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Herméneutique — Module II

Herméneutique du Sermon sur la montagne

Composition, modèles d’interprétation, termes décisifs — cadrage du commentaire verset par verset

Plan du commentaire

Ce module donne le cadre. Le commentaire verset par verset des cent onze versets se répartit en trois sous-modules : Matthieu 5 (48 versets — béatitudes, sel et lumière, thèse sur la Loi, six antithèses), Matthieu 6 (34 versets — trois pratiques de piété, Notre Père, biens et souci) et Matthieu 7 (29 versets — jugement, règle d’or, quatre avertissements finaux).

Cent onze versets — quarante-huit, trente-quatre, vingt-neuf. Le Sermon sur la montagne est le texte chrétien le plus commenté, le plus cité hors de l’Église et le moins pratiqué. Avant d’en lire les unités une à une, il faut savoir ce qu’on lit : un discours composé, dont la matière est pour l’essentiel antérieure à Matthieu, dont la forme est matthéenne, et dont l’histoire de l’interprétation a produit une dizaine de modèles incompatibles qu’il vaut mieux connaître avant de choisir.

Les bornes du discours

Le discours est encadré par une inclusion narrative exacte. En 5,1-2, Jésus voit les foules, monte sur la montagne, s’assied, ses disciples s’approchent, il ouvre la bouche et enseigne. En 7,28-29, les foules — qui n’avaient pas été mentionnées depuis 5,1 — sont frappées de son enseignement, car il enseignait comme ayant autorité et non comme leurs scribes. L’auditoire est donc double et la question de savoir à qui le Sermon s’adresse, aux disciples ou à la foule, est posée par le texte lui-même avant de l’être par les commentateurs.

καὶ ἐγένετο ὅτε ἐτέλεσεν ὁ Ἰησοῦς τοὺς λόγους τούτους, ἐξεπλήσσοντο οἱ ὄχλοι ἐπὶ τῇ διδαχῇ αὐτοῦ· ἦν γὰρ διδάσκων αὐτοὺς ὡς ἐξουσίαν ἔχων καὶ οὐχ ὡς οἱ γραμματεῖς αὐτῶν.
ἐτέλεσενetelesenil eut achevé
ἐξεπλήσσοντοexeplēssontoils étaient frappés de stupeur
διδαχῇdidachēenseignement
ἐξουσίαν ἔχωνexousian echōnayant autorité
οἱ γραμματεῖς αὐτῶνhoi grammateis autōnleurs scribes
Et il advint, lorsque Jésus eut achevé ces paroles, que les foules étaient frappées de son enseignement ; car il les enseignait comme ayant autorité, et non comme leurs scribes.

La formule καὶ ἐγένετο ὅτε ἐτέλεσεν ὁ Ἰησοῦς revient cinq fois et cinq fois seulement dans l’évangile — en 7,28 ; 11,1 ; 13,53 ; 19,1 ; 26,1. Elle clôt chacun des cinq grands discours. Benjamin W. Bacon en a tiré en 1918 la thèse d’un «Pentateuque matthéen», Matthieu ayant construit son évangile en cinq livres à l’imitation de la Torah. La thèse est aujourd’hui nuancée — le récit de la passion n’entre pas dans le schéma et la formule pourrait être une simple cheville rédactionnelle — mais l’intention structurante est admise.

Le possessif αὐτῶν, «leurs scribes», en dit long sur la situation de la communauté matthéenne. Il suppose une séparation déjà consommée ou en voie de l’être entre l’assemblée pour laquelle l’évangile est écrit et l’institution scribale qui structure le judaïsme d’après 70. Le Sermon n’est pas un texte pré-institutionnel : c’est la charte d’un groupe qui se sait distinct et qui doit justifier sa manière de lire la Torah.

La montagne

Ἀνέβη εἰς τὸ ὄρος, «il monta sur la montagne» (5,1) — avec l’article, et sans nom. Aucun lieu n’est identifié ; la tradition byzantine puis franciscaine a fixé le site près de Tabgha, mais le texte ne donne rien. L’article défini oriente vers une montagne typologique plutôt que topographique.

La typologie mosaïque est réelle mais il faut en mesurer la portée exacte. Dale Allison (The New Moses, 1993) a rassemblé les indices matthéens : la persécution des enfants et la fuite en Égypte (Mt 2), les quarante jours au désert (4,2), la montagne, les cinq discours, la transfiguration où Moïse apparaît, le mandat final donné depuis une montagne (28,16-20). Mais Matthieu n’écrit pas un nouveau Sinaï au sens strict : Jésus ne reçoit pas la loi, il l’énonce ; il ne monte pas seul, il s’assied — posture du maître qui enseigne, non du prophète qui reçoit. Le déplacement est christologique : celui qui parle occupe la place que le Sinaï réservait à Dieu.

Comparaison synoptique Chez Luc, le discours parallèle est prononcé «sur un endroit plat» (ἐπὶ τόπου πεδινοῦ, Lc 6,17), après que Jésus est descendu de la montagne où il a passé la nuit en prière et choisi les Douze. Les deux mises en scène sont théologiquement antithétiques : chez Matthieu, l’autorité descend de la hauteur ; chez Luc, le maître descend vers la plaine, au milieu d’une foule de malades. Il ne s’agit pas d’une divergence géographique à concilier mais de deux lectures du même matériau.

La matière : Q, M, rédaction

Le Sermon n’est pas la transcription d’un discours prononcé d’un seul tenant. C’est une composition, et l’analyse des sources permet d’en distinguer trois couches.

CoucheContenu principalIndiceVolume approximatif
Q (source commune à Mt et Lc)Béatitudes, amour des ennemis, ne pas juger, la paille et la poutre, l’arbre et ses fruits, les deux maisons, le Notre Père, ne pas s’inquiéterParallèles verbaux étroits avec Lc 6,20-49 et Lc 11-12Environ un tiers
M (matériau propre à Matthieu)Antithèses sur la colère, le serment, le talion ; les trois pratiques de piété (aumône, prière, jeûne) ; les perles aux pourceauxAucun parallèle synoptique ; vocabulaire et thématique judéo-chrétiens marquésEnviron la moitié
Rédaction matthéenneCadre (5,1-2 ; 7,28-29), programme de 5,17-20, «justice» comme mot-thème, «votre Père qui est dans les cieux»Vocabulaire caractéristique de l’évangéliste, fonction architecturaleLe reste, plus l’agencement d’ensemble

La comparaison des deux versions des béatitudes donne la mesure du travail rédactionnel. Luc en a quatre, à la deuxième personne, suivies de quatre malédictions symétriques ; Matthieu en a huit à la troisième personne, plus une neuvième à la deuxième (5,11-12) qui fait charnière vers la suite. Là où Luc écrit «heureux, les pauvres», Matthieu écrit «heureux, les pauvres en esprit» ; là où Luc écrit «vous qui avez faim», Matthieu écrit «qui ont faim et soif de la justice». La tendance matthéenne est constante : il intériorise et il moralise là où Luc laisse la brutalité sociale.

Note lexicale L’ajout matthéen τῷ πνεύματι n’est pas une spiritualisation au sens moderne. La formule ענוי רוח, «les humbles d’esprit», est attestée à Qumrân (1QM 14,7 ; 1QHa), où elle désigne les pauvres réels en tant qu’ils remettent leur cause à Dieu. Matthieu ne remplace pas la pauvreté économique par une disposition intérieure : il la qualifie selon une catégorie déjà disponible dans le judaïsme de son temps. Le débat entre exégèse sociale et exégèse spirituelle des béatitudes repose en partie sur l’ignorance de ce fait.

La thèse de Betz et l’état du débat

Hans Dieter Betz a soutenu, dans son commentaire de la collection Hermeneia (1995) et dans des travaux antérieurs, que le Sermon sur la montagne est un ἐπιτομή pré-matthéen — un abrégé systématique de théologie judéo-chrétienne, comparable aux abrégés philosophiques hellénistiques, que Matthieu aurait inséré tel quel. Le Sermon dans la plaine serait un second abrégé, d’origine judéo-chrétienne helléniste, inséré par Luc. La thèse explique certaines cohérences internes du discours et son caractère de somme.

Elle reste minoritaire. Trois objections lui sont opposées : le vocabulaire matthéen est présent partout dans le Sermon, y compris aux articulations ; la théologie du discours est celle de l’évangile entier, notamment sur la justice et sur la Torah ; et le genre de l’ἐπιτομή, tel que Betz le reconstruit, n’est pas attesté sous cette forme. Ulrich Luz, dans le commentaire de référence (EKK, 1985-2002), maintient la composition matthéenne à partir de sources.

La structure interne

Trois propositions structurelles se disputent le terrain, et le choix n’est pas neutre : il détermine ce qu’on tient pour le centre du discours.

PropositionDécoupageCentreConséquence herméneutique
Concentrique (Luz, Bornkamm)Anneaux autour de 6,9-13Le Notre PèreLe Sermon est une catéchèse dont la prière est le cœur : l’éthique procède de la relation filiale
Triadique (Davies et Allison)Groupes de trois : trois pratiques de piété, trois interdits, trois avertissements finauxStructure sans centre uniqueLe Sermon est un manuel mnémotechnique, d’usage catéchétique
Programmatique (Strecker, Gnilka)5,17-20 comme thèse, le reste comme développementLa justice supérieureLe Sermon est l’exposition matthéenne du rapport à la Torah

Les trois ne s’excluent pas entièrement. La position adoptée dans les sous-modules qui suivent est celle d’une architecture programmatique enveloppant une composition concentrique : 5,17-20 annonce ce que le discours va faire, et la disposition du matériau place effectivement la prière au milieu. Le tableau ci-dessous donne le découpage retenu pour le commentaire verset par verset.

  1. Exorde : les béatitudes (5,1-12)

    Neuf macarismes, dont huit à la troisième personne et un à la deuxième. Promesse au futur encadrée par deux présents (5,3 et 5,10) — inclusion qui fait du Royaume le cadre de tout.

  2. Identité des disciples (5,13-16)

    Sel et lumière. Deux métaphores de fonction publique, contre toute lecture purement intérieure du discours.

  3. Thèse : la justice supérieure (5,17-20)

    Programme herméneutique du Sermon et de l’évangile entier. Le nœud de toutes les disputes.

  4. Les six antithèses (5,21-48)

    Meurtre, adultère, répudiation, serment, talion, amour des ennemis. Clôture sur la perfection (5,48).

  5. Les trois pratiques de piété (6,1-18)

    Aumône, prière, jeûne, selon un schéma tripartite rigoureusement parallèle, interrompu au centre par le Notre Père.

  6. Le Notre Père (6,9-13)

    Sept demandes, insérées dans la section sur la prière et formant le centre du discours.

  7. Les biens, le regard, les deux maîtres, le souci (6,19-34)

    Unité thématique sur la possession et la confiance, culminant sur «cherchez d’abord le Royaume».

  8. Le jugement, la prière exaucée, la règle d’or (7,1-12)

    Section composite, close par la règle d’or présentée comme résumé de «la Loi et les Prophètes» — inclusion avec 5,17.

  9. Péroraison : les quatre avertissements (7,13-27)

    Les deux portes, les faux prophètes, «Seigneur, Seigneur», les deux maisons. Structure binaire systématique.

  10. Conclusion narrative (7,28-29)

    Réaction des foules et note sur l’autorité.

Deux inclusions commandent la lecture d’ensemble. La première, mineure, encadre les béatitudes : «le Royaume des cieux est à eux» en 5,3 et 5,10, au présent, alors que les promesses intermédiaires sont au futur. La seconde, majeure, encadre le corps du discours : «la Loi et les Prophètes» en 5,17 et en 7,12. Ce que le Sermon développe entre ces deux bornes est donc explicitement présenté comme une lecture de la Torah, et non comme sa substitution.

Il existe une dizaine de manières de lire le Sermon, et elles ne diffèrent pas sur le sens des mots mais sur le statut de l’exigence. La question commune est simple : ce discours est-il fait pour être pratiqué, et par qui ? Harvey McArthur en avait recensé douze réponses en 1960 ; on peut les ramener à dix familles, dont chacune a produit une tradition, une pastorale et souvent une politique.

Les dix modèles

ModèleThèseReprésentantsForceFaiblesse
AbsolutisteLe Sermon doit être obéi à la lettre, sans accommodementAnabaptistes, quakers, Tolstoï, Bonhoeffer de NachfolgePrend le texte au sérieux ; produit des communautés qui le viventRetrait du monde ; difficulté avec la responsabilité politique
Double moralePréceptes obligatoires pour tous, conseils réservés aux parfaitsTradition monastique ; Thomas, Somme I-II, q. 108, a. 4Explique la coexistence d’exigences inégales dans l’ÉgliseDivise le peuple chrétien en deux classes spirituelles
Deux règnesValable pour la personne privée, non pour l’office publicLuther, De l’autorité temporelle (1523)Rend possible une éthique politique chrétienneLe chrétien magistrat peut faire ce que le chrétien ne peut pas
Pédagogique (usus elenchticus)L’exigence est impossible et sert à révéler le péché, conduisant à la grâceLuthéranisme orthodoxe ; Gerhard ; une part du calvinismeArticule le Sermon à la justification par la foiNeutralise le texte : il n’est plus fait pour être obéi
IntentionnelLe Sermon vise les dispositions du cœur, non les actesAugustin dans une certaine mesure ; piétisme ; libéralisme classiqueRend compte de l’intériorisation des antithèsesLe texte parle d’actes précis : gifle, prêt, serment, divorce
HyperboliqueLes formules extrêmes sont des figures orientales qu’il faut décoderExégèse rationaliste ; certains manuels contemporainsL’hyperbole sémitique est réelle (poutre dans l’œil)Permet de désamorcer n’importe quelle exigence gênante
Éthique intérimaireUne morale d’exception pour le court délai avant la fin, caduque depuisJohannes Weiss ; Albert Schweitzer (1901, 1906)Prend au sérieux l’eschatologie imminente du Jésus historiqueSuppose que Jésus s’est trompé ; Matthieu écrit pourtant après le délai
DispensationalisteÉthique du Royaume millénaire, non de l’Église présenteScofield, Reference Bible (1909) ; ChaferCohérent à l’intérieur de son système périodisantAucun appui textuel ; le Sermon s’adresse à des disciples présents
ExistentielLe Sermon n’édicte pas de contenu mais met en crise et appelle à déciderBultmann, Jésus (1926) ; FuchsRestitue le caractère d’interpellation du texteVide l’exigence de tout contenu vérifiable
Impossible possibilitéNorme inatteignable mais indispensable, qui juge tout accomplissement partielReinhold Niebuhr, An Interpretation of Christian Ethics (1935)Maintient l’exigence sans illusion sur sa réalisation politiqueDevient une justification permanente du compromis

Ce que chaque modèle fait du même verset

Le test le plus révélateur est Matthieu 5,39, «ne résistez pas au méchant ; à qui te gifle sur la joue droite, tends aussi l’autre». Le tableau suivant applique les modèles à ce seul verset.

ModèleLecture de Mt 5,39
AbsolutisteLe chrétien ne rend jamais le coup ; il accepte la conséquence, y compris la mort
Double moraleConseil de perfection ; le laïc peut légitimement se défendre
Deux règnesLe chrétien tend la joue pour lui-même et frappe pour défendre son prochain dans sa charge
PédagogiqueLa règle montre que nul ne peut la tenir et renvoie au Christ
IntentionnelIl s’agit de n’avoir aucun désir de vengeance ; l’acte extérieur reste libre
HyperboliqueFormule frappante signifiant qu’il faut renoncer à l’esprit de revanche
IntérimaireConsigne pour les quelques mois restants ; sans portée pour une société durable
DispensationalisteVaudra quand le Roi régnera ; inapplicable dans l’âge de l’Église
ExistentielLe verset me place devant une décision qu’aucune règle ne peut préjuger
Impossible possibilitéNorme qui interdit de jamais tenir la violence pour juste, même quand on y recourt
Discussion La gifle «sur la joue droite» a fait l’objet d’une lecture sociale influente : un droitier frappant la joue droite de son vis-à-vis frappe du revers de la main, geste d’humiliation infligé à un inférieur et non coup de poing d’un combat entre égaux. Tendre l’autre joue obligerait alors l’agresseur soit à renoncer, soit à frapper comme on frappe un égal — un acte de résistance non violente plutôt que de soumission. La lecture, popularisée par Walter Wink (Engaging the Powers, 1992), est séduisante mais fragile : elle suppose des conventions gestuelles que les sources antiques n’attestent pas aussi nettement, et elle repose sur l’asymétrie des deux versions, Luc 6,29 ne précisant pas la joue. Elle est mentionnée ici parce qu’elle est devenue courante, non parce qu’elle est établie.

Les deux tournants de la recherche

Hans Windisch, 1929. Der Sinn der Bergpredigt distingue l’exégèse historique et l’exégèse théologique, et soutient que l’exégèse historique ne laisse aucun doute : le Sermon est une loi, il demande l’obéissance, et toutes les lectures qui l’adoucissent — pédagogique, intentionnelle, intérimaire — sont des constructions dogmatiques imposées au texte. Le livre a la vertu de poser brutalement l’alternative : ou bien obéir, ou bien reconnaître qu’on réinterprète.

Joachim Jeremias, 1959. Die Bergpredigt examine les trois réponses classiques — code parfait, idéal impossible, éthique intérimaire — et les juge toutes insuffisantes parce qu’elles partagent un présupposé faux : que le Sermon est une νόμος, une loi première. Jeremias soutient qu’il est une διδαχή, un enseignement second, qui présuppose le κήρυγμα et s’adresse à des convertis. L’ordre est donc : Dieu a agi, donc voici comment vivre — jamais l’inverse. Cette thèse est aujourd’hui la position par défaut de l’exégèse, protestante comme catholique, et elle est adoptée dans les sous-modules qui suivent.

La Wirkungsgeschichte comme méthode

Ulrich Luz a introduit dans son commentaire une méthode qui a modifié la discipline : traiter l’histoire des effets d’un texte — Wirkungsgeschichte — comme une partie de son interprétation, et non comme un appendice. L’argument est que le sens d’un texte normatif se manifeste dans ce qu’il a produit, et qu’un commentaire qui ignore deux mille ans d’usage se prive de la seule vérification dont il dispose.

Appliquée au Sermon, la méthode donne des résultats gênants pour tout le monde. Elle montre que la lecture des deux règnes a servi à neutraliser politiquement le texte dans le luthéranisme allemand jusqu’en 1933 ; que la double morale a produit un christianisme à deux vitesses que le Sermon ne prévoit pas ; que la lecture absolutiste a produit des communautés fidèles et politiquement inopérantes ; et que les lectures intentionnelles et hyperboliques sont apparues, historiquement, chaque fois qu’une Église s’est trouvée en position de pouvoir. Aucune tradition n’en sort indemne, ce qui est probablement le meilleur argument en faveur de la méthode.

Cinq mots commandent le Sermon et reviennent dans presque toutes les unités : δικαιοσύνη, πληρόω, βασιλεία, τέλειος et ὑποκριτής. Les fixer ici évite de les rediscuter cent onze fois. Chacun porte une décision herméneutique et chacun a été traduit différemment selon la confession du traducteur.

Δικαιοσύνη — justice ou justification ?

Le mot apparaît sept fois chez Matthieu, dont cinq dans le Sermon (5,6 ; 5,10 ; 5,20 ; 6,1 ; 6,33). C’est le mot-thème du discours, et son sens est disputé parce que Paul lui a donné un autre.

OccurrenceContexteLecture éthiqueLecture forensique
5,6«ceux qui ont faim et soif de la justice»Désir d’agir justement et de voir la justice régnerAttente de la justification que Dieu donnera
5,10«persécutés à cause de la justice»Persécutés pour leur conduite justeDifficile : on ne persécute pas pour un statut reçu
5,20«si votre justice ne surpasse pas»Pratique supérieure à celle des scribesDifficile : la comparaison suppose des degrés
6,1«ne pratiquez pas votre justice devant les hommes»Les œuvres de piétéExclu par le verbe ποιεῖν
6,33«cherchez le Royaume et sa justice»Conduite conforme au RoyaumePossible : la justice qui vient de Dieu

Le poids des occurrences est net : chez Matthieu, δικαιοσύνη désigne une conduite, non un statut imputé. C’est un usage sémitisant — l’hébreu צְדָקָה, qui recouvre à la fois la justice et l’aumône, sens que le grec de 6,1 conserve manifestement puisque le mot y annonce les trois pratiques dont la première est l’aumône. Luther, traduisant Gerechtigkeit dans le sens paulinien, a durablement infléchi la lecture protestante du Sermon. Reconnaître le sens matthéen n’oblige à aucune concession sur la justification paulinienne : ce sont deux emplois du même mot, et l’un ne réfute pas l’autre.

Πληρόω — accomplir

μὴ νομίσητε ὅτι ἦλθον καταλῦσαι τὸν νόμον ἢ τοὺς προφήτας· οὐκ ἦλθον καταλῦσαι ἀλλὰ πληρῶσαι.
μὴ νομίσητεmē nomisētene pensez pas
καταλῦσαιkatalysaiabolir, détruire
τὸν νόμονton nomonla Loi
πληρῶσαιplērōsaiaccomplir, remplir, porter à plénitude
Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.

Le verbe πληρόω est employé seize fois par Matthieu, dont douze dans la formule des citations d’accomplissement («afin que s’accomplît ce qui avait été dit»). Cet usage dominant oriente le sens de 5,17 : accomplir n’est pas exécuter un commandement mais porter une écriture à sa réalisation. Cinq lectures se partagent le verset.

1. Accomplir en obéissant — Jésus observe la Loi parfaitement. Vrai mais insuffisant : la suite du chapitre modifie des prescriptions, ce qu’une simple obéissance ne ferait pas. 2. Accomplir en enseignant le sens véritable — lecture rabbinisante, appuyée sur les antithèses comprises comme interprétation et non comme abrogation. 3. Accomplir en réalisant les prophéties — cohérent avec l’usage matthéen dominant, mais «la Loi» ne prophétise pas au sens strict. 4. Accomplir en portant à son terme eschatologique — la Loi atteint sa finalité dans le Royaume qui vient. 5. Accomplir en remplissant ce qui manquait — la Loi était une esquisse que Jésus achève.

L’exégèse contemporaine combine généralement la deuxième et la quatrième. La difficulté demeure entière avec 5,18, qui déclare qu’aucun iota ne passera «jusqu’à ce que tout soit arrivé» — clause temporelle dont l’interprétation décide de tout le reste, et qui sera traitée en détail dans le sous-module sur Matthieu 5.

Βασιλεία τῶν οὐρανῶν — le Royaume des cieux

Matthieu écrit trente-deux fois «Royaume des cieux» là où Marc et Luc écrivent «Royaume de Dieu». La règle habituelle veut qu’il s’agisse d’une périphrase révérencielle évitant le nom divin, usage juif attesté. L’explication est probablement juste mais incomplète : Matthieu emploie aussi quatre fois «Royaume de Dieu» (12,28 ; 19,24 ; 21,31 ; 21,43), ce qui exclut un tabou strict.

Le pluriel οὐρανῶν traduit l’hébreu שָׁמַיִם, pluriel en hébreu sans valeur numérique. Traduire «Royaume des cieux» par «Royaume céleste» est une faute théologique courante : le Royaume n’est pas situé au ciel, il vient du ciel vers la terre — ce que le Notre Père énonce exactement en 6,10, «que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel».

La tension temporelle traverse le Sermon. Les béatitudes disent le Royaume au présent en 5,3 et 5,10, et les biens promis au futur entre les deux. Le discours ne tranche pas entre eschatologie réalisée et eschatologie future : il tient les deux, et c’est cette tension qui rend les modèles intérimaire et dispensationaliste également insuffisants — le premier ne garde que le futur, le second le reporte entièrement.

Τέλειος — parfait

ἔσεσθε οὖν ὑμεῖς τέλειοι ὡς ὁ πατὴρ ὑμῶν ὁ οὐράνιος τέλειός ἐστιν.
ἔσεσθεesesthevous serez / soyez
τέλειοιteleioiparfaits, achevés, accomplis
ὁ πατὴρ ὑμῶν ὁ οὐράνιοςho patēr hymōn ho ouraniosvotre Père céleste
Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

Le verset clôt les antithèses et constitue la difficulté la plus lourde du Sermon. Trois observations déplacent le débat.

La forme est un futur, non un impératif. Ἔσεσθε est un indicatif futur, que la Septante emploie couramment pour rendre un impératif hébreu (Lv 19,2 : ἅγιοι ἔσεσθε). Mais le futur laisse ouverte une lecture promissive : non «devenez parfaits» mais «vous serez achevés». Les traditions qui tiennent une perfection possible en cette vie — méthodisme wesleyen, certaines spiritualités catholiques — s’appuient sur l’ambiguïté.

Le parallèle lucanien porte un autre mot. Luc 6,36 écrit οἰκτίρμονες, «miséricordieux», là où Matthieu écrit τέλειοι. Si les deux dépendent de Q, l’un des deux a modifié. La plupart des exégètes tiennent οἰκτίρμονες pour plus proche de l’original — il correspond à l’araméen et au targum de Lv 22,28 — et τέλειοι pour matthéen.

Le sens n’est pas grec. Τέλειος ne signifie pas ici l’absence de défaut au sens de la perfection morale classique, mais l’intégrité, l’être-tout-entier — hébreu תָּמִים, «sans partage», appliqué à Noé, à Abraham et exigé en Dt 18,13. La perfection matthéenne est une indivision de l’allégeance, non un palmarès sans faute. Le contexte le confirme : ce qui précède immédiatement est l’amour des ennemis, c’est-à-dire un amour qui ne fait pas de tri, à l’image d’un Père qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons.

Ὑποκριτής — l’hypocrite

Le mot apparaît treize fois chez Matthieu, trois fois dans le Sermon (6,2.5.16), toujours dans le même schéma : «lorsque tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette comme font les hypocrites». En grec profane, ὑποκριτής désigne l’acteur de théâtre ; le sens moral est un développement de la Septante et du grec juif.

Trois précisions changent la lecture. Premièrement, l’hypocrite matthéen n’est pas nécessairement un menteur : c’est celui qui joue devant un public. Le reproche porte sur le destinataire du geste, non sur sa sincérité. Deuxièmement, la sanction énoncée trois fois — ἀπέχουσιν τὸν μισθὸν αὐτῶν, «ils ont reçu leur salaire» — emploie un terme technique des quittances commerciales : le compte est soldé, la transaction est close, il n’y a rien à réclamer de plus. Ce n’est pas une menace mais un constat comptable. Troisièmement, l’identification des hypocrites aux pharisiens, que Matthieu 23 opère et que le Sermon laisse ouverte, est le lieu d’une réception chrétienne désastreuse. L’exégèse contemporaine, catholique comme protestante, insiste sur le fait que Matthieu écrit dans un conflit intra-juif, et que transposer sa polémique en jugement sur le judaïsme est un contresens historique aux conséquences connues.

Règle de lecture La Commission biblique pontificale (Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, 2001, §§ 70-71) et les déclarations des Églises issues de la Réforme depuis 1980 convergent sur ce point : les polémiques matthéennes contre «les scribes et les pharisiens» relèvent d’un débat interne au judaïsme du premier siècle et ne fournissent aucun fondement à un jugement chrétien sur le judaïsme. Cette règle vaut pour toute la lecture du Sermon et sera rappelée à chaque unité concernée.

Aucun texte chrétien n’a eu autant d’effets hors de l’Église. Le Sermon a fondé des communautés, armé des mouvements politiques, converti des lecteurs qui refusaient le christianisme, et servi d’argument à des positions opposées dans les mêmes conflits. Cette histoire fait partie de son interprétation.

Tolstoï et la filiation de la non-violence

Tolstoï raconte dans Ma religion (1884) que la lecture de Matthieu 5,39 a produit chez lui un renversement : il avait lu le verset toute sa vie sans voir qu’il interdisait les tribunaux, l’armée, le serment et la propriété. Il en tire cinq commandements — ne pas se mettre en colère, ne pas convoiter, ne pas jurer, ne pas résister au mal, ne pas faire de distinction entre les peuples — et une critique de l’Église orthodoxe russe qui lui vaut l’excommunication en 1901.

Gandhi lit Tolstoï et le Sermon à Londres vers 1889 et en tire, avec la Bhagavad-Gita, la notion d’ahiṃsā comme méthode politique. La correspondance entre les deux hommes en 1909-1910, dont la Lettre à un hindou de Tolstoï, établit une filiation directe. Martin Luther King formulera la chaîne complète dans Stride Toward Freedom (1958) : le Sermon a fourni l’esprit, Gandhi la méthode.

La séquence est remarquable à un titre précis : le texte a été rendu à sa lecture littérale par des lecteurs extérieurs ou marginaux aux institutions ecclésiales — un excommunié, un hindou, un pasteur noir dans une société ségréguée. C’est une confirmation empirique de la thèse de Luz sur la Wirkungsgeschichte : les Églises en position de pouvoir produisent des lectures atténuantes.

Bonhoeffer, le cas limite

Nachfolge (1937) est le plaidoyer moderne le plus rigoureux pour la lecture absolutiste. Bonhoeffer y écrit que l’unique manière d’obéir au Sermon est de le faire, que toute herméneutique visant à en expliquer la non-applicabilité est une fuite, et que la distinction entre l’exigence et sa mise en pratique est le fondement de ce qu’il nomme la grâce à bon marché. Le passage sur Matthieu 5,39 est sans échappatoire : «seule l’obéissance au Christ crucifié permet de comprendre ce commandement.»

Trois ans plus tard, Bonhoeffer entre dans la conspiration contre Hitler et participe à la préparation d’un attentat. Il n’a jamais publié de rétractation. L’Éthique, inachevée, et les lettres de prison contiennent les éléments d’une position nouvelle : la notion d’action responsable qui accepte de se charger d’une faute plutôt que de préserver son innocence, et le refus de tout principe qui dispenserait de répondre de sa décision devant Dieu.

Le cas est devenu l’argument central de toutes les parties. Les pacifistes soutiennent que Bonhoeffer n’a jamais renié Nachfolge et qu’il est entré dans la conspiration en sachant qu’il commettait une faute dont il demandait pardon — ce qui n’est pas la même chose que de la justifier. Les partisans d’une éthique de responsabilité y voient au contraire la démonstration que la lecture absolutiste ne survit pas au contact d’une situation extrême. Il est méthodologiquement douteux de faire d’un homme exécuté à Flossenbürg en avril 1945 la caution d’une position doctrinale, mais le cas garde une valeur : il montre qu’aucun des dix modèles n’est indolore.

Niebuhr et la critique du pacifisme

Reinhold Niebuhr avait été pacifiste avant de rompre. Moral Man and Immoral Society (1932) pose la thèse : les collectivités ne sont pas des individus agrandis, l’amour du prochain n’est pas transposable en politique, et une morale qui l’ignore sacrifie les victimes à la pureté de ses défenseurs. An Interpretation of Christian Ethics (1935) applique la thèse au Sermon : son éthique est une «impossible possibilité», norme absolue qui ne peut jamais être réalisée dans l’histoire mais sans laquelle toute réalisation partielle se prendrait pour la justice.

La position a une force et un défaut symétriques. Sa force est de refuser à la fois le cynisme et l’illusion. Son défaut, que John Howard Yoder a formulé avec constance (The Politics of Jesus, 1972), est de présupposer que l’efficacité est le critère de l’action chrétienne — présupposé que le Sermon ne partage pas, et qu’une théologie de la croix devrait interdire. Le débat Niebuhr-Yoder structure encore aujourd’hui l’éthique sociale nord-américaine.

Le serment et l’objection de conscience

Matthieu 5,33-37 a produit les effets juridiques les plus tangibles de tout le Sermon. Le refus du serment, posé à Schleitheim en 1527 et repris par les quakers depuis George Fox en 1650, a valu des décennies de procès et d’emprisonnements avant que l’Affirmation Act de 1722 n’autorise en Angleterre une déclaration solennelle à la place du serment. La plupart des droits occidentaux ont depuis prévu cette alternative, ce qui constitue un cas rare de disposition légale directement issue d’un verset évangélique.

L’objection de conscience au service armé a suivi le même chemin, plus long. Les États-Unis reconnaissent le statut en 1864 pour les membres des Églises historiquement pacifistes, puis l’élargissent ; la France l’institue en 1963, l’Allemagne fédérale l’inscrit dans la Loi fondamentale dès 1949 (art. 4, al. 3). Dans les trois cas, les Églises mennonites et quakers ont servi de fer de lance, et Matthieu 5,39 et 5,44 ont été les textes invoqués.

Réception hors du christianisme

Gandhi tenait le Sermon pour le sommet de l’enseignement chrétien tout en refusant la christologie. Nietzsche en fait dans La généalogie de la morale (1887) le document central de ce qu’il nomme la morale des esclaves, et la lecture est philologiquement attentive — c’est un adversaire qui lit bien. Simone Weil, Albert Schweitzer, Ernst Bloch, et plus récemment Slavoj Žižek et Giorgio Agamben, ont chacun travaillé sur le texte à distance de la foi.

Du côté juif, la lecture est ancienne et fournie. Claude Montefiore (The Synoptic Gospels, 1909) a défendu que l’essentiel du Sermon est rabbiniquement recevable et que l’originalité de Jésus tient à l’intensité plus qu’au contenu. Pinchas Lapide (Die Bergpredigt — Utopie oder Programm?, 1982) a soutenu la thèse inverse de la thèse chrétienne dominante : le Sermon est parfaitement praticable, il l’est d’ailleurs par des juifs observants, et ce sont les chrétiens qui ont inventé son impraticabilité pour n’avoir pas à s’y soumettre. La remarque est désagréable et difficile à écarter.

Point de méthode La comparaison avec la littérature rabbinique est le domaine où l’exégèse du Sermon a le plus progressé depuis cinquante ans, et le plus reculé dans la prédication. Presque chaque exigence du discours a des parallèles dans la Mishna, les Avot ou les targums — la règle d’or est attribuée à Hillel (b. Shabbat 31a), la primauté de l’intention sur l’acte est un lieu commun tannaïtique, et l’enseignement sur la prière discrète a des parallèles en b. Berakhot. Le Sermon n’est original ni dans ses matériaux ni dans ses formes ; il l’est dans l’autorité que s’attribue celui qui parle — ce que la conclusion narrative de 7,29 énonce expressément.

État de la question

Trois déplacements caractérisent la recherche actuelle. D’abord, la fin du présupposé d’originalité : on ne cherche plus ce que Jésus dit de neuf par rapport au judaïsme mais comment il se situe à l’intérieur d’un débat juif. Ensuite, le retour de la question pratique : après un siècle de discussions sur la possibilité théorique d’obéir, les travaux récents — Glen Stassen sur les transforming initiatives, Luz sur les effets, la théologie mennonite contemporaine — s’intéressent aux formes concrètes d’obéissance partielle. Enfin, la conscience des effets : la réception antijuive de Matthieu et l’usage des deux règnes sous le nazisme ont créé une exigence de vigilance qui fait désormais partie de l’outillage exégétique ordinaire.

Disputes théologiques majeures

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

Le Sermon est-il praticable ?

La question commande toutes les autres. Si le Sermon est praticable, la tâche est d’y obéir et l’Église doit rendre compte de son écart. S’il ne l’est pas, il faut dire à quoi il sert — et toute réponse à cette seconde question est une décision dogmatique.

Catholique

La tradition catholique articule deux niveaux sans les opposer. Les préceptes obligent tous les baptisés ; les conseils évangéliques — pauvreté, chasteté, obéissance — appellent ceux qui sont attirés à une voie de perfection. Thomas fonde la distinction sur la finalité : les préceptes sont nécessaires au salut, les conseils en facilitent l’atteinte (Somme I-II, q. 108, a. 4). Le Vatican II a corrigé la dérive à deux vitesses : Lumen gentium 40 affirme l’appel universel à la sainteté, et le chapitre V est précisément intitulé ainsi. Veritatis splendor (1993, §§ 12-27) lit le Sermon dans le récit du jeune homme riche : la loi ancienne demeure et le Christ appelle au-delà, mais l’appel s’adresse à tous. Les béatitudes sont, selon le Catéchisme 1717, «le visage de Jésus Christ» — donc d’abord une christologie, ensuite une morale.

Orthodoxe

L’Orient ne pose pas la question en termes de praticabilité mais de transformation. Le Sermon décrit l’homme déifié, et la question «puis-je le faire?» est mal formée : personne ne le peut par ses forces, tout le monde le peut par la grâce dans la mesure de sa θέωσις. La Philocalie et la tradition ascétique lisent les béatitudes comme des degrés — Grégoire de Nysse, dans ses huit Homélies sur les béatitudes, les dispose en échelle ascendante menant à la vision de Dieu. L’enjeu est thérapeutique, non juridique : le Sermon décrit la santé de l’âme, et l’on ne reproche pas à un malade de n’être pas encore guéri. La pratique monastique est le laboratoire où cette guérison est tentée intégralement, sans que les laïcs en soient dispensés — ils la vivent à leur mesure.

Réformée

Calvin refuse les deux échappatoires. Contre la double morale, il nie la distinction entre préceptes et conseils : «tout ce que Dieu commande est commandé à tous» (Institution II, 8, 56-57 ; IV, 13, 12), et l’idée de conseils surérogatoires est une invention monastique. Contre l’idée que le Sermon serait impraticable, il oppose le troisième usage de la Loi (tertius usus legis, II, 7, 12) : la Loi, pour le régénéré, n’est plus accusatrice mais règle de vie, et le Sermon en est l’exposition la plus claire. La pratique reste imparfaite et l’imperfection est réelle, mais l’imperfection d’une obéissance commencée n’est pas l’impossibilité de l’obéissance. Le calvinisme en tire une éthique sociale : ce que le Sermon exige doit informer la cité, non seulement les consciences.

Luthérienne

La position luthérienne tient deux thèses qu’il faut prendre ensemble. La première est l’usus elenchticus : le Sermon, pris dans sa rigueur, écrase et conduit au désespoir, ce qui est sa fonction propre — il fait ce que la Loi fait, il révèle le péché et renvoie à la grâce. La seconde est la doctrine des deux règnes (De l’autorité temporelle, 1523) : le chrétien vit simultanément comme personne et comme titulaire d’une charge, et ce qui lui est interdit dans la première position peut lui être commandé dans la seconde. Luther le formule crûment : celui qui, étant magistrat, refuserait de punir le criminel par scrupule évangélique, abandonnerait son prochain au malfaiteur. Le Sermon n’est donc ni supprimé ni transposé : il vaut absolument là où il vaut, et la charge publique obéit à une autre logique, également voulue de Dieu.

Anglicane

L’anglicanisme n’a pas produit de doctrine officielle sur la praticabilité du Sermon et a laissé coexister les lectures. L’article XXXVII autorise le port des armes et la peine capitale pour le magistrat, l’article XXXIX autorise le serment devant l’autorité — deux dispositions qui présupposent une lecture non absolutiste, sans la théoriser. La tradition caroline et le mouvement d’Oxford ont maintenu une exigence ascétique ; l’évangélisme anglican a plutôt tenu l’usus elenchticus ; la Broad Church a produit, avec F. D. Maurice et le socialisme chrétien, une lecture sociale directe. La contribution anglicane la plus durable est peut-être liturgique : le Sermon structure le lectionnaire du temps ordinaire, et les béatitudes figurent dans plusieurs offices — il est récité avant d’être interprété.

Anabaptiste

La position radicale est la seule qui ne pose pas la question : le Sermon est praticable parce qu’il est commandé, et ce qui est commandé est possible à ceux qui ont reçu l’Esprit. Schleitheim (1527) tire les conséquences institutionnelles — refus de l’épée, du serment, de la charge magistrale — et Menno Simons fait de la conformité au Christ le critère unique de l’appartenance. Hans Denck avait donné la formule : nul ne connaît le Christ s’il ne le suit. Yoder, dans The Politics of Jesus (1972), a montré que l’argument habituel contre la lecture littérale — elle serait politiquement irresponsable — présuppose que l’efficacité soit le critère de l’obéissance, présupposé étranger au Nouveau Testament. Le disciple n’est pas chargé de gouverner l’histoire mais d’être fidèle ; le reste appartient à Dieu.

Synthèse

Aucune tradition ne tient que le Sermon serait purement décoratif, et aucune ne prétend l’accomplir intégralement. Le désaccord porte sur le lieu où l’écart est assumé : dans une distinction d’états (catholique classique, orthodoxe monastique), dans une distinction de sphères (luthérienne), dans une imperfection reconnue d’une obéissance réellement commencée (réformée), dans une exemption de l’office public non théorisée (anglicane), ou nulle part — au prix d’une séparation d’avec le monde (anabaptiste). L’objection de Tryphon aux trois premières positions est la même et elle est sérieuse : chacune institue un lieu où le Sermon cesse de s’appliquer, et ce lieu est toujours celui où s’exerce le pouvoir. La thèse de Jeremias fournit l’issue la plus praticable : le Sermon n’est pas une loi d’entrée mais un enseignement de vie pour des convertis, ce qui rend l’imperfection supportable sans la rendre acceptable.

Matthieu 5,17-20 : que devient la Torah ?

Le passage est le nœud du Sermon et l’un des plus disputés du Nouveau Testament. Il affirme simultanément que rien ne passera de la Loi, que l’enseignement des commandements les plus petits engage le rang dans le Royaume, et qu’une justice supérieure à celle des scribes est requise. Trois affirmations difficiles à tenir ensemble, et impossibles à concilier avec certaines lectures pauliniennes.

Catholique

La distinction classique entre préceptes moraux, cérémoniels et judiciaires résout formellement la difficulté : les préceptes moraux du Décalogue demeurent, les préceptes cérémoniels sont abolis comme figures accomplies, les préceptes judiciaires ont cessé avec le régime politique d’Israël (Thomas, Somme I-II, qq. 98-105). «Pas un iota ne passera» vise donc la loi morale et la vérité prophétique, non les prescriptions rituelles. Veritatis splendor 15 reprend : le Christ «accomplit» en portant la Loi à sa plénitude intérieure. La continuité est ainsi préservée sans obligation de circoncision ni de règles alimentaires.

Orthodoxe

L’Orient lit l’accomplissement en termes christologiques plutôt que juridiques : la Loi est une pédagogie (Ga 3,24) dont la finalité était de préparer l’Incarnation, et qui n’est pas abolie mais transfigurée en entrant dans le Christ. Les Pères emploient l’image de l’ombre et du corps (Col 2,17) : l’ombre ne disparaît pas, elle est absorbée par ce qui la projetait. Le Contre les Juifs de Jean Chrysostome est malheureusement l’expression la plus connue de cette théologie, et il faut dire nettement que sa violence a été désavouée par l’orthodoxie contemporaine. Le fond demeure : la Loi trouve son achèvement dans une personne, et le culte chrétien en garde la structure — lectures, bénédictions, cycle des fêtes.

Réformée

Calvin tient 5,17 comme la clé de tout son rapport aux deux Testaments : la Loi n’est pas abrogée mais confirmée et expliquée par le Christ (Institution II, 8, 7). Il maintient le troisième usage — la Loi comme règle de vie du régénéré — précisément contre les antinomiens, et voit dans les antithèses non une abolition mais une restitution du sens véritable contre les gloses pharisiennes. La justice supérieure de 5,20 n’est donc pas quantitative mais qualitative : non pas davantage d’observances mais une obéissance du cœur que la Loi visait depuis toujours, comme le montre déjà le Deutéronome en demandant la circoncision du cœur (Dt 10,16 ; 30,6).

Luthérienne

Le luthéranisme lit 5,17-20 depuis la distinction Loi-Évangile, et la lecture est plus tendue que chez les réformés parce que le tertius usus y a un statut disputé. La Formule de Concorde VI l’affirme, mais Luther lui-même employait la Loi principalement dans sa fonction accusatrice. Le «pas un iota» est alors compris rigoureusement : la Loi demeure en vigueur dans toute sa sévérité, et c’est précisément pourquoi nul ne peut se sauver par elle. La justice supérieure de 5,20 est, dans cette perspective, littéralement impossible aux pharisiens comme aux disciples — elle n’est donnée qu’en Christ. Luther ajoute la clé pratique : la Loi vaut pour le vieil homme, l’Évangile pour le nouveau, et le chrétien est les deux à la fois, simul iustus et peccator.

Anglicane

L’article VII reprend la tripartition thomiste en langage réformé : la loi cérémonielle et les rites ne lient pas les chrétiens, les préceptes civils n’obligent aucune cité, «mais aucun homme chrétien n’est libéré de l’obéissance aux commandements appelés moraux». La formulation est prudente et laisse ouverte la question du statut exact des antithèses. L’exégèse anglicane contemporaine a fourni sur ce point des contributions majeures : la Nouvelle Perspective sur Paul, portée notamment par N. T. Wright, a réduit l’écart supposé entre Matthieu et Paul en montrant que les ἔργα νόμου que Paul récuse sont des marqueurs d’appartenance ethnique et non l’obéissance morale. Si cette lecture tient, la tension entre Mt 5,18 et Rm 10,4 s’atténue considérablement.

Anabaptiste

La lecture radicale tient que les antithèses instituent réellement du nouveau : Jésus ne commente pas la Loi, il exerce une autorité qui la dépasse, et le «mais moi je vous dis» est à prendre au sens fort. Le Sermon constitue la loi du Christ (νόμος τοῦ Χριστοῦ, Ga 6,2), et là où il modifie la Torah — sur le divorce, sur le serment, sur le talion — le disciple suit le Christ et non Moïse. C’est la position de Marpeck contre les réformateurs magistériels, qui l’accusaient de dresser un Testament contre l’autre. Les mennonites modernes y voient un principe herméneutique général : le Nouveau Testament, et singulièrement le Sermon, est la clé de lecture de l’Ancien, et non l’inverse.

Synthèse

Quatre positions se dessinent, qui ne recouvrent pas exactement les confessions. La continuité pleine — rien n’est abrogé, tout est porté à son sens — est tenue par les réformés et par l’exégèse matthéenne contemporaine, qui souligne que 5,17 et 7,12 encadrent le discours par «la Loi et les Prophètes». La continuité différenciée par tripartition est catholique, anglicane et pratiquement universelle dans l’usage, quoique reconnue comme une construction postérieure. La transfiguration christologique est orientale. L’abrogation partielle par autorité est anabaptiste et se heurte à 5,18. Le problème que nul ne résout est celui de la clause temporelle de 5,18, «jusqu’à ce que tout soit arrivé» : selon qu’on la rapporte à la mort et à la résurrection ou à la consommation finale, la Loi est achevée ou toujours en vigueur, et le verset supporte les deux. Il sera traité en détail dans le sous-module sur Matthieu 5.

Matthieu 5,38-48 oblige-t-il l’État ?

La non-résistance au mal et l’amour des ennemis sont adressés à des disciples. Engagent-ils celui qui exerce une charge publique ? La question a produit la doctrine de la guerre juste, la doctrine des deux règnes, le pacifisme confessionnel et l’objection de conscience.

Catholique

La doctrine de la guerre juste, d’Augustin (Contre Fauste XXII, 74-76 ; Lettre 189 à Boniface) à Thomas (Somme II-II, q. 40) et au Catéchisme 2307-2317, distingue l’attitude intérieure et l’acte extérieur : le soldat chrétien combat sans haine, et l’amour du prochain peut commander de défendre l’innocent par la force. Le Sermon interdit la vengeance privée, non la protection publique. Augustin lit 5,39 comme une exigence de praeparatio cordis, disposition du cœur, plutôt que d’un acte toujours identique. La doctrine a été considérablement resserrée au vingtième siècle : Gaudium et spes 80-81 condamne la guerre totale, Jean XXIII dans Pacem in terris 127 doute qu’une guerre puisse encore être un instrument de justice à l’âge atomique, et François a rapproché la position d’une présomption contre la guerre.

Orthodoxe

L’Orient n’a jamais élaboré de doctrine de la guerre juste, et c’est un fait doctrinal notable. La guerre y est toujours tenue pour un mal, parfois nécessaire mais jamais justifiable : le canon 13 de Basile prescrit que le soldat ayant tué à la guerre s’abstienne de communier trois ans, disposition jamais appliquée strictement mais jamais abrogée. La logique est pénitentielle, non juridique : on ne déclare pas l’acte bon, on soigne celui qui l’a commis. L’orthodoxie moderne, prise dans des conflits nationaux, n’a pas toujours tenu cette rigueur, et les bénédictions d’armes par le clergé sont un démenti pratique que plusieurs théologiens contemporains dénoncent.

Réformée

Calvin suit la ligne augustinienne en la resserrant : le magistrat porte l’épée par vocation divine (Institution IV, 20, 10-12), et le particulier n’a pas le droit de se venger. La distinction est celle de l’office et de la personne, mais Calvin la fonde sur Romains 13 plutôt que sur une théorie des deux règnes. La tradition réformée a produit deux développements opposés : d’une part le droit de résistance des magistrats inférieurs, formulé par Bèze (Du droit des magistrats, 1574) après la Saint-Barthélemy et repris par les monarchomaques, qui a fourni la matrice des théories modernes de la résistance légitime ; d’autre part, au vingtième siècle, un courant pacifiste réformé important, et la déclaration de la Communion mondiale d’Églises réformées qualifiant la dissuasion nucléaire de contraire à l’Évangile.

Luthérienne

La doctrine des deux règnes donne la réponse la plus systématique. Dans De l’autorité temporelle (1523), Luther distingue ce que le chrétien doit pour lui-même — tout souffrir — et ce qu’il doit à son prochain dans sa charge : le prince, le juge, le bourreau, le père exercent un office institué par Dieu pour contenir le mal, et s’y dérober par scrupule évangélique serait livrer l’innocent. La Confession d’Augsbourg XVI condamne expressément la position anabaptiste sur ce point. Le vingtième siècle a révélé la fragilité du dispositif : la séparation des sphères a servi d’argument à la passivité des Églises allemandes, et la Déclaration de Barmen (1934), thèse 5, y a répondu en affirmant que l’État reste soumis à la seule Parole de Dieu et que l’Église doit le lui rappeler.

Anglicane

L’article XXXVII est explicite : «il est licite aux hommes chrétiens, sur l’ordre du magistrat, de porter les armes et de servir à la guerre.» La formule règle la question pour l’Église établie, et le contexte élisabéthain — une Église d’État face à une menace d’invasion — l’explique. Mais l’anglicanisme a aussi produit une contestation interne continue : les quakers en sont sortis au dix-septième siècle, la Anglican Pacifist Fellowship existe depuis 1937, et plusieurs conférences de Lambeth ont qualifié la guerre d’incompatible avec l’enseignement du Christ — notamment la résolution 25 de 1930. La Communion vit donc avec un article confessionnel autorisant la guerre et des résolutions conciliaires qui la condamnent, sans avoir jamais tranché.

Anabaptiste

Schleitheim (1527) tranche à l’article VI : l’épée est une ordonnance de Dieu hors de la perfection du Christ, et le chrétien ne peut ni la porter ni exercer de charge magistrale. La position n’est pas un apolitisme : elle affirme que la communauté des disciples constitue une politique alternative et visible, et Yoder a consacré son œuvre à le montrer. Le coût historique a été considérable — le Miroir des martyrs recense plus de quatre mille exécutions — et le bénéfice l’est aussi : les traditions historiquement pacifistes ont obtenu la reconnaissance de l’objection de conscience dans la plupart des démocraties, et ont fourni aux mouvements de désobéissance civile du vingtième siècle un répertoire éprouvé.

Synthèse

La ligne de fracture ne passe pas entre pacifistes et bellicistes mais entre ceux qui admettent une sphère où le Sermon ne régit pas l’action et ceux qui la refusent. Les cinq premières traditions l’admettent, sous des noms divers — office, vocation, magistrat, charge — et divergent surtout sur le contrôle exercé sur cette sphère : pénitentiel en Orient, juridique chez les catholiques par la théorie de la guerre juste, prophétique chez les réformés depuis Barmen, inexistant dans le luthéranisme d’avant 1934, contradictoire chez les anglicans. La tradition radicale refuse la sphère entière. L’évolution du vingtième siècle a resserré toutes les positions dans le même sens : Pacem in terris 127, Lambeth 1930, Barmen 5 et les déclarations réformées sur le nucléaire disent, en vocabulaires différents, qu’une justification devenue si large qu’elle couvre l’anéantissement n’est plus une justification. L’objection finale de Tryphon aux anabaptistes reste ouverte, et il est notable qu’elle vienne de quelqu’un dont le peuple a été sauvé, quand il l’a été, par des gens ayant renoncé à leur innocence.

Réception historique

Réception patristique (IIe-Ve s.)

La Didachè (fin du Ier siècle) ouvre par la doctrine des deux voies et reprend presque littéralement le Sermon — bénir ceux qui maudissent, tendre l’autre joue, donner à qui demande — ce qui constitue la plus ancienne réception connue et atteste un usage catéchétique immédiat. Justin (Apologie I, 15-16) cite le discours comme le résumé de l’enseignement chrétien devant un empereur : il choisit le Sermon pour présenter le christianisme à des païens, ce qui dit quelque chose du statut du texte au deuxième siècle.

Les Pères antérieurs à Constantin tiennent une lecture littérale sur la violence : Tertullien (De idololatria 19 ; De corona 11) juge le service militaire incompatible avec la foi, Origène (Contre Celse V, 33 ; VIII, 73) refuse l’enrôlement en offrant la prière à la place, Lactance (Institutions divines VI, 20) déclare qu’il n’est jamais permis de tuer. L’unanimité est remarquable et son renversement après 313 l’est tout autant.

Augustin donne en 393-396 le premier commentaire suivi, le De sermone Domini in monte, qui fixe le titre du discours pour toute la tradition latine. Il y lit une progression vers la perfection, articule les béatitudes aux sept dons de l’Esprit, et introduit la praeparatio cordis qui permettra de concilier 5,39 avec la charge publique. Jean Chrysostome consacre au Sermon les homélies 15 à 25 de sa série sur Matthieu et porte une lecture nettement plus exigeante, avec un accent constant sur l’aumône et contre la richesse.

Réception médiévale

La distinction entre préceptes et conseils évangéliques structure la lecture latine. Elle s’appuie sur Matthieu 19,21 — «si tu veux être parfait» — et s’applique rétroactivement au Sermon : ce qui paraît impraticable devient conseil pour les religieux. Thomas systématise (Somme I-II, q. 108, a. 4) en fondant la distinction sur la finalité et non sur deux morales. La pratique, elle, a bel et bien produit deux morales, et la Réforme le lui reprochera.

Les mouvements de pauvreté volontaire lisent le texte contre l’institution. François d’Assise fonde sa règle sur des versets évangéliques pris littéralement, et la querelle sur la pauvreté qui suit sa mort — jusqu’à la condamnation de la thèse de la pauvreté absolue du Christ par Jean XXII en 1323 — est un conflit d’herméneutique du Sermon avant d’être une affaire juridique. Vaudois, cathares et franciscains spirituels invoquent tous le discours contre le clergé.

La glose et les postillae — Glose ordinaire, Hugues de Saint-Cher, Nicolas de Lyre — transmettent l’exégèse augustinienne. La devotio moderna et l’Imitation de Jésus-Christ déplacent l’accent du commentaire vers la pratique intérieure, préparant le terrain des lectures spiritualisantes modernes.

Réception de la Réforme

Luther prêche sur le Sermon en 1530-1532, à la Coburg puis à Wittenberg (Wochenpredigten über Matthäus 5-7, WA 32), et la préface donne le ton : il écrit contre deux adversaires, les «papistes» qui font du Sermon des conseils réservés aux parfaits, et les «enthousiastes» qui en tirent la suppression de l’autorité temporelle. La doctrine des deux règnes est la position construite entre les deux fronts.

Calvin traite le Sermon dans l’Harmonie des trois évangélistes (1555) et refuse frontalement la distinction préceptes-conseils (Institution IV, 13, 12). Le Sermon est loi et il oblige tous les chrétiens ; son inaccomplissement est un péché à confesser, non une catégorie à instituer. Zwingli et Bucer articulent le discours à une réforme de la cité.

Les anabattistes en font leur charte. Schleitheim (1527) tire du Sermon le refus du serment et de l’épée, Hubmaier et Marpeck en développent la théologie, et le prix est connu : le Miroir des martyrs de van Braght (1660) recense plus de quatre mille exécutions. Du côté catholique, la Contre-Réforme maintient la lecture traditionnelle : Trente ne traite pas directement du Sermon, mais la session VI, canon 20, condamne la position selon laquelle l’homme justifié ne serait pas tenu d’observer les commandements.

Réception moderne (XVIIIe-XIXe s.)

Les Lumières isolent le Sermon du dogme et en font le noyau moral du christianisme. Kant y voit l’expression de la loi morale, Jefferson découpe littéralement les évangiles pour n’en garder que l’enseignement éthique, et le libéralisme théologique allemand — Ritschl, Harnack dans L’essence du christianisme (1900) — réduit le message chrétien à la paternité de Dieu, à la valeur infinie de l’âme et à la morale de l’amour, dont le Sermon est le document.

La réaction eschatologique intervient au tournant du siècle. Johannes Weiss (Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes, 1892) puis Albert Schweitzer établissent que le Royaume prêché par Jésus est apocalyptique et imminent, ce qui interdit de lire le Sermon comme un programme moral intemporel. Schweitzer en tire l’éthique intérimaire. L’effet est double : la lecture libérale est ruinée, et le texte devient étranger, ce qui ouvre la voie aux reformulations dialectiques du siècle suivant.

Tolstoï publie Ma religion en 1884 et fait passer le Sermon du séminaire à la politique. Son excommunication en 1901 et sa correspondance avec Gandhi en 1909-1910 inscrivent le texte dans une histoire qui échappe désormais aux Églises.

Réception contemporaine (XXe-XXIe s.)

Hans Windisch (Der Sinn der Bergpredigt, 1929) pose l’alternative entre exégèse historique et exégèse théologique et refuse les adoucissements. Bonhoeffer publie Nachfolge en 1937 et donne la formulation moderne la plus rigoureuse de la lecture absolutiste ; Reinhold Niebuhr publie en 1935 la critique la plus rigoureuse de cette même lecture. Joachim Jeremias (Die Bergpredigt, 1959) déplace la question en montrant que le Sermon est διδαχή et non νόμος.

Les commentaires majeurs de la seconde moitié du siècle sont ceux de W. D. Davies et Dale Allison (ICC, 1988-1997), Ulrich Luz (EKK, 1985-2002, qui introduit la Wirkungsgeschichte comme méthode), Hans Dieter Betz (Hermeneia, 1995, avec la thèse de l’ἐπιτομή) et John Nolland (NIGTC, 2005). Du côté catholique, la lecture est portée par Jacques Dupont (Les Béatitudes, 3 vol., 1958-1973) et par Veritatis splendor (1993).

Les usages politiques se multiplient : Martin Luther King formule en 1958 la filiation Sermon-Gandhi-désobéissance civile ; la théologie de la libération lit les béatitudes depuis les pauvres réels, contre la spiritualisation ; John Howard Yoder relance le débat éthique nord-américain avec The Politics of Jesus (1972) et Stanley Hauerwas en prolonge la ligne. Du côté juif, Pinchas Lapide (1982) soutient que le Sermon est praticable et que son impraticabilité est une invention chrétienne — thèse à laquelle l’exégèse contemporaine, qui a redécouvert l’ancrage juif du discours, n’a pas de réponse simple.

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2e éd., 2014).

Commentaires

  • Betz, Hans Dieter. The Sermon on the Mount. Hermeneia. Minneapolis : Fortress, 1995.
  • Bonnard, Pierre. L’Évangile selon saint Matthieu. CNT 1. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 1970.
  • Davies, W. D., et Dale C. Allison. A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel According to Saint Matthew. 3 vol. ICC. Edinburgh : T&T Clark, 1988-1997.
  • Luz, Ulrich. Das Evangelium nach Matthäus. 4 vol. EKK I. Zürich et Neukirchen-Vluyn : Benziger et Neukirchener, 1985-2002.
  • Nolland, John. The Gospel of Matthew. NIGTC. Grand Rapids : Eerdmans, 2005.

Études

  • Allison, Dale C. The New Moses : A Matthean Typology. Minneapolis : Fortress, 1993.
  • Bonhoeffer, Dietrich. Le prix de la grâce. Neuchâtel : Delachaux et Niestlé, 1962.
  • Dupont, Jacques. Les Béatitudes. 3 vol. EBib. Paris : Gabalda, 1958-1973.
  • Jeremias, Joachim. Le Sermon sur la montagne. Paris : Cerf, 1966.
  • Lapide, Pinchas. Die Bergpredigt : Utopie oder Programm? Mainz : Grünewald, 1982.
  • Luz, Ulrich. Matthew in History : Interpretation, Influence, and Effects. Minneapolis : Fortress, 1994.
  • McArthur, Harvey K. Understanding the Sermon on the Mount. New York : Harper, 1960.
  • Niebuhr, Reinhold. An Interpretation of Christian Ethics. New York : Harper, 1935.
  • Stassen, Glen H. Living the Sermon on the Mount. San Francisco : Jossey-Bass, 2006.
  • Windisch, Hans. Der Sinn der Bergpredigt. Leipzig : Hinrichs, 1929.
  • Yoder, John Howard. Jésus et le politique. Lausanne : Presses bibliques universitaires, 1984.

Compléments

  • Montefiore, Claude G. The Synoptic Gospels. 2 vol. London : Macmillan, 1909.
  • Tolstoï, Léon. Ma religion. Paris : Fischbacher, 1885.
  • Wink, Walter. Engaging the Powers. Minneapolis : Fortress, 1992.

Voir aussi

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes sur le Sermon sur la montagne.

H1. Les six interprétations classiques

  • Doctorat
  • Histoire de l’exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les grandes lectures du Sermon — perfectionniste, luthérienne des deux règnes, éthique intérimaire, catholique des conseils, anabaptiste, libérale — se distribuent selon la position sociale de leurs auteurs plus que selon leur confession, ce qui est testable.

État de la question
La typologie est classique depuis Kissinger et Bornkamm. La corrélation avec la position sociale n’a pas été examinée.
Corpus
Mt 5-7 ; Augustin, De sermone Domini ; Luther ; Schleitheim ; Schweitzer ; Tolstoï ; Bonhoeffer ; Yoder.
Méthode
Coder chaque lecture et la position institutionnelle de son auteur — établi, minoritaire, persécuté —, puis tester la corrélation.

Ce qui la réfuterait : Une distribution suivant strictement les frontières confessionnelles.

H2. Les antithèses : abrogation ou radicalisation ?

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les six antithèses de Mt 5,21-48 ne relèvent pas d’un procédé unique : deux radicalisent la Loi, deux la restreignent, deux l’abrogent partiellement, et cette hétérogénéité contredit les lectures globales dans les deux sens.

État de la question
Le débat oppose ceux qui voient une radicalisation conforme à 5,17 et ceux qui voient une abrogation. Le traitement différencié des six est rare.
Corpus
Mt 5,17-48 ; parallèles rabbiniques ; 11QTemple sur le divorce et les serments ; Mc 10,2-12.
Méthode
Analyser chaque antithèse selon son rapport formel au texte cité.

Ce qui la réfuterait : Une homogénéité du procédé sur les six antithèses.

H3. Le Sermon dans la pratique des Églises de paix

  • Master
  • Théologie / histoire sociale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les communautés qui font du Sermon une norme littérale — mennonites, quakers, Frères — développent des dispositifs institutionnels spécifiques pour gérer l’écart entre la norme et la pratique, dispositifs comparables et identifiables.

État de la question
La position de principe est connue ; les mécanismes concrets de gestion de l’écart n’ont pas été comparés.
Corpus
Confession de Schleitheim ; Dordrecht 1632 ; disciplines quakers ; règlements de communautés ; procès-verbaux de conseils d’Église.
Méthode
Recenser les dispositifs — dispense, gradation, discipline — dans plusieurs traditions et les comparer.

Ce qui la réfuterait : Une absence de dispositif de gestion de l’écart.

H4. Le Notre Père : deux versions, un problème

  • Master
  • Exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les différences entre Mt 6,9-13 et Lc 11,2-4 ne s’expliquent pas par une source commune unique : la version lucanienne est plus courte, mais certains de ses termes sont plus difficiles, ce qui contredit l’hypothèse d’un simple abrègement.

État de la question
La priorité de l’une ou l’autre version est débattue. Le critère de la lectio difficilior est rarement appliqué à l’ensemble.
Corpus
Mt 6,9-13 ; Lc 11,2-4 ; Didachè 8 ; variantes des deux textes ; ἐπιούσιος et ses attestations.
Méthode
Comparer les deux versions terme à terme selon les critères de la critique textuelle appliqués à la tradition.

Ce qui la réfuterait : Une explication cohérente de toutes les divergences par l’abrègement.

Quiz — Le Sermon sur la montagne — cadrage

Quelle formule clôt chacun des cinq grands discours de Matthieu, dont le Sermon en 7,28 ?

Mt 7,28 ; 11,1 ; 13,53 ; 19,1 ; 26,1.