argument exégétique. La théologie eucharistique orientale ne repose pas sur ce verset.
Réformée
Calvin écarte fermement la lecture eucharistique. Son commentaire sur l’Harmonie tient le pain pour la nourriture du corps, et l’Institution III, 20, 44 précise que cette demande concerne «la vie présente» — la distinction entre les trois premières demandes tournées vers Dieu et les trois dernières tournées vers nous impliquant que celle-ci porte sur le nécessaire matériel. Le Catéchisme de Heidelberg, question 125, glose : «pourvois-nous de tout ce qui est nécessaire au corps, afin que nous reconnaissions que tu es l’unique source de tout bien». La théologie réformée y voit un enseignement sur la providence et une critique de l’accumulation — le pain est demandé pour aujourd’hui, au singulier et au pluriel : notre pain, pas le mien.
Luthérienne
Luther donne dans le Petit Catéchisme l’une de ses gloses les plus célèbres : «Qu’est-ce que le pain quotidien ? Tout ce qui appartient aux besoins et à la subsistance du corps : nourriture, boisson, vêtements, chaussures, maison, ferme, champs, bétail, argent, biens, un conjoint fidèle, des enfants pieux, des domestiques fidèles, des autorités justes, un bon gouvernement, un temps favorable, la paix, la santé, la discipline, l’honneur, de bons amis, des voisins loyaux, et autres choses semblables.» L’énumération est théologiquement volontaire : elle refuse la spiritualisation et fait de la demande une affirmation sur l’ordre de la création. Le pain inclut le gouvernement, ce qui réinscrit la politique dans la prière.
Anglicane
Le Book of Common Prayer traduit our daily bread depuis Tyndale et Cranmer, suivant le cotidianum. La tradition anglicane a gardé les deux lectures sans les opposer : les Caroline divines — Lancelot Andrewes en particulier — y voient le pain sacramentel autant que le pain du jour, et Jeremy Taylor développe une lecture eucharistique dans The Great Exemplar. Les évangéliques anglicans tiennent la lecture matérielle. La via media joue ici comme ailleurs : le Catechism de 1662 glose simplement «all things that be needful both for our souls and bodies», formule assez large pour contenir les deux.
Anabaptiste
La tradition radicale lit la demande économiquement et communautairement. Le pain est le pain, il est demandé au pluriel, et une communauté qui le demande ensemble doit le partager ensemble : la prière engage l’entraide mutuelle, et chez les huttérites la communauté des biens en est la conséquence directe. Yoder a montré dans The Politics of Jesus que la demande s’inscrit dans l’horizon du jubilé de Lévitique 25, avec la remise des dettes qui suit immédiatement au verset 12 — pain et dettes forment une seule unité économique. Faire de ce pain un sacrement revient à spiritualiser la seule demande matérielle de la prière, et à dispenser de la partager.
Synthèse
Le mot reste indéterminable et la dispute est plus ancienne que sa solution philologique. Trois faits structurent le dossier. La lecture «de demain», appuyée par le témoignage de Jérôme sur l’Évangile des Hébreux, est la plus probable étymologiquement et donne un sens eschatologique discret — le pain du Royaume, demandé pour aujourd’hui. La lecture eucharistique est une réception latine, née de la traduction de Jérôme, et l’Orient qui lisait le grec ne l’a jamais tenue pour évidente. La lecture matérielle est majoritaire dans l’exégèse contemporaine, catholique comprise. Ce qui vaut au-delà de la querelle est ce que relève Tryphon : la demande est au pluriel et ne dispense pas de partager, quel que soit le sens du mot.
Le pardon divin est-il conditionné par le nôtre ?
Matthieu 6,12 demande la remise «comme nous aussi avons remis», et 6,14-15 commente en posant une symétrie sans échappatoire. La grâce serait-elle conditionnelle ? Toutes les traditions ont dû composer avec un texte qui semble contredire la gratuité.
Catholique
La conditionnalité est reçue sans embarras, parce que la théologie catholique distingue la grâce première, absolument gratuite, et la coopération qui la reçoit. Le Catéchisme 2838-2845 traite la demande avec une insistance rare et note que «ce “comme” n’est pas unique dans l’enseignement de Jésus», citant 5,23-24 et 18,21-35. Il ajoute une précision décisive : «il ne dépend pas de nous de ne plus sentir ni d’oublier l’offense ; mais le cœur qui s’offre à l’Esprit Saint retourne la blessure en compassion». Le refus de pardonner ferme le cœur à une grâce qui reste offerte : ce n’est pas Dieu qui retient, c’est l’homme qui n’ouvre pas. Le rite pénitentiel et l’absolution supposent cette disposition.
Orthodoxe
L’Orient lit la conditionnalité dans le cadre thérapeutique. Le pardon n’est pas une transaction mais une guérison, et un cœur qui ne pardonne pas est un cœur malade, incapable de recevoir ce qu’il demande. Jean Chrysostome (Homélies sur Matthieu 19) souligne que Jésus fait du pardon du prochain la mesure que nous fixons nous-mêmes pour notre propre jugement : «tu as le pouvoir, par ton jugement sur ton semblable, de fixer la mesure du tien». La liturgie a institutionnalisé l’exigence : le dimanche du Pardon, avant le Grand Carême, comporte un rite où chacun demande pardon à chacun dans l’assemblée, prêtre compris. La doctrine est portée par un rite, non par une distinction spéculative.
Réformée
Calvin affronte la difficulté de front dans l’Institution III, 20, 45 : le ὡς n’est pas une cause mais un signe. Dieu ne pardonne pas parce que nous pardonnons ; il nous donne de pardonner comme marque que nous avons reçu le pardon, et cette marque nous est donnée pour affermir notre confiance. La condition est probatoire, non méritoire. Le Catéchisme de Heidelberg, question 126, formule exactement cela : «ne nous impute aucune de nos fautes… comme nous trouvons aussi en nous cette preuve de ta grâce, que nous avons le ferme propos de pardonner de bon cœur à notre prochain». La formulation est remarquable : le pardon accordé est une preuve, un indice donné au croyant pour lui-même.
Luthérienne
Luther est le plus embarrassé et il ne le cache pas. Le Petit Catéchisme glose la cinquième demande en deux temps : «nous prions dans cette demande que le Père céleste ne regarde pas nos péchés… mais qu’il nous les donne tous par grâce» — gratuité pleine — puis «de notre côté, nous voulons aussi pardonner de bon cœur et faire volontiers du bien à ceux qui pèchent contre nous». La conjonction «de notre côté» juxtapose sans articuler. Le Grand Catéchisme va plus loin et assume : cette demande porte «un signe et un gage attachés à la promesse», de sorte que celui qui ne pardonne pas n’a rien à espérer — Luther écrit que ce «comme» est mis là comme un aiguillon, et qu’on ne doit pas prier la cinquième demande si l’on garde rancune, car ce serait mentir.
Anglicane
La liturgie a porté la doctrine plus que la dogmatique. Le Book of Common Prayer exige que celui qui s’approche de la Sainte Communion soit «in love and charity with his neighbours», et l’exhortation de 1662 ordonne au desservant d’écarter de la table celui dont on sait qu’il est en querelle ouverte, jusqu’à ce qu’il se soit réconcilié. La condition est donc appliquée sacramentellement, sans théorie de son articulation avec la grâce. Les commentaires anglicans classiques suivent Augustin : le refus de pardonner ne révoque pas la promesse divine, il rend incapable de la recevoir. La théologie anglicane contemporaine, notamment Rowan Williams, insiste sur la dimension ecclésiale : le pardon reçu et le pardon donné sont un seul mouvement dans un corps, non deux transactions individuelles.
Anabaptiste
La tradition radicale prend la conditionnalité au sérieux le plus littéralement, et elle l’institutionnalise. Matthieu 18,15-22, la Regel Christi, organise la correction fraternelle en trois étapes et elle est suivie immédiatement par la parabole du serviteur impitoyable — l’ordre matthéen est lui-même une doctrine. La discipline communautaire et le pardon sont donc les deux faces d’une même pratique : on avertit parce qu’on veut restaurer, et on restaure avec joie. Menno Simons enseigne que celui qui refuse de pardonner s’exclut de fait de la communauté avant toute sentence. L’exemple canonique reste Dirk Willems sauvant en 1569 le poursuivant qui venait l’arrêter, et mourant pour ce geste.
Synthèse
Aucune tradition ne nie la conditionnalité ; toutes en déplacent le point d’application. Elle est disposition qui reçoit chez les catholiques, guérison chez les orthodoxes, signe probatoire chez les réformés, aiguillon assumé chez les luthériens, condition sacramentelle chez les anglicans, pratique communautaire chez les anabaptistes. Le texte lui-même, avec son aoriste ἀφήκαμεν et la symétrie sans reste de 6,14-15, résiste à toutes les atténuations — et Luther est le seul à le dire en toutes lettres. La réserve finale de Tryphon n’est traitée par aucune des six voix et elle est la plus lourde : une doctrine du pardon obligatoire, prêchée sans distinction à ceux qui ont subi et à ceux qui ont fait subir, devient un instrument contre les premiers. La théologie pastorale contemporaine, notamment dans les travaux sur les violences, l’a reconnu ; la dogmatique ne l’a pas encore intégré.
L’aumône amasse-t-elle un trésor devant Dieu ?
Matthieu 6,20 commande d’amasser des trésors dans le ciel, reprenant un vocabulaire que Tobie et le Siracide appliquent explicitement à l’aumône. Le geste constitue-t-il un mérite, une satisfaction pour les péchés, ou seulement le fruit d’une foi déjà justifiante ?
Catholique
L’aumône est l’une des trois œuvres satisfactoires classiques, avec la prière et le jeûne — triade que le verset 1 annonce et que la pénitence sacramentelle reprend. Le concile de Trente, session XIV, chapitre 8, enseigne que les œuvres satisfactoires ne remettent pas la faute, déjà remise par l’absolution, mais la peine temporelle qui subsiste. L’appui scripturaire est explicite : Daniel 4,24 conseille à Nabuchodonosor de racheter ses péchés par l’aumône, Tobie 12,9 dit que l’aumône délivre de la mort et purifie tout péché, et le Catéchisme 1434 et 1829 reprend la triade. Le mérite lui-même est un don : Catéchisme 2006-2011, suivant Augustin, énonce que Dieu couronne ses propres dons. Il n’y a donc pas d’achat mais une coopération dont Dieu a lui-même institué la valeur.
Orthodoxe
L’Orient tient l’aumône comme l’acte le plus proprement divin que l’homme puisse faire, sans construire de système du mérite. Jean Chrysostome lui consacre une part considérable de sa prédication — «l’aumône est la reine des vertus» revient comme un refrain — et sa violence contre la richesse lui a coûté deux exils. La théologie orthodoxe évite le vocabulaire de la satisfaction et parle de φιλανθρωπία imitée : en donnant, l’homme devient semblable au Dieu qui donne, ce qui relève de la θέωσις et non d’un compte. Basile a fondé à Césarée la Βασιλειάς, ville hospitalière pour les pauvres et les lépreux, application institutionnelle du principe. La «liturgie après la liturgie» en est la formulation contemporaine.
Réformée
Calvin refuse absolument le mérite et maintient intégralement l’obligation. L’Institution III, 15 démonte la doctrine du mérite en montrant que les œuvres du régénéré sont elles-mêmes des dons et qu’elles demeurent souillées, acceptables seulement en Christ. Mais le même Calvin fait de la diaconie une marque de l’Église et organise à Genève la Bourse française pour les réfugiés, institution d’assistance sans équivalent. Le «trésor dans le ciel» est compris comme la promesse d’une récompense gratuite, non d’un salaire dû : Dieu récompense librement ce qu’il a lui-même donné de faire. La Confession helvétique postérieure, chapitre XVI, énonce que les bonnes œuvres sont nécessaires mais que nous ne sommes pas sauvés par elles.
Luthérienne
Luther est le plus tranchant contre le mérite et le plus concret sur la pratique. Il tient que Dieu n’a pas besoin de nos œuvres et que le prochain en a besoin — formule qui déplace toute la question. Le Traité de la liberté chrétienne (1520) en donne la logique : le chrétien est seigneur libre de tout et serviteur de tous, et ses œuvres ne montent pas vers Dieu mais descendent vers le prochain. Sur le plan institutionnel, l’Ordonnance de la caisse commune de Leisnig (1523), rédigée avec la préface de Luther, crée l’un des premiers systèmes d’assistance publique organisée en supprimant la mendicité et en mutualisant les revenus des biens ecclésiastiques. Le trésor dans le ciel est une promesse, jamais un capital constitué.
Anglicane
Les Trente-neuf Articles condamnent les œuvres de surérogation à l’article XIV et affirment à l’article XII que les bonnes œuvres sont les fruits de la foi et suivent la justification. Mais l’anglicanisme a maintenu l’aumône comme obligation liturgique : l’offertoire du Book of Common Prayer comporte une collecte pour les pauvres à chaque communion, et les rubriques de 1662 prescrivent que les sommes recueillies soient distribuées. La tradition sociale anglicane — les Poor Laws administrées par les paroisses, le socialisme chrétien de Maurice, l’État-providence de Temple — découle de cette articulation entre culte et assistance. La position doctrinale est réformée, l’organisation pratique reste massivement institutionnelle.
Anabaptiste
La tradition radicale a résolu la question en supprimant son objet : là où les biens sont communs, l’aumône n’existe plus. Les huttérites pratiquent depuis 1528 la Gütergemeinschaft sur le modèle d’Actes 2 et 4, et le partage n’est pas un acte méritoire mais la condition d’appartenance. Chez les mennonites, l’entraide mutuelle a produit des institutions durables — le Mennonite Central Committee depuis 1920, les systèmes d’assurance mutuelle, la reconstruction bénévole après les catastrophes. Le trésor dans le ciel n’est ni un mérite ni un fruit : c’est la description d’une communauté où l’accumulation n’a plus de fonction. Yoder ajoute que la remise des dettes de 6,12 et le pain partagé de 6,11 relèvent du même horizon jubilaire.
Synthèse
La dispute est moins large qu’elle n’y paraît. Aucune tradition ne tient que l’aumône achète le salut, et toutes enseignent qu’elle est obligatoire. Ce qui sépare est le statut technique du geste : satisfaction pour la peine temporelle chez les catholiques, imitation déifiante chez les orthodoxes, fruit nécessaire mais non méritoire chez les réformés, service horizontal qui ne monte pas vers Dieu chez les luthériens, obligation liturgique sans théorie chez les anglicans, structure communautaire chez les anabaptistes. Deux observations dominent le dossier. La première est celle de Tryphon sur le canon : la dispute sur le mérite de l’aumône est indissociable du sort de Tobie et du Siracide, retenus par les uns et écartés par les autres. La seconde est que les traditions les plus opposées doctrinalement — Genève et Trente, Leisnig et Césarée — ont produit des institutions d’assistance comparables, ce qui suggère que la pratique a été moins divisée que la doctrine.
Bibliographie sélective
Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2e éd., 2014). Le module de cadrage porte la bibliographie générale du Sermon.
Sources anciennes
Cyprien de Carthage. La prière du Seigneur. SC 585. Paris : Cerf, 2016.
Origène. Sur la prière. Paris : Migne, 1997.
Tertullien. La prière. SC 316. Paris : Cerf, 1985.
Études
Carmignac, Jean. Recherches sur le « Notre Père ». Paris : Letouzey et Ané, 1969.
Dalman, Gustaf. Die Worte Jesu. 2e éd. Leipzig : Hinrichs, 1930.
Jeremias, Joachim. Abba : Jésus et son Père. Paris : Seuil, 1972.
Metzger, Bruce M. « How Many Times Does ἐπιούσιος Occur Outside the Lord’s Prayer? » ExpTim 69 (1957) : 52-54.
Philonenko, Marc. Le Notre Père : de la prière de Jésus à la prière des disciples. Paris : Gallimard, 2001.
Skeat, T. C. « The Lilies of the Field. » ZNW 37 (1938) : 211-214.
Vögtle, Anton. « Der “eschatologische” Bezug der Wir-Bitten des Vaterunser. » Dans Jesus und Paulus. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1975.
Hypothèse. L’adjectif du Notre Père n’est attesté avec certitude nulle part ailleurs dans le grec ancien ; les quatre étymologies proposées conduisent à quatre traductions doctrinalement distinctes, et le départage ne peut venir que des versions anciennes.
État de la question
Origène signalait déjà le caractère inouï du mot. Le papyrus d’Oxyrhynque qui semblait l’attester est aujourd’hui écarté.
Corpus
Mt 6,11 ; Lc 11,3 ; versions latine, syriaque, copte, arménienne ; Origène, De oratione 27 ; Jérôme et son supersubstantialis.
Méthode
Analyser le traitement du mot dans toutes les versions anciennes et reconstituer leur compréhension.
Ce qui la réfuterait : La découverte d’une attestation documentaire sûre du terme.
H2. « Ne nous soumets pas à la tentation »
Master
Traductologie
12-18 mois
Hypothèse. Les révisions récentes de la sixième demande dans plusieurs langues — français en 2017, italien en 2018 — reposent sur un argument théologique et non philologique, et l’examen du verbe grec montre que le problème n’est pas de traduction mais de théologie de la providence.
État de la question
La révision a été largement commentée. La distinction entre l’argument philologique et l’argument théologique est rarement posée clairement.
Corpus
Mt 6,13 ; Lc 11,4 ; Jc 1,13 ; emplois de εἰσφέρω et πειρασμός ; documents des conférences épiscopales.
Méthode
Analyser le verbe et le substantif, puis les arguments invoqués dans les révisions.
Ce qui la réfuterait : Un argument philologique décisif dans les documents de révision.
H3. L’aumône, la prière et le jeûne
Master
Histoire des pratiques
12-18 mois
Hypothèse. La triade de Mt 6,1-18 correspond exactement aux trois piliers de la piété juive contemporaine, et le reproche porte non sur les pratiques mais sur leur publicité, ce qui situe le texte dans un débat interne attesté par ailleurs.
État de la question
Le rapprochement est classique ; la comparaison avec les critiques internes de l’ostentation dans les sources juives est moins développée.
Corpus
Mt 6,1-18 ; Tobie 12,8 ; m. Avot ; Testaments des douze patriarches ; textes de Qumrân sur l’hypocrisie.
Méthode
Comparer les critiques de l’ostentation dans les corpus juifs et chrétiens primitifs.
Ce qui la réfuterait : Une critique portant sur les pratiques elles-mêmes et non sur leur publicité.
Quiz — Matthieu 6 verset par verset
Pourquoi la critique retient-elle δικαιοσύνην plutôt que ἐλεημοσύνην en Mt 6,1 ?
Que signifie ἀπέχουσιν τὸν μισθὸν αὐτῶν (Mt 6,2.5.16) ?
Quel témoignage de Jérôme appuie la traduction « de demain » pour ἐπιούσιος ?
Quel idiome hébreu éclaire l’« œil simple » et l’« œil mauvais » de Mt 6,22-23 ?
Quel est le statut textuel de la doxologie finale du Notre Père ?
Que fait Luther de la quatrième demande dans le Petit Catéchisme ?