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Herméneutique — Module I

Herméneutique de la théologie de la croix

De la Dispute de Heidelberg aux crucifiés d’aujourd’hui — principe, textes, modèles, critiques

La théologie de la croix n’est pas un chapitre de la sotériologie parmi d’autres : c’est une règle d’interprétation. Elle prétend fixer le lieu où Dieu se laisse connaître, et par conséquent la méthode selon laquelle toute proposition théologique doit être formée et vérifiée. Ce module l’expose comme principe herméneutique, l’éprouve sur les textes qui la fondent, puis confronte les modèles d’interprétation de la croix élaborés par les traditions.

Une règle de connaissance avant d’être une doctrine du salut

L’expression theologia crucis apparaît chez Luther dans la Dispute de Heidelberg (avril 1518), six mois après les quatre-vingt-quinze thèses, devant le chapitre des Augustins réunis à Heidelberg. Elle y est posée en opposition à la theologia gloriae. Le déplacement est épistémologique avant d’être sotériologique : la question n’est pas d’abord «comment sommes-nous sauvés?» mais «où Dieu se donne-t-il à connaître, et que devient la théologie qui le cherche ailleurs?».

Non ille digne theologus dicitur, qui invisibilia Dei per ea, quae facta sunt, intellecta conspicit; sed qui visibilia et posteriora Dei per passiones et crucem conspecta intelligit.
«Celui-là ne mérite pas d’être appelé théologien, qui contemple les choses invisibles de Dieu comme intelligibles à partir des choses créées ; mais celui-là qui comprend les choses visibles et postérieures de Dieu telles qu’elles sont contemplées dans les souffrances et dans la croix.» — Dispute de Heidelberg, thèses 19 et 20 (WA 1, 354).

Les deux thèses forment une seule proposition en deux membres. La thèse 19 récuse une voie : celle de Romains 1,20, l’accès aux invisibilia Dei par les œuvres de la création, c’est-à-dire la théologie naturelle telle que la scolastique tardive la pratiquait. La thèse 20 en ouvre une autre : les posteriora Dei, le «dos de Dieu» d’Exode 33,23, ce que Moïse voit quand il ne peut voir la face. Luther soutient que ce dos, dans l’économie chrétienne, s’appelle la croix — le lieu où Dieu se montre en se cachant.

Les quatre opérations du principe

1. Le Deus absconditus. Dieu se révèle sous l’apparence de son contraire, sub contrario : sa puissance sous la faiblesse, sa sagesse sous la folie, sa vie sous la mort, sa gloire sous l’ignominie. Ce n’est pas un voile pédagogique qu’on écarterait ensuite : la dissimulation appartient à la manière dont Dieu se donne. La thèse 20 précise per passiones et crucem — par, non malgré.

2. La destruction du sujet connaissant. La thèse 22 tire la conséquence : «cette sagesse qui contemple les choses invisibles de Dieu à partir des œuvres enfle entièrement, aveugle et endurcit» (omnino inflat, excaecat et obdurat). Le défaut de la theologia gloriae n’est pas d’être fausse en chacune de ses propositions mais de laisser intact — et de renforcer — le sujet qui la produit. La croix, elle, défait celui qui la regarde.

3. La véracité du langage. Thèse 21 : «le théologien de la gloire appelle mal le bien et bien le mal ; le théologien de la croix dit la chose telle qu’elle est» (dicit id quod res est). C’est une clause de véracité, non de pessimisme : la croix autorise à nommer la souffrance souffrance, l’échec échec, la mort mort, sans les convertir prématurément en signes de victoire.

4. L’amour créateur. Thèse 28, qui clôt la partie théologique : Amor Dei non invenit sed creat suum diligibile, amor hominis fit a suo diligibili — «l’amour de Dieu ne trouve pas mais crée son objet aimable ; l’amour de l’homme naît de son objet aimable». L’herméneutique de la croix débouche sur une doctrine de la grâce : Dieu n’aime pas ce qui est digne, il rend digne ce qu’il aime.

Formule La formule la plus ramassée ne se trouve pas dans la Dispute mais dans les Operationes in Psalmos (1519-1521) : Crux sola est nostra theologia, «la croix seule est notre théologie» (WA 5, 176, 32-33). Elle est citée comme le résumé du principe, à condition de ne pas oublier qu’elle commente le Psaume 5 et qu’elle vise l’usage de la théologie, non son objet unique.

Ce que le principe n’est pas

Trois confusions récurrentes brouillent la discussion contemporaine.

Ce n’est pas une doxologie de la souffrance. La theologia crucis ne dit pas que la souffrance est bonne, ni qu’elle sanctifie. Elle dit que Dieu se trouve là où l’on ne le cherche pas. La confusion a des conséquences pastorales graves — elle sert à légitimer des souffrances imposées — et elle est au cœur des critiques féministes examinées au quatrième onglet.

Ce n’est pas une théorie de l’expiation. Luther tient par ailleurs une doctrine substitutive (le admirabile commercium, l’échange admirable du Traité de la liberté chrétienne, 1520), mais la theologia crucis comme telle est antérieure et indépendante : elle porte sur le mode de la connaissance de Dieu, non sur le mécanisme du salut. On peut tenir l’une sans l’autre, et l’histoire de la théologie en offre des exemples dans les deux sens.

Ce n’est pas une invention luthérienne sans précédent. Le motif du sub contrario traverse Paul (1 Co 1,18-25 ; 2 Co 12,9), Ignace d’Antioche, la kenosis patristique, Bernard, Tauler et la Theologia Germanica que Luther édite en 1516 et 1518. Luther nomme et systématise une grammaire déjà présente.

Réactivation au vingtième siècle

AuteurOuvrageDéplacement opéré
Karl BarthDogmatique IV/1 (1953)«Le chemin du Fils de Dieu vers le pays lointain» : la croix comme acte d’abaissement de Dieu lui-même, contre toute théologie naturelle ; l’Analogia fidei se substitue à l’analogia entis.
Jürgen MoltmannLe Dieu crucifié (1972)La croix devient événement trinitaire : abandon du Fils par le Père, et douleur du Père dans cet abandon. L’impassibilité divine classique est révoquée.
Eberhard JüngelDieu, mystère du monde (1977)Reformulation métaphysique : la mort de Dieu comme événement dans l’être de Dieu, pensée à partir de la parole plutôt que de l’expérience.
Hans Urs von BalthasarLe mystère pascal (1970)Version catholique : la descente aux enfers du Samedi saint comme extrémité de la solidarité du Fils avec les morts. La Gottverlassenheit est intégrée sans révoquer l’immutabilité.
Dorothee SölleSouffrance (1973)Critique interne : une théologie de la croix qui laisse Dieu tout-puissant produit un «sadisme théologique». La solidarité remplace la causalité.
James H. ConeThe Cross and the Lynching Tree (2011)La croix relue depuis l’arbre à lynchage du Sud américain : le crucifié est le lynché, et toute théologie de la croix qui ne le voit pas reste une théologie de la gloire.

Ces six positions ne sont pas alignables sur un axe unique. Elles s’accordent sur le refus d’une théologie qui accéderait à Dieu par la puissance, et divergent sur ce que la croix impose de dire de l’être même de Dieu — question traitée dans la troisième dispute.

Onze unités textuelles portent l’essentiel de la théologie néotestamentaire de la croix. Elles sont travaillées ici dans l’ordre logique — d’abord le principe paulinien, puis la malédiction, l’abaissement, l’échange, la propitiation, la victoire, le cri, l’achèvement — et non dans l’ordre canonique. Chaque unité donne le texte grec, l’analyse lexicale, une traduction de travail, les difficultés de critique textuelle lorsqu’elles pèsent sur le sens, et l’usage que les traditions en ont fait.

1 Corinthiens 1,18 — le discours de la croix

Ὁ λόγος γὰρ ὁ τοῦ σταυροῦ τοῖς μὲν ἀπολλυμένοις μωρία ἐστίν, τοῖς δὲ σῳζομένοις ἡμῖν δύναμις θεοῦ ἐστιν.
ὁ λόγος τοῦ σταυροῦho logos tou stauroule discours de la croix
ἀπολλυμένοιςapollymenoisà ceux qui périssent
μωρίαmōriafolie, absurdité
σῳζομένοιςsōzomenoisà ceux qui sont sauvés
δύναμις θεοῦdynamis theoupuissance de Dieu
Car le discours de la croix est folie pour ceux qui périssent, mais pour nous qui sommes sauvés il est puissance de Dieu.

Les deux participes sont au présent : ἀπολλύμενοι et σῳζόμενοι désignent des processus en cours, non des états acquis. Paul ne distribue pas deux catégories d’hommes, il décrit deux mouvements contraires que le même discours produit. Le génitif τοῦ σταυροῦ est de contenu : le discours dont la croix est l’objet, non un discours prononcé depuis la croix.

Μωρία est rare dans le NT (cinq occurrences, toutes en 1 Co 1-3). Le terme n’est pas une hyperbole rhétorique : dans le monde méditerranéen du premier siècle, la crucifixion est un supplice servile que la littérature cultivée évite de nommer — Cicéron l’appelle crudelissimum taeterrimumque supplicium et juge que le mot même ne doit pas approcher les oreilles d’un citoyen romain (Pro Rabirio 16). Prêcher un crucifié comme sauveur n’est pas une thèse improbable : c’est une inconvenance sociale.

Contexte Le graffito du Palatin (fin IIe – début IIIe s.), qui représente un homme adorant un crucifié à tête d’âne avec la légende ΑΛΕΞΑΜΕΝΟΣ ΣΕΒΕΤΕ ΘΕΟΝ, «Alexamène adore [son] dieu», constitue le témoignage païen le plus direct de la μωρία dont parle Paul. Il donne la mesure de ce que 1 Co 1,18 énonce.

1 Corinthiens 1,22-25 — le scandale et la sagesse

ἡμεῖς δὲ κηρύσσομεν Χριστὸν ἐσταυρωμένον, Ἰουδαίοις μὲν σκάνδαλον, ἔθνεσιν δὲ μωρίαν.
κηρύσσομενkēryssomennous proclamons
Χριστὸν ἐσταυρωμένονChriston estaurōmenonun Christ crucifié
σκάνδαλονskandalonpierre d’achoppement
ἔθνεσινethnesinaux nations, aux païens
Or nous, nous proclamons un Christ crucifié, achoppement pour les Juifs et folie pour les païens.

Le participe parfait passif ἐσταυρωμένον est décisif et se perd dans la plupart des traductions. Le parfait grec marque un état résultant d’une action passée et qui demeure : le Christ proclamé n’est pas «celui qui a été crucifié» mais «le crucifié», dans une condition qui persiste. La résurrection ne supprime pas cet état ; le Ressuscité de Jean 20,27 porte ses plaies. Toute la théologie de la croix tient dans ce temps verbal.

La double réception, σκάνδαλον pour les Juifs et μωρία pour les Grecs, n’est pas symétrique. Le scandale juif a un fondement scripturaire précis — Deutéronome 21,23, exploité en Galates 3,13 — tandis que la folie grecque relève du décorum social et de l’incompatibilité entre la ἀπάθεια divine et un dieu suppliciable. Paul ne cherche pas à lever l’un ni l’autre : il retourne les deux en 1,24-25, où le Christ est «puissance de Dieu et sagesse de Dieu», et où «ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes».

AuditoireObstacleFondement de l’obstacleRetournement paulinien
JuifsσκάνδαλονDt 21,23 : le pendu au bois est malédiction de DieuGa 3,13 : la malédiction assumée devient le lieu du rachat
GrecsμωρίαIncompatibilité entre divinité et supplice servile1 Co 1,25 : la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes
CorinthiensSagesse rhétoriqueValorisation de l’éloquence et du statut dans l’assemblée1 Co 2,1-5 : prédication «sans supériorité de langage»

1 Corinthiens 2,2 — la décision méthodologique

οὐ γὰρ ἔκρινά τι εἰδέναι ἐν ὑμῖν εἰ μὴ Ἰησοῦν Χριστὸν καὶ τοῦτον ἐσταυρωμένον.
ἔκριναekrinaj’ai décidé, j’ai jugé
εἰδέναιeidenaisavoir, connaître
εἰ μήei mēsinon, si ce n’est
καὶ τοῦτονkai toutonet celui-ci précisément
Car je n’ai pas jugé bon de savoir quoi que ce soit parmi vous, sinon Jésus Christ, et celui-ci crucifié.

Ἔκρινα, aoriste, dit une décision ponctuelle et non une disposition permanente : Paul a arrêté une méthode en arrivant à Corinthe. Le démonstratif καὶ τοῦτον a valeur restrictive et emphatique — non pas «Jésus Christ, y compris crucifié», mais «Jésus Christ, et sous ce rapport-là exclusivement». Le verset est la charte de tout réductionnisme christologique fécond : il ne restreint pas le contenu de la foi, il fixe le point de vue depuis lequel le reste sera regardé.

Galates 3,13 — la malédiction assumée

Χριστὸς ἡμᾶς ἐξηγόρασεν ἐκ τῆς κατάρας τοῦ νόμου γενόμενος ὑπὲρ ἡμῶν κατάρα, ὅτι γέγραπται· ἐπικατάρατος πᾶς ὁ κρεμάμενος ἐπὶ ξύλου.
ἐξηγόρασενexēgorasenil a racheté (hors du marché)
κατάραςkatarasmalédiction
γενόμενοςgenomenosétant devenu
ὑπὲρ ἡμῶνhyper hēmōnpour nous, en notre faveur
ἐπικατάρατοςepikataratosmaudit
ἐπὶ ξύλουepi xylousur un bois
Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, devenu malédiction pour nous, car il est écrit : maudit quiconque est pendu au bois.

Trois points de langue commandent l’interprétation. Premièrement, ἐξαγοράζω appartient au vocabulaire de l’achat sur le marché aux esclaves ; le préfixe ἐκ- indique un retrait définitif hors de la condition antérieure. Paul n’explicite pas à qui le prix est versé — silence dont les traditions tireront des conclusions opposées.

Deuxièmement, Paul écrit κατάρα et non ἐπικατάρατος : non «devenu maudit» mais «devenu malédiction», abstrait pour concret, exactement comme 2 Co 5,21 écrit ἁμαρτίαν et non ἁμαρτωλόν. Le parallélisme des deux formules est trop exact pour être fortuit et impose de les interpréter ensemble.

Troisièmement, la citation de Deutéronome 21,23 est modifiée. Le texte massorétique porte קִלְלַת אֱלֹהִים תָּלוּי, «une malédiction de Dieu est le pendu», et la Septante κεκατηραμένος ὑπὸ θεοῦ πᾶς κρεμάμενος ἐπὶ ξύλου. Paul supprime ὑπὸ θεοῦ, «par Dieu», et ajoute πᾶς, «quiconque». La suppression évite de faire de Dieu le sujet grammatical direct de la malédiction pesant sur le Christ ; l’ajout universalise la sentence pour l’appliquer à un supplice romain que le Deutéronome ne visait pas.

Note exégétique Que Paul ait sciemment retouché sa citation est largement admis (Betz, Galatians, Hermeneia, 1979 ; Dunn, Galatians, BNTC, 1993). La portée du retrait de ὑπὸ θεοῦ est disputée : atténuation théologique délibérée pour certains, simple abrègement pour d’autres. 11QTemple 64,6-13, qui applique Dt 21,23 aux crucifiés, montre que l’application du verset à la crucifixion était déjà faite dans le judaïsme du Second Temple — ce qui donne au scandale de 1 Co 1,23 son assise exégétique précise.

Philippiens 2,6-8 — l’abaissement jusqu’à la croix

ἐταπείνωσεν ἑαυτὸν γενόμενος ὑπήκοος μέχρι θανάτου, θανάτου δὲ σταυροῦ.
ἐταπείνωσεν ἑαυτόνetapeinōsen heautonil s’est abaissé lui-même
ὑπήκοοςhypēkoosobéissant
μέχρι θανάτουmechri thanatoujusqu’à la mort
θανάτου δὲ σταυροῦthanatou de staurouet d’une mort de croix
Il s’est abaissé lui-même, devenu obéissant jusqu’à la mort, et à une mort de croix.

Les trois derniers mots, θανάτου δὲ σταυροῦ, rompent le rythme de l’hymne. Ernst Lohmeyer (1928) y a vu une glose paulinienne insérée dans un hymne préexistant, et l’hypothèse reste majoritaire : la formule surcharge la strophe et son contenu — la mention du genre de supplice — est précisément ce que l’hymne, tourné vers l’exaltation, n’avait pas besoin de dire. Si elle est de Paul, elle constitue l’intervention la plus significative qu’il ait faite sur un texte liturgique reçu : il ajoute à un hymne d’abaissement et de gloire la seule chose qui reste scandaleuse.

Ὑπήκοος ne précise pas à qui l’obéissance est rendue. La lecture traditionnelle supplée «au Père» ; Käsemann objectait que l’hymne ne parle pas d’obéissance filiale mais d’entrée dans une sphère de destin. La question rejaillit sur la deuxième dispute : si la croix est un acte d’obéissance à une volonté du Père, le modèle satisfactoire trouve son ancrage ; si elle est un abaissement de Dieu dans sa propre condition, c’est la lecture kénotique et trinitaire qui s’impose.

2 Corinthiens 5,21 — l’échange

τὸν μὴ γνόντα ἁμαρτίαν ὑπὲρ ἡμῶν ἁμαρτίαν ἐποίησεν, ἵνα ἡμεῖς γενώμεθα δικαιοσύνη θεοῦ ἐν αὐτῷ.
τὸν μὴ γνόντα ἁμαρτίανton mē gnonta hamartiancelui qui n’a pas connu le péché
ἁμαρτίαν ἐποίησενhamartian epoiēsenil l’a fait péché
ἵνα γενώμεθαhina genōmethaafin que nous devenions
δικαιοσύνη θεοῦdikaiosynē theoujustice de Dieu
ἐν αὐτῷen autōen lui
Celui qui n’a pas connu le péché, il l’a fait péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu.

Le verset est le texte-clé de la substitution pénale et le plus contesté. Trois lectures se disputent ἁμαρτίαν ἐποίησεν.

LectureSens de ἁμαρτίανArgumentDifficulté
Sacrifice pour le péchéCalque de l’hébreu חַטָּאת, rendu par ἁμαρτία dans la Septante (Lv 4,24 ; Is 53,10)Le même mot signifie «péché» et «sacrifice pour le péché» dans la LXX ; l’abstrait devient techniqueRompt le parallélisme avec δικαιοσύνη θεοῦ, qui n’est pas un terme cultuel
Imputation pénaleLe péché comme statut imputé au ChristParallèle exact avec Ga 3,13 (κατάρα) ; l’échange est réciproque et forensiqueLe texte ne dit ni «imputer» ni «punir» ; ces catégories sont ajoutées
Solidarité ontologiqueEntrée réelle dans la condition de l’humanité pécheresseἐν αὐτῷ à la fin indique une incorporation, non un transfert comptableAffaiblit le ὑπέρ, difficilement réductible à un simple «avec»

Le ἵνα final oriente tout : le but n’est pas que nous soyons déclarés justes mais que nous devenions (γενώμεθα) justice de Dieu — abstrait pour concret là encore, en miroir exact du premier membre. La symétrie des deux abstraits, ἁμαρτία et δικαιοσύνη, est l’argument le plus fort contre une lecture purement cultuelle du premier.

Romains 3,25 — le ἱλαστήριον

ὃν προέθετο ὁ θεὸς ἱλαστήριον διὰ πίστεως ἐν τῷ αὐτοῦ αἵματι εἰς ἔνδειξιν τῆς δικαιοσύνης αὐτοῦ.
προέθετοproethetoil a exposé publiquement / s’est proposé
ἱλαστήριονhilastērionpropitiatoire / moyen d’expiation
ἐν τῷ αὐτοῦ αἵματιen tō autou haimatidans son sang
εἰς ἔνδειξινeis endeixinen vue de la démonstration
δικαιοσύνηςdikaiosynēsde la justice
Lui que Dieu a exposé comme propitiatoire par la foi, dans son sang, en vue de démontrer sa justice.

Le mot ἱλαστήριον commande quatre siècles de controverse. Dans la Septante, il traduit l’hébreu כַּפֹּרֶת, le couvercle de l’arche sur lequel le grand prêtre asperge le sang au jour des Expiations (Lv 16,14-15) — vingt et une occurrences sur vingt-sept. Deux familles d’interprétation en découlent.

Lecture locale. Le Christ est le lieu de l’expiation, le nouveau propitiatoire : Dieu expose publiquement (προέθετο) ce qui était caché derrière le voile et réservé à un seul homme un seul jour par an. La force de cette lecture est l’usage massif de la Septante et le contraste voulu entre le secret du Saint des Saints et la publicité du Golgotha. C’est la position de C. H. Dodd (1931), reprise par la Bible de Jérusalem.

Lecture instrumentale. Le Christ est le moyen par lequel la colère est détournée : ἱλάσκομαι et ses dérivés ont dans le grec profane le sens de «rendre propice», et Rm 1,18 a posé l’ὀργὴ θεοῦ comme donnée du raisonnement. Leon Morris (1955) puis D. A. Carson ont soutenu que Dodd avait sous-estimé le fonds hellénistique.

Critique textuelle Διὰ πίστεως est absent ou déplacé dans quelques témoins, et l’article devant πίστεως varie (P40, ℵ, C contre B, D). La question n’affecte pas le sens de ἱλαστήριον, mais la formule διὰ πίστεως ἐν τῷ αὐτοῦ αἵματι est syntaxiquement rugueuse : faut-il lire «par la foi en son sang» — ce qui donnerait un objet de foi inhabituel chez Paul — ou rattacher ἐν τῷ αὐτοῦ αἵματι à προέθετο ? La seconde solution est aujourd’hui préférée.

La suite du verset porte une difficulté rarement relevée : la πάρεσις des péchés commis auparavant (3,25b). Le mot n’est pas ἄφεσις, «remise», mais πάρεσις, «suspension, ajournement» — un hapax néotestamentaire. Paul dit que Dieu avait jusque-là différé le traitement des péchés, et que la croix démontre sa justice précisément parce que ce délai pouvait passer pour de l’indifférence. C’est l’argument que Anselme systématisera.

Colossiens 2,14-15 — la croix comme triomphe

ἐξαλείψας τὸ καθ’ ἡμῶν χειρόγραφον τοῖς δόγμασιν ὃ ἦν ὑπεναντίον ἡμῖν, καὶ αὐτὸ ἦρκεν ἐκ τοῦ μέσου προσηλώσας αὐτὸ τῷ σταυρῷ· ἀπεκδυσάμενος τὰς ἀρχὰς καὶ τὰς ἐξουσίας ἐδειγμάτισεν ἐν παρρησίᾳ, θριαμβεύσας αὐτοὺς ἐν αὐτῷ.
ἐξαλείψαςexaleipsasayant effacé
χειρόγραφονcheirographonreconnaissance de dette manuscrite
προσηλώσαςprosēlōsasayant cloué
ἀπεκδυσάμενοςapekdysamenosayant dépouillé / s’étant dépouillé de
ἐδειγμάτισενedeigmatisenil a exposé publiquement
θριαμβεύσαςthriambeusasayant mené en cortège triomphal
Ayant effacé l’acte de dette qui nous était contraire avec ses prescriptions, il l’a supprimé en le clouant à la croix ; ayant dépouillé les principautés et les autorités, il les a publiquement livrées en spectacle, les menant en triomphe par elle.

Le vocabulaire est celui du triomphe romain : θριαμβεύω désigne le cortège où le général victorieux fait défiler ses captifs. Le renversement est complet — le supplicié est le triomphateur, et le gibet est le char. C’est la source principale du modèle Christus Victor.

Χειρόγραφον est un terme juridique précis : le billet de dette écrit de la main du débiteur. La difficulté porte sur τοῖς δόγμασιν, datif sans préposition : s’agit-il de la Loi mosaïque avec ses prescriptions, de l’acte d’accusation constitué par nos transgressions, ou d’un document céleste enregistrant les dettes (motif attesté en 2 Hénoch 53,2-3) ? La troisième option, défendue par Lohse (1971), éclaire le lien avec les puissances du verset suivant : le billet était entre leurs mains.

Ἀπεκδυσάμενος est un moyen. Deux lectures : Dieu a dépouillé les puissances de leurs armes, ou le Christ s’est dépouillé des puissances comme d’un vêtement — c’est-à-dire de la chair soumise à leur domination. Les Pères grecs privilégient la seconde ; les traductions modernes la première.

Marc 15,34 — le cri d’abandon

ελωι ελωι λεμα σαβαχθανι; ὅ ἐστιν μεθερμηνευόμενον· ὁ θεός μου ὁ θεός μου, εἰς τί ἐγκατέλιπές με;
ελωιelōimon Dieu (araméen)
λεμαlemapourquoi
σαβαχθανιsabachthanitu m’as abandonné
μεθερμηνευόμενονmethermēneuomenontraduit, interprété
εἰς τίeis tien vue de quoi, pourquoi
ἐγκατέλιπέςenkatelipestu as abandonné, délaissé
Elôi, Elôi, lema sabachthani ? — ce qui se traduit : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Le verset est la seule parole de Jésus en croix chez Marc, et l’unique lieu de l’évangile où il s’adresse à Dieu par ὁ θεός plutôt que par ἀββα ou πάτερ. Le changement d’appellation est le fait exégétique décisif, généralement omis dans la prédication.

Critique textuelle Marc donne ελωι (araméen elāhī), Matthieu 27,46 donne ηλι (hébreu ēlī) — ce qui rend plus vraisemblable la méprise sur Élie rapportée par les deux. Le Codex de Bèze (D) porte en Mc 15,34 ὠνείδισάς με, «tu m’as outragé», au lieu de ἐγκατέλιπές με — variante isolée mais théologiquement lourde, généralement expliquée comme une correction gnosticisante ou, à l’inverse, comme une lectio difficilior ancienne. NA28 retient ἐγκατέλιπές.

Deux interprétations structurent l’histoire de la réception. La lecture psalmique : le cri est l’incipit du Psaume 22, dont la seconde moitié est un chant de confiance et de délivrance ; citer le premier verset, selon l’usage rabbinique, c’est convoquer le psaume entier. Jésus ne désespère pas, il prie. Cette lecture est patristique, reprise par la majorité des commentateurs catholiques et par Calvin dans une certaine mesure. La lecture littérale : Marc a traduit le cri, ce qu’il ne fait que pour ce qu’il juge essentiel ; l’évangile ne contient aucune parole de confiance en croix ; le centurion confesse devant un mort, non devant un priant. L’abandon est à prendre pour ce qu’il dit. C’est la lecture de Moltmann, et celle qui fonde le titre Le Dieu crucifié.

L’enjeu dogmatique est direct. Si le Fils est réellement abandonné, quelque chose advient dans la relation trinitaire, et l’impassibilité divine héritée de la patristique devient intenable. Si le cri est prière, l’unité de la volonté divine est sauve mais le texte est adouci. La troisième dispute examine les positions.

Jean 12,32 et 19,30 — l’élévation et l’achèvement

κἀγὼ ἐὰν ὑψωθῶ ἐκ τῆς γῆς, πάντας ἑλκύσω πρὸς ἐμαυτόν.
ὑψωθῶhypsōthōje sois élevé
ἐκ τῆς γῆςek tēs gēsde la terre
ἑλκύσωhelkysōj’attirerai, je tirerai
πρὸς ἐμαυτόνpros emautonà moi-même
Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi.

Ὑψόω porte chez Jean un double sens constant et voulu : élévation sur le bois et exaltation dans la gloire. Le narrateur le confirme en 12,33 : «il disait cela pour signifier de quelle mort il allait mourir». Chez Jean, la croix n’est pas le préalable de la glorification, elle est l’heure de la glorification — ce qui constitue une théologie de la croix structurellement différente de celle de Paul et de Marc, et que Käsemann jugeait proche d’un docétisme naïf (Jesu letzter Wille nach Johannes 17, 1966), thèse aujourd’hui largement rejetée mais qui a fixé les termes du débat.

Critique textuelle Πάντας (masculin, «tous les hommes») est la leçon de ℵ, A, D, la majorité ; P66, B et quelques témoins portent πάντα (neutre, «toutes choses»). La variante neutre élargit l’attraction à la création entière et a la faveur de témoins anciens ; NA28 retient le masculin entre crochets. L’universalisme du verset se joue sur une lettre.
τετέλεσται.
τετέλεσταιtetelestaic’est achevé, accompli
C’est achevé.

Parfait passif de τελέω. Le parfait, comme en 1 Co 1,23, dit un état durable résultant d’un acte : non «c’en est fini» mais «cela est et demeure accompli». Le mot est attesté sur des quittances papyrologiques au sens de «payé, soldé» — usage que la prédication substitutive exploite volontiers, mais qui n’est pas le registre johannique : chez Jean, ce qui est achevé est l’œuvre confiée par le Père (4,34 ; 17,4), non une dette.

Hébreux 12,2 et 1 Pierre 2,24 — l’ignominie et le bois

ὃς ἀντὶ τῆς προκειμένης αὐτῷ χαρᾶς ὑπέμεινεν σταυρὸν αἰσχύνης καταφρονήσας.
ἀντίantien échange de / au lieu de
προκειμένηςprokeimenēsqui était placée devant
ὑπέμεινενhypemeinenil a enduré
αἰσχύνης καταφρονήσαςaischynēs kataphronēsasayant méprisé l’ignominie
Lui qui, au lieu de la joie qui lui était proposée, a enduré une croix, ayant méprisé l’ignominie.

Ἀντί admet deux valeurs, et le sens du verset bascule avec elle : «en échange de la joie» (il a accepté la croix pour obtenir la joie promise — lecture majoritaire des traductions) ou «au lieu de la joie» (il a renoncé à la joie qui lui était déjà offerte — lecture retenue par N. T. Wright et par une partie de l’exégèse allemande). La seconde est plus proche de l’usage ordinaire d’ἀντί et s’accorde mieux avec la kénose de Philippiens 2.

Αἰσχύνη désigne la honte sociale objective, non un sentiment. Hébreux souligne ce que Paul appelait μωρία : l’essentiel du scandale n’est pas la douleur mais le déshonneur. C’est le point où les lectures contemporaines depuis le Sud global et depuis la théologie noire américaine retrouvent le texte antique avec une acuité que l’exégèse européenne avait perdue.

ὃς τὰς ἁμαρτίας ἡμῶν αὐτὸς ἀνήνεγκεν ἐν τῷ σώματι αὐτοῦ ἐπὶ τὸ ξύλον.
ἀνήνεγκενanēnenkenil a porté en haut / il a offert
ἐν τῷ σώματιen tō sōmatidans son corps
ἐπὶ τὸ ξύλονepi to xylonsur le bois
Lui qui a porté nos péchés dans son corps sur le bois.

Ἀναφέρω est le verbe technique de l’offrande sacrificielle dans la Septante (Lv 14,20 ; Is 53,12), mais il signifie littéralement «porter en haut». Le double sens est ici opératoire : monter au bois en portant. La préposition ἐπί avec l’accusatif marque le mouvement vers, non la position sur — nuance qui appuie la lecture dynamique. Le choix de ξύλον plutôt que σταυρός reprend le vocabulaire de Deutéronome 21,23 via Galates 3,13 : 1 Pierre lit la croix dans la clé de la malédiction assumée, en contexte de souffrance injuste subie par ses destinataires.

Synthèse de l’apparat

TexteTerme décisifRegistreModèle qu’il alimente
1 Co 1,18-25 ; 2,2μωρία / ἐσταυρωμένονÉpistémologiqueTheologia crucis comme règle de connaissance
Ga 3,13κατάραJuridique et scripturaireSubstitution, rachat
Ph 2,6-8ἐταπείνωσενNarratif et hymniqueKénose, abaissement divin
2 Co 5,21ἁμαρτίαν ἐποίησενForensique ou cultuelÉchange, imputation
Rm 3,25ἱλαστήριονCultuelExpiation, propitiation
Col 2,14-15θριαμβεύσαςMilitaire et juridiqueChristus Victor
Mc 15,34ἐγκατέλιπέςPsalmiqueTrinitaire, Dieu souffrant
Jn 12,32 ; 19,30ὑψωθῶ / τετέλεσταιDoxologiqueCroix comme glorification
Hé 12,2 ; 1 P 2,24αἰσχύνη / ξύλονSocial et sacrificielHonneur, offrande, exemple

Aucun modèle ne couvre l’ensemble. C’est le constat qui commande le troisième onglet : les théories de l’expiation ne sont pas des lectures concurrentes du même texte, ce sont des systématisations de familles textuelles différentes, et leur conflit tient pour une part à ce que chacune érige sa famille en centre.

On appelle communément «théories de l’expiation» sept constructions élaborées entre le deuxième et le vingtième siècle. Aucune n’a jamais été définie dogmatiquement par un concile œcuménique — fait remarquable au regard de la christologie, où Nicée et Chalcédoine ont tranché. L’Église a fixé qui est le Christ, non comment sa mort sauve. Cette absence de définition explique la coexistence durable de modèles incompatibles à l’intérieur d’une même confession.

Les sept modèles

ModèleFormulation classiqueQuestion à laquelle il répondTexte-socleObjection principale
RécapitulationIrénée, Adversus Haereses III, 18-23 (vers 180)Comment l’humanité est-elle refaite ?Ep 1,10 ; Rm 5,12-21Explique l’incarnation plus que la croix
Christus VictorPatristique grecque ; systématisé par Gustaf Aulén (1930)De quoi sommes-nous délivrés ?Col 2,15 ; Hé 2,14-15Le prix versé au diable (Origène, Grégoire de Nysse) est indéfendable
SatisfactionAnselme, Cur Deus homo (1098)Pourquoi Dieu ne pardonne-t-il pas simplement ?Rm 3,25-26Cadre féodal de l’honneur lésé ; Dieu contraint par sa propre justice
Influence moraleAbélard, Commentaire sur Romains (vers 1135)Comment la croix nous transforme-t-elle ?Rm 5,8 ; 1 Jn 4,10Réduit la croix à une démonstration ; le péché n’est pas traité
Substitution pénaleCalvin, Institution II, 16 ; Charles HodgeQue devient le châtiment dû ?Ga 3,13 ; 2 Co 5,21 ; Is 53Sépare le Fils du Père ; risque de tritéisme pratique
GouvernementalHugo Grotius, Defensio fidei catholicae (1617)Comment maintenir l’ordre moral du monde ?Rm 3,26La croix devient un exemple dissuasif, non une substitution réelle
Victime émissaireRené Girard, Des choses cachées (1978) ; Raymund SchwagerQu’est-ce que la croix révèle du sacré ?Jn 11,50 ; Mt 23,35Anthropologie plutôt que sotériologie ; Dieu n’agit pas

Anselme, ce qu’il dit et ce qu’on lui prête

Le Cur Deus homo est le texte le plus cité et le plus mal cité de la théologie latine. Trois rectifications s’imposent.

Anselme ne parle pas de châtiment mais de satisfaction, et il pose les deux comme alternatives exclusives : aut poena aut satisfactio (I, 15). La satisfaction est précisément ce qui évite le châtiment. Confondre satisfaction anselmienne et substitution pénale est une erreur d’histoire : le second modèle apparaît au seizième siècle et transforme l’alternative en identité.

L’honneur lésé n’est pas une susceptibilité divine mais l’ordre objectif du monde : ordo universitatis. Le péché est un désordre introduit dans la création, et la réparation restaure un équilibre, non un amour-propre. La lecture «féodale» d’Anselm, popularisée par Harnack, force le trait, même si le cadre social de la satisfaction vassalique est bien présent.

Anselme procède remoto Christo, en mettant le Christ entre parenthèses, pour montrer par nécessité rationnelle qu’un Dieu-homme est requis. La méthode a fait école dans la scolastique et a été précisément ce que la theologia crucis luthérienne récuse : une démonstration de la croix par la raison est déjà une théologie de la gloire.

La substitution pénale, les textes et les critiques

Le modèle repose sur trois affirmations distinctes, qu’il faut séparer pour évaluer les objections. (1) Le péché appelle une sanction que la justice divine ne peut ignorer. (2) Le Christ subit volontairement cette sanction à la place des pécheurs. (3) Le mérite acquis leur est imputé. La première est difficilement contestable dans le cadre paulinien ; la deuxième est celle que Galates 3,13 et 2 Corinthiens 5,21 soutiennent le mieux ; la troisième relève d’une systématisation post-réformatrice.

Les objections contemporaines se répartissent en trois ordres. Trinitaire : si le Père punit le Fils, l’unité d’opération ad extra est rompue et la Trinité éclate en deux sujets aux volontés opposées. La réponse classique invoque l’unique volonté divine — mais elle affaiblit du même coup le caractère pénal, puisque nul n’est alors puni contre sa volonté. Moral : punir un innocent est injuste, et l’argument du consentement volontaire ne suffit pas, le consentement de la victime n’ayant jamais rendu juste un châtiment mal adressé. Pastoral : la doctrine, prêchée sans nuance, présente un Père qu’il faut apaiser et un Fils qui nous en protège — ce que Calvin lui-même excluait expressément, écrivant que Dieu «nous a aimés le premier» et que la réconciliation procède de l’amour du Père, non l’inverse (Institution II, 16, 3-4).

Point de méthode Fleming Rutledge (The Crucifixion, 2015) a proposé de traiter les modèles comme des motifs bibliques plutôt que comme des théories rivales : le NT emploie huit registres — sacrifice, rançon, victoire, substitution, récapitulation, justification, descente aux enfers, apocalypse — et l’erreur systématique consiste à en absolutiser un. C’est aujourd’hui la position la plus largement partagée dans l’exégèse anglophone, et elle rejoint la synthèse de l’apparat du deuxième onglet.

Positions confessionnelles

TraditionModèle dominantStatut dogmatiqueTexte normatif
CatholiqueSatisfaction, intégrée au sacrificeEnseigné, jamais défini comme uniqueTrente, sess. VI, ch. 7 ; Catéchisme 599-618
OrthodoxeChristus Victor et déificationReçu liturgiquement, non systématiséAthanase, De incarnatione 54 ; office pascal
LuthérienneSubstitution et admirabile commerciumConfessionnelAugustana III ; Formule de Concorde III
RéforméeSubstitution pénale articulée au triplex munusConfessionnel et systématiqueInstitution II, 15-17 ; Heidelberg 12-18 ; Westminster VIII
AnglicaneSatisfaction, formulation ouverteArticle II, sans théorie imposéeTrente-neuf Articles II et XXXI
AnabaptisteChristus Victor et suivanceNon confessionnaliséSchleitheim ; Yoder, The Politics of Jesus, 1972

La répartition ne recoupe pas exactement les frontières confessionnelles. Le renouveau patristique a réintroduit le Christus Victor chez des catholiques et des réformés ; inversement, la substitution pénale est tenue par des anglicans évangélicaux et récusée par des réformés contemporains. Le clivage vif se situe aujourd’hui à l’intérieur du protestantisme évangélique, où la controverse ouverte par Steve Chalke (The Lost Message of Jesus, 2003) et la réponse de l’Evangelical Alliance britannique ont mobilisé plusieurs années de débats.

Depuis un demi-siècle, la théologie de la croix est moins discutée pour sa cohérence interne que pour ses effets. Trois fronts se sont ouverts : la question de l’impassibilité divine, la critique féministe et womaniste de la valorisation de la souffrance, et la relecture depuis les victimes de violences historiques. Ces critiques ne se contentent pas d’objecter, elles proposent des reformulations qui ont durablement modifié le champ.

L’impassibilité divine mise en cause

La patristique tient l’ἀπάθεια divine pour un axiome : Dieu ne souffre pas, ne change pas, n’est pas affecté. Le concile d’Éphèse (431) et Chalcédoine (451) résolvent la difficulté par la communicatio idiomatum : c’est le Verbe incarné qui souffre, selon son humanité, en sorte qu’on peut dire «Dieu a souffert» sans attribuer la passion à la nature divine. Le concile de Constantinople II (553) va plus loin avec la formule théopaschite : «un de la Trinité a souffert dans la chair» — admise contre les nestoriens mais strictement encadrée par le in carne.

Moltmann rompt l’encadrement. Le Dieu crucifié (1972) soutient que la croix est un événement entre le Père et le Fils : le Fils souffre l’abandon, le Père souffre la perte du Fils, et l’Esprit est ce qui procède de cet événement. L’argument n’est pas sentimental mais post-auschwitzien : un Dieu incapable de souffrir est incapable d’aimer, et un Dieu impassible devant Auschwitz est un Dieu indifférent. Jüngel formalise l’intuition en langage ontologique : la mort entre dans la définition de l’être de Dieu, sans qu’il en soit détruit.

Les objections sont fortes et de trois ordres. Historique : Gavrilyuk (The Suffering of the Impassible God, 2004) a montré que l’impassibilité patristique n’était pas l’apathie stoïcienne mais une clause de qualification — Dieu n’est pas affecté malgré lui, ce qui n’exclut pas qu’il éprouve ce qu’il choisit d’éprouver. La rupture moltmannienne viserait donc une cible construite. Sotériologique : si Dieu souffre par nécessité de son être, la croix cesse d’être un acte libre et devient un destin. Pastorale : Weinandy (Does God Suffer?, 2000) objecte qu’un Dieu englué dans la souffrance ne peut en délivrer personne.

PositionCe que subit la nature divineStatut du cri de Mc 15,34Représentants
Impassibilité stricteRien ; la passion est du seul humainPrière psalmique du Christ selon son humanitéCyrille, Thomas, Weinandy
Théopaschisme encadréLe sujet divin souffre in carneAbandon réel selon l’humanité assumée par le VerbeConstantinople II ; von Balthasar
Passibilité trinitaireLe Père et le Fils sont affectés dans leur relationRupture réelle au sein de la TrinitéMoltmann, Jüngel
Solidarité sans toute-puissanceDieu souffre avec, sans pouvoir empêcherCri d’un abandonné parmi les abandonnésSölle, théologie du process

La critique féministe et womaniste

L’article de Joanne Carlson Brown et Rebecca Parker, «For God So Loved the World?» (Christianity, Patriarchy and Abuse, 1989), a ouvert le dossier par une thèse frontale : une doctrine selon laquelle le Père exige la mort du Fils sanctifie la souffrance imposée et constitue un «abus d’enfant divin» (divine child abuse). L’argument est moins exégétique que fonctionnel : il porte sur ce que la doctrine produit lorsqu’elle est prêchée à des femmes maltraitées à qui l’on enseigne par ailleurs la patience et le pardon.

Delores Williams (Sisters in the Wilderness, 1993) déplace la critique depuis l’expérience des femmes noires américaines. Elle récuse le modèle substitutif au moyen de la catégorie de surrogacy, la maternité et le travail de substitution imposés aux esclaves : faire du salut l’effet d’une substitution subie reconduit théologiquement la structure même de l’oppression. Sa proposition est de situer le salut dans le ministère de Jésus — sa «vision-ministère» — et non dans sa mort, qui reste l’acte du mal et non de Dieu.

Trois réponses ont été faites. Distinguer la volonté permissive et la volonté causale : Dieu n’envoie pas le Fils pour qu’il soit tué, il l’envoie et les hommes le tuent — réponse classique, qui s’appuie sur Actes 2,23 où les deux propositions sont juxtaposées sans être confondues. Réaffirmer l’identité du crucifié et de Dieu : si c’est Dieu lui-même qui est sur la croix, il n’y a pas de tiers victime, et la structure de l’abus disparaît — c’est l’argument de Moltmann retourné en défense. Recentrer sur la résurrection : Rowan Williams et Fleming Rutledge soutiennent que la croix isolée de la résurrection devient effectivement une glorification de la souffrance, et que la critique atteint une doctrine mutilée.

La croix et l’arbre à lynchage

James Cone a posé dans The Cross and the Lynching Tree (2011) une question simple et dévastatrice : comment les théologiens blancs américains, contemporains de près de cinq mille lynchages entre 1880 et 1940, ont-ils pu écrire sur la croix sans jamais voir le rapprochement ? Reinhold Niebuhr, dont Cone admire la théologie, en est l’exemple central — il a vécu à Detroit, écrit sur le péché et la justice, et n’a pas fait le lien.

L’argument n’est pas d’analogie mais d’identification. Le supplice romain et le lynchage partagent les traits décisifs : exécution publique hors la ville, destinée à terroriser une population, réservée aux corps méprisés, où la honte importe autant que la douleur. Cone en tire une règle herméneutique qui prolonge exactement la thèse 21 de Heidelberg : une théologie de la croix qui ne reconnaît pas les crucifiés de son temps est, malgré son vocabulaire, une théologie de la gloire.

La convergence avec la théologie latino-américaine est frappante. Jon Sobrino (Jesús en América Latina, 1982 ; La fe en Jesucristo, 1999) parle des «peuples crucifiés» et Ignacio Ellacuría avait formulé avant son assassinat, en 1989, que la tâche est de «descendre de la croix les peuples crucifiés». Les deux théologies, noire américaine et latino-américaine, atteignent indépendamment le même point : la croix ne s’interprète pas depuis la chaire mais depuis le lieu où l’on crucifie encore.

État de la question

Trois lignes de force se dégagent du débat contemporain. Premièrement, le déplacement du singulier au pluriel : on ne cherche plus «la» théorie mais l’articulation des motifs bibliques, et le critère de validité devient la capacité à rendre compte de l’ensemble de l’apparat plutôt que d’une famille textuelle. Deuxièmement, l’exigence d’un contrôle par les effets : une doctrine se juge aussi sur ce qu’elle autorise dans la prédication et la pastorale, exigence introduite par la critique féministe et désormais largement admise, y compris par ses adversaires. Troisièmement, le refus de séparer croix et résurrection : les objections les plus lourdes portent contre une croix isolée, et l’exégèse contemporaine — de Moffitt sur Hébreux à Rutledge — travaille à rétablir l’unité pascale que la controverse occidentale avait disjointe.

Reste ce que la theologia crucis avait de plus tranchant et que nul modèle n’absorbe : l’affirmation que Dieu est connu là où l’on ne cherche pas la divinité. Cette proposition n’est ni une théorie de l’expiation ni une consolation ; elle est une contrainte de méthode, et elle vaut d’abord contre la théologie qui l’énonce.

Disputes théologiques majeures

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

Le Père punit-il le Fils ?

La substitution pénale suppose que la sanction due au péché est exécutée sur le Christ. Galates 3,13 et 2 Corinthiens 5,21 la portent ; la doctrine trinitaire de l’unique opération divine ad extra semble l’interdire. Les six traditions répondent à partir de présupposés christologiques distincts.

Catholique

La tradition catholique tient la satisfaction anselmienne, non la substitution pénale, et la distinction est constitutive. Le Catéchisme 603 écarte explicitement l’idée d’une réprobation : «Jésus n’a pas connu la réprobation comme s’il avait lui-même péché.» Ce qui est offert au Père n’est pas une peine subie mais une obéissance d’amour d’une valeur infinie, capable de réparer le désordre introduit par le péché. Thomas précise que le Christ souffre par charité, non par imputation d’une culpabilité (Somme III, q. 48, a. 2). La croix est ainsi un sacrifice au sens propre — offrande de soi — et non l’exécution d’une sentence. Trente, sess. VI, ch. 7, désigne le Christ comme meritoria causa de la justification : cause méritoire, terme qui suppose un acte positif et non la seule absorption d’un châtiment.

Orthodoxe

L’Orient n’a jamais posé la question en ces termes, et le vocabulaire juridique latin lui reste étranger. Le péché n’est pas d’abord une dette mais une maladie et une mort ; le salut n’est pas une transaction mais une guérison. Jean Damascène (De fide orthodoxa III, 27) écrit que le Christ offre son sang non au diable — ce serait outrageant — ni au Père, qui n’a jamais exigé Isaac, mais que par sa mort il détruit la mort. La formule d’Athanase gouverne l’ensemble : «il s’est fait homme pour que nous devenions dieu» (De incarnatione 54). Ce que la croix accomplit, c’est l’entrée de la vie incorruptible dans le lieu de la corruption. Un Père qui punirait le Fils supposerait dans la Trinité une division de volonté que le dogme exclut absolument.

Réformée

Calvin est le premier à structurer la substitution pénale complète, en articulant la condamnation devant Ponce Pilate au tribunal divin (Institution II, 16, 5) : le Christ a été jugé par un juge pour qu’il fût manifeste qu’il était jugé à notre place. Mais Calvin prend deux précautions constamment ignorées de ses héritiers. D’une part, la réconciliation procède de l’amour du Père, elle ne le produit pas : «Dieu nous a aimés le premier» (II, 16, 3-4), et il faut «détester» l’idée que le Christ aurait apaisé un Père hostile. D’autre part, le Christ n’a pas été haï du Père, il a porté la sentence «en sa qualité de garant» — la relation filiale n’est jamais rompue quant à l’amour. Les canons de Dordrecht (II, 3) et Westminster VIII maintiennent cette architecture : substitution réelle, unité trinitaire préservée.

Luthérienne

Luther va plus loin que Calvin dans le langage, et assume l’extrémité. Le Commentaire sur les Galates (1535, sur 3,13) énonce l’admirabile commercium dans des termes que ses propres héritiers ont trouvés difficiles : le Christ devient «le plus grand pécheur, brigand, adultère, voleur, sacrilège, blasphémateur qui ait jamais été» — non par une fiction juridique mais parce qu’il porte réellement les personnes des pécheurs. Simultanément, Luther refuse de séparer les deux natures dans l’opération : c’est Dieu qui souffre, selon la communicatio idiomatum entendue au sens fort qu’il défend contre Zwingli. Le résultat est une position difficile à systématiser : le châtiment est réel et pourtant Dieu ne se divise pas, parce que c’est Dieu qui le subit.

Anglicane

L’article II des Trente-neuf Articles emploie une formule volontairement large : le Christ a souffert «pour nous réconcilier avec son Père, et pour être un sacrifice, non seulement pour la faute originelle, mais aussi pour tous les péchés actuels des hommes». Le texte affirme la finalité sans imposer le mécanisme, ce qui a permis à l’anglicanisme d’abriter simultanément la lecture substitutive des évangéliques et la lecture sacrificielle et participative des anglo-catholiques. La controverse la plus vive du vingtième siècle est venue de l’intérieur : les discussions consécutives à The Lost Message of Jesus (2003) ont conduit l’Evangelical Alliance britannique à trois années de débats sans produire de condamnation formelle. La liturgie conserve pour sa part un langage d’oblation plutôt que de punition : «a full, perfect, and sufficient sacrifice, oblation, and satisfaction».

Anabaptiste

La tradition anabaptiste a globalement refusé la substitution pénale, jugée liée à l’alliance de l’Église et de l’épée. John Howard Yoder (The Politics of Jesus, 1972) et J. Denny Weaver (The Nonviolent Atonement, 2001) soutiennent qu’une doctrine faisant de la violence subie le moyen du salut légitime structurellement la violence exercée. La proposition alternative est un Christus Victor non violent : la croix est le refus par Jésus des moyens du pouvoir, et la résurrection la vindication divine de ce refus. Le salut consiste alors à entrer dans cette pratique — la Nachfolge — plutôt qu’à recevoir le bénéfice d’une transaction. Menno Simons avait déjà écarté toute doctrine qui dispenserait de la conformité au Christ.

Synthèse

La ligne de partage réelle n’oppose pas ceux qui affirment la substitution à ceux qui la nient, mais ceux qui pensent la croix comme acte du Père sur le Fils et ceux qui la pensent comme acte de Dieu en Christ. La première formulation rend le mécanisme intelligible au prix de la cohérence trinitaire ; la seconde préserve la Trinité au prix de la clarté du mécanisme. Catholiques, orthodoxes et anabaptistes tiennent la seconde ; luthériens et réformés cherchent à tenir les deux, Luther par une communicatio idiomatum maximale, Calvin par la distinction entre la personne du garant et la relation filiale. Le dialogue contemporain a déplacé la question : ce qui sépare n’est plus la validité de la substitution mais la légitimité d’en faire le modèle unique, et sur ce point le refus est aujourd’hui largement partagé.

La croix révèle-t-elle Dieu, ou le cache-t-elle ?

La thèse 20 de Heidelberg affirme que Dieu est connu par les souffrances et la croix. Est-ce à dire que la croix est le lieu privilégié d’une révélation, ou le lieu d’un masque que la foi seule perce ? La question décide du statut de la théologie naturelle et du rapport entre raison et foi.

Catholique

Le Vatican I (Dei Filius, 1870) définit que Dieu peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison à partir des choses créées — position dogmatique qui vise l’agnosticisme et le fidéisme, et qui s’appuie sur Romains 1,20 et Sagesse 13. La croix ne supprime donc pas la connaissance naturelle : elle la surélève et la corrige. Dei Verbum 2 précise que la révélation se fait «par des actions et des paroles intrinsèquement liées», dont la croix est le sommet mais non l’unique lieu. Gaudium et spes 22 formule l’équilibre : c’est «dans le mystère du Verbe incarné» que le mystère de l’homme s’éclaire. La croix révèle, elle ne voile pas.

Orthodoxe

L’Orient n’oppose pas révélation et dissimulation mais essence et énergies. Dieu est absolument inconnaissable en son essence et réellement communiqué en ses énergies (Grégoire Palamas, Triades, 1338-1341 ; concile de Constantinople 1351). La théologie apophatique précède et gouverne la théologie affirmative : Denys l’Aréopagite pose que les négations sont plus vraies que les affirmations. La croix s’inscrit dans ce cadre sans le bouleverser — elle est une manifestation suprême des énergies divines, mais l’inconnaissabilité de l’essence n’en est ni accrue ni diminuée. Le Deus absconditus luthérien apparaît ainsi comme une intuition juste formulée dans un cadre trop pauvre, faute de la distinction palamite.

Réformée

Calvin tient les deux bouts. Il affirme un sensus divinitatis universel et un semen religionis inscrit en tout homme (Institution I, 3), mais il soutient que le péché les corrompt au point que la connaissance naturelle ne produit que l’idolâtrie : l’esprit humain est «une fabrique perpétuelle d’idoles» (I, 11, 8). L’Écriture est alors comme des lunettes qui rendent lisible ce qui était brouillé (I, 6, 1). La croix n’est donc pas un lieu de révélation opposé à la création, mais le contenu de la révélation qui seule permet de lire correctement la création. Barth radicalisera en supprimant le point de contact, dans sa polémique avec Emil Brunner (Nein!, 1934) — décision dont le contexte, la Bekennende Kirche face à une théologie naturelle mise au service du Volk, n’est pas séparable.

Luthérienne

C’est la position source, et elle est plus radicale qu’on ne la rapporte d’ordinaire. Luther distingue le Deus absconditus et le Deus revelatus, mais la dissimulation qu’il vise est double. Il y a le Dieu caché sous le contraire — dans la faiblesse de la croix — et il y a le Dieu caché hors de la parole, le Dieu de la majesté nue dont le Serf arbitre (1525) dit qu’il faut fuir la spéculation sur lui. La consigne pratique en découle : ne pas chercher Dieu ailleurs que dans la chair du Christ. «Si tu veux échapper au désespoir, laisse là toutes les spéculations, et regarde l’homme Jésus» — formule des Propos de table qui condense la méthode. La théologie naturelle n’est pas fausse : elle est dangereuse, parce qu’elle mène au Dieu de la majesté, qui écrase.

Anglicane

Hooker a fixé le cadre en défendant contre les puritains la légitimité de la raison comme voie d’accès à la loi divine : la raison est un don, non un résidu corrompu (Laws, I). L’anglicanisme a donc gardé une théologie naturelle robuste — Butler, Paley, jusqu’à la théologie physique du dix-huitième siècle — tout en accueillant au vingtième la critique barthienne par Mascall et Farrer, puis en réarticulant les deux dans le dialogue science-théologie (Polkinghorne, McGrath). La position résultante est une natural theology reformulée : non une preuve de Dieu à partir du monde, mais une intelligibilité du monde qui devient lisible à la lumière de la révélation. La croix ne clôt pas la question de la nature, elle en donne la clé.

Anabaptiste

La tradition radicale tranche par la pratique plutôt que par l’épistémologie. La connaissance de Dieu n’est ni naturelle ni spéculative mais donnée dans la suivance : on connaît le Christ en le suivant, et pas autrement. Hans Denck a fixé la formule au seizième siècle : «Nul ne peut connaître véritablement le Christ s’il ne le suit dans la vie.» La conséquence herméneutique est forte — le critère de la vérité d’une théologie est la conformité de vie de ceux qui l’enseignent, et une doctrine juste prêchée par des persécuteurs est suspecte par ce seul fait. La croix révèle donc, mais à des disciples : elle n’est pas un objet d’observation, elle est un chemin.

Synthèse

La question est moins celle de la possibilité d’une théologie naturelle que celle de sa fonction. Catholiques, anglicans et orthodoxes la maintiennent dans des cadres différents — naturelle, sapientielle, énergétique — et lui assignent une fonction préparatoire. Luthériens et réformés barthiens la récusent non comme fausse mais comme corruptrice du sujet qui la pratique, et anabaptistes la remplacent par le critère de la suivance. Le débat s’est déplacé depuis un demi-siècle : la théologie naturelle contemporaine ne prétend plus démontrer Dieu mais montrer une intelligibilité du réel, et sous cette forme la theologia crucis ne s’y oppose plus frontalement. Ce qu’elle continue d’interdire, c’est de conclure du monde à un Dieu de puissance — l’interdit que la thèse 21 formule et que Barth a reposé en 1934 dans un contexte qui en montrait l’enjeu politique.

Dieu peut-il souffrir ?

Marc 15,34 et l’impassibilité patristique se contredisent en apparence. La question n’est pas académique : elle décide de ce que la théologie peut dire après Auschwitz, et de ce que la prédication peut promettre aux souffrants.

Catholique

La doctrine reste l’immutabilité et l’impassibilité de la nature divine, mais elle a été considérablement affinée. Jean-Paul II, dans Dominum et vivificantem 39 (1986), écrit qu’il existe en Dieu «une douleur insondable et indescriptible» — formule qui a surpris. La Commission théologique internationale (Questions choisies de christologie, 1980) maintient que la souffrance affecte le Verbe selon son humanité, sans passion de la nature divine. Von Balthasar a proposé la médiation la plus ambitieuse : la distance entre le Père et le Fils dans l’abandon du Vendredi saint n’est pas une rupture mais est comprise dans la distance trinitaire elle-même, qui est distance d’amour. La souffrance de Dieu devient ainsi pensable sans passibilité de la nature — au prix, disent ses critiques, d’une audace spéculative sur le Samedi saint que rien dans l’Écriture n’autorise.

Orthodoxe

La solution orientale est antérieure et différente : le théopaschisme encadré de Constantinople II (553), «un de la Trinité a souffert dans la chair», qui affirme le sujet divin de la passion sans attribuer la passion à la divinité. La communicatio idiomatum fonctionne ici comme une règle de langage rigoureuse : on peut et l’on doit dire «Dieu est mort» parce que le sujet est le Verbe, et l’on ne peut pas dire que la divinité soit morte. La distinction palamite renforce le dispositif : les énergies sont affectées par ce qu’elles touchent, l’essence demeure. La théologie orthodoxe contemporaine se montre pour cette raison réservée envers Moltmann, jugé insuffisamment attentif aux acquis christologiques des sept conciles.

Réformée

La position réformée classique est franchement impassibiliste : Westminster II, 1, énonce que Dieu est «sans corps, parties ni passions» (without body, parts, or passions). Calvin explique les expressions bibliques de repentir ou de colère divine par la accommodatio : Dieu parle à notre mesure, comme une nourrice balbutie avec l’enfant (Institution I, 13, 1). Barth rompt sur ce point, en affirmant que Dieu est libre d’être affecté et que refuser cette liberté serait lui imposer une limite : Dieu peut souffrir sans y être contraint par sa nature (Dogmatique II/1, § 28-30). Jüngel systématise. La théologie réformée contemporaine se partage ainsi entre confessionnalistes attachés à Westminster et barthiens tenant une passibilité librement assumée.

Luthérienne

Le luthéranisme est la seule tradition confessionnelle à avoir doctrinalement préparé la passibilité, par sa doctrine de la communicatio idiomatum au sens du genus maiestaticum : les propriétés divines sont réellement communiquées à l’humanité du Christ (Formule de Concorde VIII), et Luther n’hésite pas devant l’inverse. La théologie luthérienne du vingtième siècle — Moltmann appartient à cette mouvance, formé à Göttingen dans un milieu barthien mais luthérien de tradition — développe la conséquence. L’école finlandaise (Mannermaa) a montré que Luther tenait une union réelle au Christ qui rend la participation à sa passion moins juridique qu’on ne le croyait. La difficulté reste de tenir ensemble la passibilité et l’immutabilité de la promesse : un Dieu changeant ne promet plus rien.

Anglicane

L’article I reprend la formule scolastique — Dieu «sans corps, parties ni passions» — mais l’anglicanisme a produit très tôt des voix dissidentes. Charles Gore et le mouvement kénotique anglais (Lux Mundi, 1889) ont soutenu une limitation volontaire des attributs divins dans l’incarnation. William Temple et surtout The Christian Doctrine of God ont préparé le terrain. La formule la plus citée est celle d’Edward Shillito après la Grande Guerre, dans le poème Jesus of the Scars : «Les dieux n’avaient pas de blessures, mais toi, tu en as» — ce n’est pas une proposition dogmatique, mais elle a fait plus pour la question dans l’anglophonie que bien des traités. La position contemporaine est majoritairement une passibilité qualifiée, dans la ligne de Barth.

Anabaptiste

La tradition radicale n’a pas de doctrine spéculative de l’impassibilité et aborde la question par le martyre. Le Miroir des martyrs (van Braght, 1660) raconte plus de quatre mille exécutions et présuppose partout un Christ présent dans le supplice des siens, non un Dieu contemplant de loin. Le récit de Dirk Willems, qui en 1569 traverse la glace pour sauver son poursuivant et se fait brûler pour ce geste, fonctionne comme argument théologique autant que comme exemple : un Dieu qui n’est pas dans ce feu ne mérite pas d’être confessé. La théologie mennonite contemporaine formule cela comme solidarité plutôt que comme passibilité ontologique — évitant la question métaphysique tout en refusant l’impassibilité pratique.

Synthèse

La question de la passibilité divine n’a jamais été tranchée dogmatiquement, et le mouvement du vingtième siècle a été une réouverture plutôt qu’un renversement. Trois positions se laissent distinguer sans se confondre avec les frontières confessionnelles : l’impassibilité comme clause de qualification, non comme apathie (Cyrille, Thomas, Gavrilyuk, Weinandy) ; le théopaschisme encadré par la christologie conciliaire (Constantinople II, orthodoxie, von Balthasar) ; la passibilité librement assumée (Barth, Jüngel, luthériens contemporains, anglicans majoritaires). La quatrième, une passibilité par nécessité qui ferait de la croix un destin divin, est rejetée de toutes parts, y compris par Moltmann dans ses travaux ultérieurs. La difficulté que Tryphon formule à la voix luthérienne est la plus sérieuse et demeure ouverte : comment un Dieu affecté reste-t-il un Dieu fidèle ? La réponse barthienne — Dieu souffre parce qu’il le veut, et sa fidélité est justement ce qu’il ne cesse pas de vouloir — est aujourd’hui la plus largement reçue, sans être unanime.

Réception historique

Réception patristique (IIe-Ve s.)

Ignace d’Antioche (vers 110) emploie déjà le paradoxe : le Christ est «notre Dieu» qui souffre réellement, contre les docètes (Aux Tralliens 9-10 ; Aux Smyrniotes 1-3). Méliton de Sardes, dans son Homélie sur la Pâque (vers 165), forge les formules théopaschites les plus abruptes de la littérature ancienne : «celui qui a suspendu la terre est suspendu ; celui qui a fixé les cieux est fixé ; Dieu est assassiné» — texte retrouvé en 1936 seulement, et dont la découverte a modifié l’appréciation de l’ancienneté du motif. Le même sermon porte malheureusement la première accusation chrétienne de déicide contre le peuple juif, ce que la recherche contemporaine ne dissocie plus de son évaluation.

Irénée construit la récapitulation contre la gnose : le Christ refait en sens inverse le parcours d’Adam, et l’arbre de la croix répond à l’arbre du jardin (Adversus Haereses V, 16-21). Origène introduit le motif du prix versé au diable (Commentaire sur Matthieu XVI, 8) que Grégoire de Nysse développera par l’image de l’hameçon — la divinité cachée sous l’humanité comme l’appât sur le crochet (Discours catéchétique 24). Grégoire de Nazianze objecte le premier que ce serait outrager Dieu (Discours 45, 22), fixant pour l’Orient le refus de toute transaction avec le diable.

Athanase déplace le centre vers l’incorruptibilité : le Verbe assume un corps mortel pour que la mort soit détruite en lui (De incarnatione 8-9, 54). Augustin introduit le vocabulaire du sacrifice et de la médiation (La Cité de Dieu X, 6 ; 20) et fournit, avec la théorie du sacramentum et exemplum, la matrice des développements latins.

Réception médiévale

Anselme rompt avec le motif du droit du diable et fonde la satisfaction sur l’ordre de la justice (Cur Deus homo, 1098). Le changement est structurel : la croix cesse d’être un affrontement entre Dieu et une puissance adverse pour devenir une opération interne à la relation entre Dieu et l’humanité. Abélard répond par le primat de l’amour manifesté, dans son Commentaire sur Romains (vers 1135), et se voit condamné à Sens (1141) sur la médiation de Bernard — la condamnation ne vise pas directement sa doctrine de la rédemption, mais elle a durablement marginalisé le modèle.

Thomas d’Aquin opère la synthèse dans la Somme III, qq. 46-49 : la passion sauve selon cinq modalités simultanées — mérite, satisfaction, sacrifice, rédemption et efficience — et Thomas refuse expressément que la satisfaction soit une nécessité contraignante pour Dieu, qui aurait pu sauver autrement (q. 46, a. 2). La croix est convenientissimum, très convenable, non nécessaire.

La piété médiévale tardive prend une autre direction que la scolastique. La dévotion à la Passion, les arma Christi, le Stabat Mater, les mystiques rhénans et l’Imitation de Jésus-Christ déplacent l’accent sur la compassion et la conformité. Le retable d’Issenheim de Matthias Grünewald (1512-1516), peint pour un hôpital d’antonins soignant le mal des ardents, montre un crucifié dont le corps porte les plaies des malades qui le regardent : la theologia crucis y est peinte avant d’être écrite.

Réception de la Réforme

Luther formule la theologia crucis à Heidelberg en avril 1518, dans un contexte précis : devant ses frères augustins, six mois après les thèses, avant toute rupture institutionnelle. Le texte est une disputatio académique en quarante thèses, vingt-huit théologiques et douze philosophiques, dont Bucer — alors dominicain — prendra des notes enthousiastes qui le mèneront à la Réforme. Les Operationes in Psalmos (1519-1521) et le Commentaire sur les Galates (1535) approfondissent, ce dernier portant la doctrine de l’échange à son point extrême.

Calvin systématise autrement, par le triplex munus (Institution II, 15) et par la substitution judiciaire (II, 16). L’innovation calvinienne est d’articuler la croix à la descente aux enfers du Symbole en l’interprétant comme la souffrance spirituelle du jugement (II, 16, 10-12) — lecture rejetée par les luthériens, qui maintiennent une descente triomphale, et par les catholiques.

Les réponses catholiques se déploient à Trente. La session VI (1547) sur la justification désigne le Christ comme cause méritoire et maintient la coopération ; la session XXII (1562) articule le sacrifice de la messe au sacrifice unique. Le socinianisme fournit la contestation la plus radicale du siècle : Faust Socin, dans le De Jesu Christo Servatore (1578), démontre que satisfaction et pardon s’excluent logiquement — on ne pardonne pas une dette qui a été payée. L’argument obligera toute la dogmatique protestante ultérieure à se positionner, et Grotius élaborera la théorie gouvernementale (1617) précisément pour y répondre.

Réception moderne (XVIIIe-XIXe s.)

Les Lumières déplacent la question. Kant, dans La religion dans les limites de la simple raison (1793), juge la substitution moralement impensable : la dette morale est «la plus personnelle de toutes» et ne se transfère pas. Schleiermacher reformule la rédemption comme communication de la conscience de Dieu par la personne du Christ, et l’activité réconciliatrice comme entrée dans sa béatitude (La foi chrétienne, 1830-1831, §§ 100-101) — la croix y perd sa fonction causale. Ritschl et Harnack achèvent le mouvement : la croix est la conséquence de la fidélité de Jésus à sa vocation, non un mécanisme salvifique.

La réaction vient de trois côtés. Le réveil évangélique anglo-saxon réaffirme la substitution pénale et en fait l’article distinctif de l’évangélicalisme. Kierkegaard, dans les Miettes philosophiques (1844) et l’École du christianisme (1850), retrouve la theologia crucis par la catégorie du scandale et de l’incognito divin — c’est lui qui prépare la redécouverte du vingtième siècle. Enfin la théologie de la croix reste vivante dans la piété et l’hymnologie, où elle survit à son éclipse dogmatique : les chorals de la Passion selon saint Matthieu de Bach, exécutée à nouveau par Mendelssohn en 1829, ont fait plus pour sa transmission que les manuels.

Réception contemporaine (XXe-XXIe s.)

Le siècle s’ouvre par une redécouverte philologique. Walther von Loewenich (Luthers theologia crucis, 1929) établit que la formule n’est pas un thème parmi d’autres chez Luther mais un principe herméneutique, thèse qui commande toute la recherche ultérieure. Gustaf Aulén (Christus Victor, 1930) propose la typologie des trois modèles — classique, latin, subjectif — qui structurera les manuels pendant un demi-siècle, malgré les critiques portées à sa lecture de Luther.

Barth réélabore la doctrine en Dogmatique IV/1 (1953) sous le titre «Le chemin du Fils de Dieu vers le pays lointain», où le Juge est jugé à la place des jugés — formulation qui maintient la substitution en la rendant trinitairement intelligible. Moltmann publie Der gekreuzigte Gott en 1972, Sölle Leiden en 1973, Jüngel Gott als Geheimnis der Welt en 1977 ; von Balthasar donne la version catholique du Samedi saint dans Mysterium Paschale (1970). En quelques années, la croix redevient le lieu où se décide la doctrine de Dieu.

Le dernier tiers du siècle voit la question se déplacer vers les effets. René Girard (Des choses cachées depuis la fondation du monde, 1978) fait de la croix la révélation du mécanisme victimaire, et Raymund Schwager en tire une sotériologie. Brown et Parker ouvrent la critique féministe en 1989, Delores Williams la critique womaniste en 1993, Weaver l’objection anabaptiste en 2001. Cone publie The Cross and the Lynching Tree en 2011 et Fleming Rutledge The Crucifixion en 2015, qui propose de renoncer à toute théorie unique au profit des motifs bibliques. Sur le plan œcuménique, le dialogue n’a produit aucun accord comparable à la Déclaration commune de 1999 sur la justification — signe que la question, faute d’avoir jamais été définie, n’est pas séparante au sens où l’étaient les doctrines conciliaires.

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2e éd., 2014).

Sources

  • Anselme de Cantorbéry. Pourquoi Dieu s’est fait homme. SC 91. Paris : Cerf, 1963.
  • Athanase d’Alexandrie. Sur l’incarnation du Verbe. SC 199. Paris : Cerf, 1973.
  • Calvin, Jean. Institution de la religion chrétienne, livre II, chap. 15-17. Genève : Labor et Fides, 1955-1958.
  • Luther, Martin. Disputatio Heidelbergae habita (1518). WA 1, 353-374. Trad. fr. dans Œuvres, t. I. Genève : Labor et Fides, 1957.
  • Luther, Martin. Commentaire de l’Épître aux Galates (1535). WA 40/I-II.
  • Méliton de Sardes. Sur la Pâque. SC 123. Paris : Cerf, 1966.
  • Thomas d’Aquin. Somme théologique, IIIa, qq. 46-49. Paris : Cerf, 1986.

Études

  • Aulén, Gustaf. Christus Victor : An Historical Study of the Three Main Types of the Idea of Atonement. London : SPCK, 1931.
  • Balthasar, Hans Urs von. Pâques, le mystère. Paris : Cerf, 1981.
  • Barth, Karl. Dogmatique IV/1. Genève : Labor et Fides, 1966.
  • Cone, James H. The Cross and the Lynching Tree. Maryknoll : Orbis, 2011.
  • Gavrilyuk, Paul L. The Suffering of the Impassible God : The Dialectics of Patristic Thought. Oxford : Oxford University Press, 2004.
  • Girard, René. Des choses cachées depuis la fondation du monde. Paris : Grasset, 1978.
  • Hengel, Martin. La crucifixion dans l’Antiquité et la folie du message de la croix. LD 105. Paris : Cerf, 1981.
  • Jüngel, Eberhard. Dieu mystère du monde. 2 vol. Paris : Cerf, 1983.
  • Loewenich, Walther von. Luthers theologia crucis. München : Kaiser, 1929.
  • Moltmann, Jürgen. Le Dieu crucifié. Paris : Cerf, 1974.
  • Rutledge, Fleming. The Crucifixion : Understanding the Death of Jesus Christ. Grand Rapids : Eerdmans, 2015.
  • Sölle, Dorothee. Souffrances. Paris : Cerf, 1992.
  • Weaver, J. Denny. The Nonviolent Atonement. 2e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 2011.
  • Weinandy, Thomas G. Does God Suffer? Notre Dame : University of Notre Dame Press, 2000.
  • Williams, Delores S. Sisters in the Wilderness : The Challenge of Womanist God-Talk. Maryknoll : Orbis, 1993.

Compléments

  • Brown, Joanne Carlson, et Rebecca Parker. « For God So Loved the World? » Dans Christianity, Patriarchy, and Abuse, dir. J. C. Brown et C. R. Bohn. New York : Pilgrim, 1989.
  • Moffitt, David M. Atonement and the Logic of Resurrection in the Epistle to the Hebrews. NovTSup 141. Leiden : Brill, 2011.
  • Sobrino, Jon. Jésus en Amérique latine. Paris : Cerf, 1986.

Voir aussi

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes sur la théologie de la croix.

H1. Theologia crucis : la fortune d’une expression

  • Doctorat
  • Théologie historique
  • 4-5 ans

Hypothèse. L’expression n’apparaît que dans la Dispute de Heidelberg (1518) et dans quelques textes contemporains, puis disparaît du luthéranisme jusqu’à sa redécouverte par la Lutherrenaissance au XXe siècle ; l’éclipse est mesurable et demande explication.

État de la question
La redécouverte par Walther von Loewenich (1929) est connue. L’éclipse de quatre siècles n’a pas été documentée sériellement.
Corpus
Dispute de Heidelberg, thèses 19-21 ; Opérations sur les Psaumes ; dogmatiques luthériennes du XVIIe ; von Loewenich ; Moltmann, Le Dieu crucifié.
Méthode
Relever les occurrences de l’expression et de ses équivalents dans un corpus daté de 1520 à 1930.

Ce qui la réfuterait : Une présence continue de l’expression dans la tradition luthérienne.

H2. Les modèles de la rédemption : une typologie testable

  • Doctorat
  • Théologie systématique
  • 4-5 ans

Hypothèse. La typologie d’Aulén — classique, latin, subjectif — simplifie les positions des auteurs qu’elle classe, et la relecture des sources montre que la plupart combinent plusieurs modèles, ce qui est vérifiable auteur par auteur.

État de la question
Christus Victor (1930) a fixé une grille encore employée. Ses simplifications sont dénoncées ponctuellement sans relecture systématique.
Corpus
Aulén, Christus Victor ; Irénée ; Grégoire de Nysse ; Anselme, Cur Deus homo ; Abélard ; Luther ; Calvin.
Méthode
Coder chez chaque auteur la présence des trois modèles et mesurer les combinaisons.

Ce qui la réfuterait : Une correspondance stricte entre les auteurs et les types d’Aulén.

H3. La croix dans l’iconographie des quatre premiers siècles

  • Master
  • Archéologie chrétienne
  • 12-18 mois

Hypothèse. La rareté de la représentation du crucifié avant le Ve siècle, malgré la centralité théologique de la croix, s’explique par le statut infamant du supplice plutôt que par un aniconisme, ce que la documentation permet de tester.

État de la question
Le fait est connu ; l’explication oscille entre aniconisme, discipline de l’arcane et infamie du supplice.
Corpus
Graffito du Palatin ; portes de Sainte-Sabine (vers 430) ; coffret de Brescia ; symboles cruciformes antérieurs ; sources sur l’infamie de la croix.
Méthode
Recenser les représentations datées et coder leur contexte, puis évaluer les trois explications.

Ce qui la réfuterait : Des représentations du crucifié nombreuses avant le Ve siècle.

H4. « Dieu est mort » : de Luther à Moltmann

  • Master
  • Théologie historique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La formule luthérienne sur la mort de Dieu, reprise par Hegel puis par Moltmann, change trois fois de sens au cours de cette transmission, et les glissements sont repérables dans les formulations elles-mêmes.

État de la question
La filiation est affirmée par Moltmann lui-même. Les déplacements sémantiques ne sont pas analysés.
Corpus
Luther, cantique O Traurigkeit et Disputatio de divinitate et humanitate Christi ; Hegel, Phénoménologie ; Moltmann, Le Dieu crucifié ; Jüngel.
Méthode
Comparer les formulations et leur contexte argumentatif chez les trois auteurs.

Ce qui la réfuterait : Une continuité sémantique établie entre les trois usages.

Quiz — La théologie de la croix

Que soutiennent ensemble les thèses 19 et 20 de la Dispute de Heidelberg (1518) ?

Luther, Disputatio Heidelbergae, WA 1, 354.