Le module VI traite la Réforme comme événement. Celui-ci traite les hommes : leur formation, le moment de leur rupture, ce qu’ils ont écrit, la ville qui les a portés, et ce qui s’est transmis après eux. La comparaison fait apparaître des régularités que les biographies isolées ne montrent pas — notamment que presque aucun d’entre eux n’était théologien de formation.
Tableau d’ensemble
| Nom | Dates | Formation initiale | Ville | Œuvre maîtresse |
|---|
| Martin Luther | 1483-1546 | Droit, puis théologie augustinienne | Wittenberg | De la liberté du chrétien (1520) ; Grand Catéchisme (1529) ; Bible allemande (1534) |
| Philippe Mélanchthon | 1497-1560 | Humanités et grec | Wittenberg | Loci communes (1521) ; Confession d’Augsbourg (1530) |
| Ulrich Zwingli | 1484-1531 | Humanités, prêtre séculier | Zurich | Commentaire sur la vraie et la fausse religion (1525) |
| Martin Bucer | 1491-1551 | Dominicain, puis humanisme | Strasbourg, Cambridge | Du Royaume du Christ (1550) ; œuvre de médiation |
| Heinrich Bullinger | 1504-1575 | Humanités | Zurich | Décades (1549-1551) ; Confession helvétique postérieure (1566) |
| Guillaume Farel | 1489-1565 | Humanités, cercle de Meaux | Neuchâtel | Sommaire et brève déclaration (1529), premier exposé réformé en français |
| Jean Calvin | 1509-1564 | Droit, humanités | Genève | Institution de la religion chrétienne (1536-1560) ; commentaires bibliques |
| Pierre Viret | 1511-1571 | Humanités à Paris | Lausanne, Nîmes | Une quarantaine d’ouvrages, majoritairement en dialogues |
| Théodore de Bèze | 1519-1605 | Droit, poésie latine | Genève | Éditions critiques du Nouveau Testament ; Du droit des magistrats (1574) |
| Thomas Cranmer | 1489-1556 | Théologie, Cambridge | Cantorbéry | Book of Common Prayer (1549, 1552) |
| John Knox | vers 1514-1572 | Prêtre, notaire apostolique | Édimbourg | Scots Confession et Book of Discipline (1560) |
| Menno Simons | 1496-1561 | Prêtre de paroisse | Itinérant, Pays-Bas du Nord | Fondement de la doctrine chrétienne (1539-1540) |
| Balthasar Hubmaier | vers 1480-1528 | Docteur en théologie, élève d’Eck | Waldshut, Nikolsbourg | Des hérétiques et de ceux qui les brûlent (1524) |
Une régularité peu relevée Sur les treize figures du tableau, un seul est docteur en théologie — Hubmaier, formé par Johann Eck, l’adversaire de Luther à Leipzig — et il sera brûlé par les catholiques. Deux sont juristes de formation, Calvin et Bèze ; six viennent des humanités ; quatre sont des clercs sans formation universitaire supérieure. Luther lui-même est docteur en théologie mais dans un cursus monastique. Cette composition explique deux traits de la Réforme : son recours constant aux langues anciennes, hérité de l’humanisme, et sa capacité à produire des ordonnances ecclésiastiques, héritée du droit.
La rupture : quatre chemins différents
Le moment et la manière de la rupture varient, et ces différences déterminent la forme des Églises qui en sortent.
Luther : la rupture procédurale. Il ne quitte pas l’Église, il est excommunié en janvier 1521 au terme d’une procédure qu’il a lui-même engagée par une contestation universitaire. Sa théologie se forme pendant le conflit, ce que les datations montrent : la découverte dite de la tour, sur la justice de Dieu comme justice qui justifie, est située par lui rétrospectivement, et les historiens la placent entre 1515 et 1518 sans pouvoir trancher.
Zwingli : la rupture par l’exégèse. Il commence en 1519 à prêcher l’évangile de Matthieu en continu, chapitre après chapitre, contre le système des péricopes. La rupture procède d’une décision de méthode : lire le texte entier dans l’ordre, et en tirer les conséquences pratiques. L’affaire des saucisses du carême 1522 chez l’imprimeur Froschauer en est l’application directe — Zwingli n’en mange pas, il défend le droit de ceux qui en ont mangé, l’Écriture ne prescrivant pas le jeûne.
Calvin : la rupture par conversion et par exil. La «conversion subite» dont il parle dans la préface du commentaire des Psaumes (1557) est datée par lui de manière imprécise, vers 1533-1534. Il fuit la France après l’affaire des Placards d’octobre 1534 et publie l’Institution à Bâle en 1536, à vingt-six ans, avec une préface à François Ier qui est une apologie des persécutés. Sa théologie est constituée avant son ministère, ce qui est l’inverse de Luther.
Les radicaux : la rupture par cohérence. Grebel et Manz ne rompent pas avec Rome mais avec Zwingli, en 1525, en lui reprochant de ne pas appliquer ses propres principes. La rupture est donc seconde, et elle porte sur le rythme et sur l’autorité compétente, non sur la doctrine — point établi au module VI.
Ce qu’ils ont écrit, et pour qui
Le genre adopté est un choix théologique avant d’être un choix littéraire.
| Genre | Auteurs | Public visé | Effet |
|---|
| Somme systématique | Calvin, Mélanchthon | Étudiants, pasteurs | Fixe une doctrine transmissible et enseignable |
| Commentaire biblique suivi | Calvin, Bucer, Bullinger, Zwingli | Prédicateurs | Lie la doctrine au texte et la rend vérifiable |
| Catéchisme | Luther, Calvin, Bullinger | Enfants, familles | Assure la transmission domestique — le facteur décisif sur la longue durée |
| Traité polémique | Tous | Adversaires et opinion | Rapide, imprimé, traduit ; fait l’événement |
| Dialogue | Viret | Public non savant | Grande efficacité immédiate, faible survie éditoriale |
| Liturgie | Cranmer, Bucer, Calvin | Assemblée entière | Le plus durable de tous : on récite encore Cranmer |
| Traduction biblique | Luther, Olivétan, Tyndale | Tous | Effet linguistique national ; le plus imprévu |
Le cas de Cranmer mérite d’être signalé. Il n’a produit ni somme ni commentaire majeur, et son influence dépasse peut-être celle de tous les autres sur le christianisme anglophone, parce qu’il a écrit ce que les gens prononcent. Les formules du Book of Common Prayer — l’office funèbre, les vœux du mariage — sont récitées depuis quatre cent soixante-dix ans et ont façonné la prose anglaise autant que Shakespeare. La liturgie est un genre théologique sous-estimé.
Les seconds rôles décisifs
Trois figures, rarement mises au premier plan, ont pesé autant que les fondateurs.
Martin Bucer est l’homme des médiations : il rapproche Luther et les Suisses dans la Concorde de Wittenberg (1536), forme Calvin pendant son exil strasbourgeois de 1538 à 1541 — Calvin y apprend l’organisation ecclésiastique, la liturgie et le chant des psaumes qu’il transposera à Genève —, puis, réfugié en Angleterre après l’Intérim, influence la révision du Book of Common Prayer de 1552. Son œuvre propre a été peu lue et son action a été partout.
Heinrich Bullinger succède à Zwingli en 1531 et dirige Zurich pendant quarante-quatre ans. Sa correspondance conservée compte environ douze mille lettres, l’une des plus vastes du siècle : il est le centre nerveux du protestantisme européen, conseille les exilés anglais et italiens, et rédige la Confession helvétique postérieure (1566), adoptée de l’Écosse à la Hongrie. Le Consensus Tigurinus qu’il conclut avec Calvin en 1549 unifie les Églises suisses sur la Cène.
Philippe Mélanchthon, professeur de grec à vingt et un ans, donne à la Réforme son premier manuel dogmatique et son texte confessionnel, réorganise les universités allemandes — d’où son surnom de praeceptor Germaniae — et négocie tous les colloques. Sa modération lui vaudra après la mort de Luther d’être accusé par les gnésio-luthériens d’avoir trahi le maître, et la Formule de Concorde se construira en partie contre lui.
Ce qui les sépare : cinq points, une seule rupture
| Question | Luther | Zwingli | Calvin | Radicaux |
|---|
| Justification | Par la foi seule, imputée | Idem | Idem, avec insistance sur l’union au Christ | Idem, avec insistance sur la conduite |
| Écriture et usages | Est permis ce qui n’est pas interdit | Est interdit ce qui n’est pas prescrit | Position proche de Zwingli, tempérée | Position de Zwingli, appliquée sans exception |
| Cène | Présence réelle, orale | Mémorial et profession | Communion réelle par l’Esprit | Mémorial et engagement communautaire |
| Baptême | Des enfants, fondé sur la promesse | Des enfants, fondé sur l’alliance | Idem Zwingli | Des croyants seuls |
| Magistrat | Deux règnes ; évêque de nécessité | Cité chrétienne ; le conseil arbitre | Instance mixte, consistoire | Séparation ; refus de l’épée |
Le tableau fait apparaître ce que les polémiques ont masqué : sur la justification, les quatre colonnes disent la même chose. La divergence commence au deuxième point, avec le statut de ce que l’Écriture ne dit pas, et elle devient rupture aux deux derniers — baptême et magistrat —, c’est-à-dire sur la question de savoir qui appartient à l’Église et qui décide. La Réforme s’est divisée sur l’ecclésiologie, non sur le salut.
Les villes
Aucun réformateur n’a réussi seul. Chacun dépend d’une configuration urbaine — un conseil, une imprimerie, une école, un réseau marchand — et le sort de la Réforme locale se joue autant sur ces conditions que sur la prédication.
| Ville | Décision | Instrument décisif | Portée |
|---|
| Wittenberg | Université fondée en 1502 par le prince électeur | Protection de Frédéric le Sage ; imprimeries | La Réforme naît d’une faculté, non d’une paroisse |
| Zurich | Disputes publiques de 1523, arbitrées par le conseil | La Prophezei, école biblique quotidienne dès 1525 | Modèle de la réforme par dispute municipale |
| Strasbourg | Ville libre d’Empire, réforme progressive | Tolérance relative : accueille dissidents, réfugiés, spiritualistes | Laboratoire ; forme Calvin |
| Genève | Réforme votée par le Conseil général le 21 mai 1536 | Ordonnances de 1541 ; Académie de 1559 ; imprimeries des réfugiés | Centre d’exportation vers la France, l’Écosse, les Pays-Bas |
| Lausanne | Dispute d’octobre 1536, imposée par Berne | Académie de 1537 | Première école de langue française ; son démantèlement de 1559 fait Genève |
| Londres et Cantorbéry | Décision royale et parlementaire | Livre de prière imposé par acte d’uniformité | Seule réforme majeure conduite par l’État |
Le cas genevois mérite une précision souvent omise : le vote du 21 mai 1536 précède l’arrivée de Calvin de quelques semaines. La ville s’est réformée sans lui, sous l’effet de la prédication de Farel et de la rupture avec l’évêque et avec la Savoie. Calvin n’est pas l’auteur de la Réforme genevoise ; il en est l’organisateur, à partir de 1541 et après trois ans d’exil.
Ce qu’ils ont fait de leurs adversaires
Un module sur les réformateurs qui omettrait ce point serait une hagiographie. Les faits, datés.
Luther approuve la répression des paysans en 1525 et l’exécution des anabaptistes comme séditieux ; il publie en 1543 Des Juifs et de leurs mensonges, dont les Églises luthériennes ont formellement pris leurs distances — Fédération luthérienne mondiale en 1984, Église évangélique luthérienne d’Amérique en 1994.
Zwingli approuve la noyade de Felix Manz dans la Limmat le 5 janvier 1527, premier protestant exécuté par des protestants. Il meurt lui-même les armes à la main à Kappel en 1531, ce que Luther commentera durement.
Calvin requiert et obtient la condamnation de Michel Servet, brûlé à Genève le 27 octobre 1553, et publie l’année suivante une défense du châtiment des hérétiques par le magistrat. Sébastien Castellion lui répond immédiatement par le Traité des hérétiques (1554) : «tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme.» Genève a érigé en 1903 un monument expiatoire, et l’Église protestante de Genève a renouvelé cette reconnaissance en 2011.
Cranmer fait brûler des anabaptistes sous Édouard VI, notamment Joan Bocher en 1550, et meurt lui-même sur le bûcher à Oxford le 21 mars 1556, après avoir rétracté ses rétractations et tendu au feu la main qui les avait signées.
Les radicaux sont les seuls à n’avoir exécuté personne, faute de pouvoir et par doctrine. L’épisode de Münster (1534-1535) est l’exception qui a servi à disqualifier l’ensemble du mouvement, alors que le courant majoritaire avait refusé l’épée à Schleitheim sept ans plus tôt.
La postérité : ce qui s’est transmis
| Réformateur | Ce qui a survécu | Ce qui s’est perdu |
|---|
| Luther | Les catéchismes, les cantiques, la Bible allemande, la doctrine de la justification | Sa théologie de la croix, redécouverte seulement au XXe siècle par la Lutherrenaissance |
| Calvin | L’Institution, les commentaires, le modèle presbytéral, les psaumes | Sa doctrine de la Cène, souvent remplacée par celle de Zwingli dans les paroisses réformées |
| Zwingli | La lecture continue, le dépouillement du culte | Son nom : le zwinglianisme a été absorbé par le calvinisme via le Consensus Tigurinus |
| Bucer | Son influence sur Calvin et sur la liturgie anglaise | Son œuvre propre, très peu rééditée avant le XXe siècle |
| Bullinger | La Confession helvétique postérieure | Sa position de premier plan européen, oubliée jusqu’à l’édition récente de sa correspondance |
| Viret | Rien dans la mémoire commune | Toute l’œuvre ; redécouverte depuis les années 1990 |
| Cranmer | Les formules liturgiques, récitées quotidiennement dans le monde anglophone | Sa théologie eucharistique, que les partis anglicans lisent en sens opposés |
| Menno Simons | Le nom d’une famille d’Églises présente sur cinq continents | Sa christologie de la chair céleste, abandonnée |
Deux observations générales se dégagent de ce tableau. La première est que ce qui se transmet le mieux n’est pas la doctrine mais la forme : catéchismes, cantiques, formules liturgiques, ordonnances. La seconde est que la postérité d’un réformateur dépend étroitement de l’existence d’une Église qui porte son nom — Viret et Bucer, qui n’en ont pas, ont disparu, alors que leur influence de leur vivant égalait celle des autres.