En 1900, environ huit chrétiens sur dix vivaient en Europe ou en Amérique du Nord. Aujourd’hui, environ deux sur trois vivent ailleurs. Ce déplacement, accompli en un siècle, est le fait majeur de l’histoire chrétienne contemporaine, et il rend caduques la plupart des catégories héritées du dix-neuvième siècle — à commencer par celle de pays de mission.
Précaution statistique Les chiffres qui suivent proviennent principalement de la World Christian Database et des enquêtes du Pew Research Center. Ils doivent être maniés avec prudence : ils reposent sur des déclarations d’Églises dont les critères d’appartenance diffèrent radicalement — baptisés pour les uns, membres communiants pour les autres, participants réguliers pour d’autres encore —, et sur des recensements nationaux dont beaucoup n’interrogent pas la religion. Les ordres de grandeur sont fiables ; les valeurs précises ne le sont pas. Cette incertitude est elle-même un objet de recherche.
Les grands ensembles
| Région | Christianisme vers 1900 | Aujourd’hui (ordre de grandeur) | Dynamique dominante |
|---|
| Afrique subsaharienne | Quelques millions | Six à sept cents millions | Croissance continue ; catholicisme, protestantisme, pentecôtisme et Églises indépendantes africaines |
| Amérique latine | Catholicisme quasi hégémonique | Toujours majoritairement chrétienne, mais recomposée | Érosion catholique rapide au profit du pentecôtisme et des sans-religion |
| Asie de l’Est | Minorités | Chine : estimations très divergentes, de quarante à cent millions ; Corée du Sud : environ un quart de la population | Croissance difficile à mesurer, en partie hors des structures enregistrées |
| Europe | Appartenance quasi universelle | Recul de l’appartenance déclarée dans presque tous les pays | Sécularisation institutionnelle ; immigration chrétienne du Sud |
| Amérique du Nord | Appartenance élevée et stable | Montée rapide des sans-affiliation depuis 1990 | Fin de l’exception américaine ; polarisation politico-religieuse |
Le pentecôtisme et les Églises indépendantes
Né en 1906 à Los Angeles, le pentecôtisme est, avec les mouvements charismatiques qui en dérivent, le phénomène religieux le plus rapide du vingtième siècle : plusieurs centaines de millions de fidèles, dont l’immense majorité hors d’Occident. Quatre traits expliquent sa capacité d’expansion.
Un coût d’entrée faible. Fonder une assemblée ne suppose ni séminaire, ni ordination, ni bâtiment, ni reconnaissance extérieure. Là où les Églises historiques doivent former puis envoyer un pasteur, le pentecôtisme laisse surgir des ministres localement.
Une prise en charge du malheur. Guérison, délivrance, discernement des puissances : le pentecôtisme parle un langage qui prend au sérieux la maladie, la sorcellerie et l’adversité, là où le christianisme missionnaire occidental les avait souvent traitées comme des superstitions à dissiper.
Une mobilité sociale. Les travaux de David Martin et d’Andrew Chesnut ont documenté l’effet de discipline économique — abstinence, épargne, stabilité conjugale — chez des populations urbaines récemment migrantes. L’analogie avec la thèse de Weber a été faite ; elle demande les mêmes précautions.
Une place pour les femmes, majoritaires dans les assemblées et souvent reconnues comme prophétesses ou fondatrices, dans des contextes où les Églises historiques leur ferment le ministère.
Les Églises indépendantes africaines forment un ensemble distinct et ancien. Le kimbanguisme naît d’un mouvement de 1921 au Congo belge, dont le fondateur Simon Kimbangu meurt après trente ans de détention ; l’Église qui porte son nom est reconnue en 1959 et compte aujourd’hui plusieurs millions de membres. Les Églises aladura du Nigeria, la Zion Christian Church d’Afrique du Sud relèvent de la même famille : nées hors des missions, elles articulent christianisme et cultures locales sans médiation européenne.
Ce que la bascule a changé
Pour le catholicisme, la géographie épiscopale s’est inversée : les vocations viennent d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, et des prêtres de ces continents desservent des paroisses européennes — la «mission inversée». Les synodes romains y gagnent une composition sans commune mesure avec celle de Vatican II.
Pour la Communion anglicane, l’effet est plus brutal encore : le Nigeria compte à lui seul davantage d’anglicans pratiquants que l’Angleterre, et la conférence du GAFCON, réunie pour la première fois en 2008, revendique de représenter la majorité numérique de la Communion. Les conflits sur la sexualité, exposés plus loin, sont inséparables de ce déplacement.
Pour la théologie, la conséquence est en cours. Andrew Walls a formulé le principe : le christianisme n’a pas de centre culturel permanent, et chaque déplacement de son centre de gravité a produit une théologie nouvelle — l’Orient grec, l’Occident latin, l’Europe réformée, et aujourd’hui le Sud. Les théologies africaine, asiatique et latino-américaine des cinquante dernières années sont traitées dans les modules thématiques du site ; ce qui reste ouvert est leur effet sur la dogmatique reçue.
Pendant que le christianisme croît ailleurs, il recule là où il s’était institutionnalisé. Le phénomène est massif, il est mesuré, et son interprétation est l’un des débats les plus disputés des sciences sociales des cinquante dernières années — parce qu’il engage la question de savoir si la modernité produit nécessairement la sécularisation.
Les faits
Les indicateurs convergent dans presque toute l’Europe occidentale : chute de la pratique dominicale, de l’appartenance déclarée, des baptêmes, des mariages religieux et des vocations. La Suisse fournit un cas bien documenté : au recensement de 1970, la quasi-totalité de la population se déclarait catholique ou protestante ; aujourd’hui, la part des personnes sans appartenance religieuse est devenue la première catégorie dans plusieurs cantons, et elle dépasse le tiers au niveau national. Les Églises réformées cantonales ont perdu la majorité de leurs membres en deux générations.
Deux précisions s’imposent. Premièrement, le recul ne touche pas également tous les indicateurs : le recours aux rites de passage, en particulier aux funérailles, résiste beaucoup plus longtemps que la pratique régulière. Deuxièmement, il n’est pas uniforme : la Pologne, longtemps citée comme contre-exemple, connaît depuis une décennie l’une des chutes de pratique les plus rapides jamais enregistrées, tandis que les États-Unis, longtemps traités comme une exception, voient la part des sans-affiliation passer d’environ cinq pour cent au début des années 1970 à près de trois dixièmes de la population aujourd’hui.
Les théories en présence
| Modèle | Thèse | Tenants | Difficulté |
|---|
| Sécularisation classique | Différenciation des sphères, rationalisation et urbanisation entraînent mécaniquement le déclin religieux | Weber, Bryan Wilson, Peter Berger (jusqu’aux années 1990) | Berger l’a lui-même répudiée en 1999, écrivant que le monde contemporain est massivement religieux et que l’exception est l’Europe, non l’inverse |
| Économie religieuse | Le déclin vient du monopole et de la subvention publique : là où le marché religieux est concurrentiel, la pratique se maintient | Rodney Stark, Roger Finke | Explique mal le cas américain récent, où la concurrence est maximale et la pratique décline |
| Croire sans appartenir | La croyance survit à l’appartenance ; les Églises exercent une religion «par procuration» pour une majorité qui n’y participe plus mais y tient | Grace Davie | La croyance déclarée décline désormais aussi, avec un décalage d’une génération |
| Chaîne de mémoire | La religion est un mode de croire qui s’autorise d’une tradition ; la modernité brise la transmission plutôt que la croyance | Danièle Hervieu-Léger | Rend bien compte du bricolage contemporain, moins des recompositions collectives |
| Âge séculier | Ce qui change n’est pas la quantité de croyance mais ses conditions : on passe d’un monde où il était impossible de ne pas croire à un monde où la foi est une option parmi d’autres | Charles Taylor, A Secular Age (2007) | Description philosophique puissante, difficile à opérationnaliser empiriquement |
La répudiation de Berger en 1999 mérite d’être soulignée : l’un des principaux théoriciens de la sécularisation écrit que la thèse était fausse, que le monde est aussi religieux qu’il l’a jamais été, et que l’Europe occidentale constitue l’exception qui demande explication. Ce renversement a réorienté toute la discipline, et il rappelle que la sécularisation était souvent posée comme une loi alors qu’elle décrivait une région.
Les conséquences institutionnelles
Le patrimoine. Des milliers d’édifices deviennent inutilisables faute de fidèles et de moyens. Les Pays-Bas, qui ont commencé tôt, offrent la plus large gamme de reconversions — bibliothèques, logements, salles de concert, commerces — et le débat sur les critères d’une reconversion acceptable est devenu un dossier public. En France, la propriété publique des églises antérieures à 1905 déplace la question vers les communes.
Le financement. Les modèles divergent et leur robustesse est inégale : impôt ecclésiastique en Allemagne et dans plusieurs cantons suisses, dotation publique en Belgique, offrandes et fondations en France, rémunération partielle par l’État en Grèce. L’impôt ecclésiastique a l’avantage de la prévisibilité et l’inconvénient de rendre visible et coûteuse la sortie de l’Église, ce que les statistiques allemandes de désaffiliation illustrent chaque année.
Le ministère. La pénurie de desservants transforme la carte paroissiale : regroupements, équipes, ministères laïcs, prêtres venus du Sud. Elle transforme aussi la fonction pastorale, désormais largement administrative, ce dont les intéressés témoignent abondamment.
Le rapport à la société. Les Églises passent du statut d’institution englobante à celui d’acteur parmi d’autres, avec deux stratégies concurrentes : la spécialisation identitaire, qui accepte la minorité et resserre l’exigence, et la présence diffuse, qui maintient un service religieux pour une population non pratiquante. Les deux coexistent souvent dans la même Église, et leur conflit structure une part des débats internes contemporains.
Trois dossiers dominent la période récente : la révélation systématique des abus sexuels et de leur dissimulation, la fracture orthodoxe née de la question ukrainienne, et l’état des relations œcuméniques après un demi-siècle de dialogue. Aucun n’est clos.
La crise des abus
Le fait décisif n’est pas la découverte des abus — ils étaient connus localement — mais l’établissement, par des enquêtes indépendantes conduites selon des méthodes d’historiens et de statisticiens, de leur caractère systémique et de la dissimulation institutionnelle qui les a accompagnés.
| Date | Enquête | Apport |
|---|
| 2002 | Boston Globe, équipe Spotlight | Établit la pratique du déplacement des prêtres signalés d’une paroisse à l’autre |
| 2004 et 2011 | Rapports John Jay College, commandés par l’épiscopat américain | Première quantification sur archives ecclésiales : environ quatre pour cent des prêtres en exercice de 1950 à 2002 mis en cause |
| 2009 | Rapports Ryan et Murphy, Irlande | Établissent l’ampleur des abus en institutions et l’implication des autorités civiles |
| 2013-2017 | Commission royale australienne | Enquête publique de quatre ans, toutes institutions confondues ; recommandations sur le secret de la confession |
| 2018 | Étude MHG, Allemagne, commandée par l’épiscopat | Analyse de soixante-dix ans d’archives diocésaines |
| 2021 | Commission indépendante sur les abus dans l’Église, France (CIASE) | Estimation par enquête en population générale ; le chiffre de trois cent trente mille victimes de clercs et de laïcs en Église depuis 1950 a fait l’objet d’une controverse méthodologique publique, sans que l’ordre de grandeur soit invalidé |
| 2022 | Rapport Guidepost, Southern Baptist Convention | Établit la tenue secrète d’une liste de ministres mis en cause et l’obstruction de la direction |
| 2024 | Étude ForuM, Église évangélique d’Allemagne | Première étude indépendante sur le protestantisme allemand ; conclut à une sous-estimation systématique |
Ce que les enquêtes établissent en commun. Le phénomène n’est propre ni au catholicisme ni au célibat : il est documenté dans des Églises protestantes, dans des mouvements évangéliques, chez les Témoins de Jéhovah, dans les institutions éducatives laïques et sportives. Ce qui est propre à chaque institution est la forme de la dissimulation, et elle dépend de sa structure : mutation discrète et for interne dans un système hiérarchique centralisé, autonomie congrégationnelle empêchant tout signalement croisé dans un système décentralisé.
Les réponses institutionnelles catholiques sont datées et vérifiables : normes de 2001 réservant les cas au Saint-Office ; sommet romain de février 2019 ; motu proprio Vos estis lux mundi (mai 2019), qui impose l’obligation de signalement au sein de l’Église et instaure une procédure visant les évêques ; abolition du secret pontifical en décembre 2019 ; révision du livre VI du Code de droit canonique en 2021, qui qualifie l’abus de délit contre la dignité de la personne et non plus seulement contre les obligations du clerc. L’efficacité de ce dispositif fait l’objet d’évaluations contradictoires et la question de la responsabilité des supérieurs demeure le point faible reconnu.
Le pape Léon XIV, élu le 8 mai 2025, a rencontré en novembre 2025 quinze survivants d’abus commis par des membres du clergé en Belgique, puis d’autres survivants en février 2026. Sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée le 25 mai 2026, porte sur l’intelligence artificielle.
La fracture orthodoxe
Le concile panorthodoxe de Crète, en juin 2016, préparé pendant plus de cinquante ans, se tient sans quatre Églises dont le patriarcat de Moscou : la difficulté structurelle de l’orthodoxie à produire une instance de décision commune y est apparue avant toute crise politique.
La rupture survient deux ans plus tard. En octobre 2018, le patriarcat de Moscou rompt la communion avec Constantinople ; le 5 janvier 2019, le patriarche œcuménique accorde le τόμος d’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine. Moscou rompt ensuite avec les Églises d’Alexandrie, de Grèce et de Chypre qui reconnaissent la nouvelle Église.
L’invasion de l’Ukraine en février 2022 aggrave tout. Le patriarcat de Moscou soutient la position officielle russe ; l’Église orthodoxe ukrainienne, historiquement liée à Moscou, déclare en mai 2022 son indépendance. Le Parlement ukrainien adopte en août 2024 une loi visant les organisations religieuses liées à la Russie ; le Conseil œcuménique des Églises a fait part de ses réserves, estimant que ni les crimes de personnes ni les affiliations historiques d’un organisme religieux ne peuvent fonder des mesures s’apparentant à une punition collective. La guerre se poursuit à la mi-2026.
Le dossier est, du point de vue de ce module, exemplaire : c’est un schisme juridictionnel — celui qui, selon la typologie établie au module V, se résout d’ordinaire en une génération — devenu inextricable par son enchevêtrement avec un conflit armé.
L’œcuménisme : ce qui est acquis, ce qui bloque
| Domaine | État |
|---|
| Justification | Réglé. Déclaration commune de 1999, reçue par les méthodistes (2006), les anglicans (2016) et les réformés (2017) |
| Christologie avec les Églises orientales | Réglé doctrinalement (1973, 1990, 1994, 1996) ; communion non rétablie |
| Baptême | Largement reconnu entre la plupart des traditions |
| Eucharistie | Convergences (document de Lima, 1982 ; ARCIC) ; hospitalité eucharistique non généralisée |
| Ministère ordonné | Bloqué. Succession apostolique, validité des ordinations, question du ministère féminin |
| Primauté | En travail. Ravenne (2007), Chieti (2016), Alexandrie (2023) ; articulation primauté-synodalité non résolue |
| Éthique | Divergence croissante. Sexualité, fin de vie, famille — le seul domaine où l’écart s’est accru depuis 1965 |
Ce tableau appelle une observation. Les questions doctrinales qui avaient motivé les séparations du seizième siècle sont largement réglées ; celles qui bloquent aujourd’hui — ministère, primauté, éthique — n’étaient pas, pour deux d’entre elles, les motifs des ruptures. L’œcuménisme a résolu les problèmes qu’il s’était donnés et s’en est trouvé d’autres.
Lignes de recomposition
La ligne de fracture interne. Dans plusieurs traditions, le clivage principal ne passe plus entre confessions mais à l’intérieur de chacune, entre pôles dits progressiste et traditionaliste. Le cas anglican est le plus visible — résolution I.10 de Lambeth en 1998, consécration de Gene Robinson en 2003, GAFCON en 2008, Église anglicane d’Amérique du Nord en 2009, décisions sur les bénédictions en Angleterre en 2023 — mais le phénomène est général : conflits liturgiques catholiques autour de Traditionis custodes (2021) et doctrinaux autour de Fiducia supplicans (2023), divisions méthodistes américaines avec la séparation de la Global Methodist Church en 2022.
La question écologique est devenue un lieu théologique. Le patriarche Bartholomée a fait de la protection de la création un thème central dès les années 1990 ; l’encyclique Laudato si’ (2015) est le premier texte magistériel d’ampleur sur le sujet et son argument est théologique avant d’être moral : la création n’est pas un stock de ressources mais un don portant la marque du Créateur.
Les nouvelles questions. L’intelligence artificielle, la fin de vie, les biotechnologies et le statut du vivant ouvrent un champ où les traditions n’ont pas de position héritée et doivent construire. C’est une situation rare et elle mérite d’être signalée comme telle : la plupart des questions débattues dans ce cursus avaient des siècles derrière elles.
Limite de ce module L’histoire du temps présent ne dispose ni du recul ni des archives. Les faits rapportés ici sont datés et vérifiables ; leur hiérarchisation ne l’est pas, et une part de ce qui paraît aujourd’hui décisif se révélera secondaire. Ce module doit être relu comme un état des lieux daté, non comme un jugement.