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Histoire de l’Église — Module IX

Piétisme, Lumières et Réveils

1650-1850 — l’expérience contre l’orthodoxie, la critique contre l’évidence, et la naissance du christianisme évangélique

Deux siècles séparent la paix de Westphalie du printemps des peuples. Le christianisme européen y perd sa position d’évidence : il cesse d’être le cadre non discuté de la pensée pour devenir un objet d’examen, et il réagit par deux mouvements de sens opposé — l’intensification de l’expérience intérieure et la construction d’une apologétique rationnelle. Piétisme et Lumières naissent au même endroit, souvent dans les mêmes universités, et parfois chez les mêmes hommes.

Avant le piétisme : l’épuisement de l’orthodoxie

L’orthodoxie confessionnelle du dix-septième siècle est une réussite intellectuelle — les loci de Johann Gerhard, l’Institutio theologiae elencticae de Turretin — et une difficulté pastorale : la foi y est exposée comme un système de propositions dont l’assentiment se vérifie par l’examen. Après un siècle de guerres confessionnelles, la question qui monte n’est plus de savoir ce qu’il faut croire mais si l’on croit réellement.

Trois foyers préparent la réponse. Johann Arndt publie de 1605 à 1610 les Quatre Livres du vrai christianisme, qui déplacent l’attention de la doctrine vers la vie nouvelle et deviennent, après la Bible, le livre le plus lu du protestantisme allemand. En Angleterre, le puritanisme produit une littérature de l’examen de conscience — Lewis Bayly, The Practice of Piety (1611), traduit dans toute l’Europe ; Richard Baxter. Aux Provinces-Unies, la Nadere Reformatie — Willem Teellinck, Gisbertus Voetius — réclame une «seconde réformation» qui atteindrait les mœurs après avoir atteint la doctrine.

Spener et le programme de 1675

Philipp Jakob Spener, pasteur à Francfort, publie en 1675 une préface aux sermons d’Arndt qui devient immédiatement un manifeste autonome : les Pia desideria. Le diagnostic est sévère — l’Église est malade dans ses trois états, autorités, clergé et peuple — et le remède tient en six propositions.

PropositionContenuEffet institutionnel
1Usage plus abondant de la Parole, y compris hors du culteCollegia pietatis : réunions de lecture en maison privée
2Exercice effectif du sacerdoce universelParticipation laïque à l’édification ; source de tous les conflits ultérieurs avec les consistoires
3La foi ne consiste pas en connaissance mais en pratiqueDéplacement du critère vers la conduite
4Modération dans la controverse ; convaincre par la prière et l’exempleRupture avec un siècle de polémique confessionnelle
5Réforme des études théologiques : former des pasteurs pieux et non des disputeursHalle, fondée en 1694, en sera l’application
6Prédication édifiante plutôt que démonstrativeTransformation durable de l’homilétique protestante

Aucune de ces propositions n’est hétérodoxe et toutes sont explosives, parce qu’elles déplacent le critère d’appartenance : non plus la souscription confessionnelle mais la vie régénérée. Les orthodoxes luthériens y voient immédiatement, et non sans raison, un principe de division — l’ecclesiola in ecclesia, la petite Église dans l’Église.

Halle : une machine institutionnelle

August Hermann Francke est le véritable organisateur. Nommé à Halle en 1692, il y fonde en 1695 une école pour enfants pauvres, puis un orphelinat, un pensionnat, une pharmacie, une imprimerie et un institut biblique. Les Franckesche Stiftungen forment à leur apogée plus de deux mille élèves et constituent une entreprise économique autant qu’éducative — l’ensemble subsiste aujourd’hui à Halle et ses archives sont l’un des fonds les plus riches du protestantisme moderne.

Halle fournit aussi les hommes. La mission danoise-hallienne de Tranquebar, sur la côte de Coromandel, envoie en 1706 Bartholomäus Ziegenbalg et Heinrich Plütschau : premiers missionnaires protestants organisés, ils apprennent le tamoul, traduisent le Nouveau Testament en 1715, ouvrent des écoles et publient une grammaire. Leur correspondance avec Halle, publiée en continu, crée le premier public missionnaire européen.

Herrnhut et les Moraves

Le comte Nicolaus Ludwig von Zinzendorf accueille en 1722 sur ses terres de Haute-Lusace des réfugiés moraves, héritiers de l’Unitas Fratrum hussite. Le village prend le nom de Herrnhut. Le 13 août 1727, une célébration de la Cène produit une expérience collective que la communauté tient pour sa naissance spirituelle, et à laquelle elle datera son unité.

L’originalité morave est double. D’abord une organisation intérieure poussée : les Chöre, groupes par âge et par état, la prière continue organisée par roulement pendant plus d’un siècle, et les Losungen, textes bibliques tirés au sort pour chaque jour de l’année et publiés depuis 1731 sans interruption. Ensuite une politique missionnaire sans commune mesure avec leur nombre : dès 1732 aux Antilles danoises, en 1733 au Groenland, puis au Suriname, en Afrique du Sud, chez les Lenapes d’Amérique du Nord. Une communauté de quelques centaines de membres envoie en vingt ans plus de missionnaires que toutes les Églises protestantes établies réunies.

Leur influence excède leur taille : c’est un groupe de Moraves rencontré sur un navire en perdition qui provoque chez John Wesley la crise dont sortira le méthodisme.

Le piétisme radical et Gottfried Arnold

Une frange refuse de rester dans l’Église établie. Elle produit des séparatistes, des communautés célibataires, des prophétesses, et surtout un livre qui bouleverse l’écriture de l’histoire ecclésiastique.

Gottfried Arnold publie en 1699-1700 l’Histoire impartiale de l’Église et des hérésies. La thèse est simple et scandaleuse : puisque l’histoire est écrite par les vainqueurs, les condamnés pourraient avoir eu raison, et il convient de les lire dans leurs propres textes plutôt que dans les réfutations. Arnold restitue systématiquement le point de vue des hérétiques, et suggère que la vraie Église s’est plus souvent trouvée du côté des persécutés que des conciles.

Portée méthodologique L’ouvrage d’Arnold est l’un des actes de naissance de l’histoire critique du christianisme. Il introduit trois principes qui deviendront des évidences : lire les sources du camp adverse, suspecter la documentation des vainqueurs, et distinguer l’institution de la vérité qu’elle prétend garder. Que ces principes aient été formulés par un piétiste mystique, et non par un rationaliste, est un fait que l’histoire des sciences religieuses rappelle trop peu.

Le piétisme souabe

Le Wurtemberg produit une variante savante et ecclésialement intégrée. Johann Albrecht Bengel publie en 1734 une édition critique du Nouveau Testament grec qui formule pour la première fois la règle fondamentale de la critique textuelle — proclivi scriptioni praestat ardua, la leçon difficile l’emporte sur la leçon facile — et propose un classement des manuscrits en familles. Son Gnomon Novi Testamenti (1742) est un commentaire d’une concision remarquable, que Wesley traduira et diffusera. Friedrich Christoph Oetinger développe une théosophie qui influencera Schelling et l’idéalisme allemand.

Le fait mérite d’être souligné : la critique textuelle du Nouveau Testament, qui servira au dix-neuvième siècle à ébranler les certitudes confessionnelles, a été fondée par un piétiste qui cherchait à établir le texte exact de la Parole de Dieu.

Le dix-huitième siècle ne produit pas une attaque extérieure contre le christianisme : il produit une méthode qui s’applique d’abord à d’autres objets, puis à lui. La critique historique naît de la philologie humaniste, de l’érudition bénédictine et du droit, et elle atteint l’Écriture parce qu’elle atteint tous les textes.

L’ouverture du dossier

DateAuteur et œuvreApportRéaction
1670Spinoza, Traité théologico-politiqueL’Écriture doit être interprétée par elle-même, selon sa langue et son histoire, comme n’importe quel livre ; Moïse n’a pas écrit le PentateuqueInterdit partout ; publié anonymement avec une fausse adresse
1678Richard Simon, Histoire critique du Vieux TestamentPremier traité de critique textuelle catholique ; la tradition est nécessaire précisément parce que le texte a une histoireBossuet fait saisir et pilonner l’édition ; Simon est expulsé de l’Oratoire
1753Jean Astruc, Conjectures sur les mémoires originauxDeux sources distinguées dans la Genèse par l’alternance des noms divinsPublié anonymement par un médecin croyant, qui voulait défendre Moïse
1774-1778Reimarus, Fragments, publiés par LessingDistinction entre le but de Jésus et celui de ses disciples ; première formulation du problème du Jésus historiqueControverse avec Goeze ; Lessing privé de sa liberté de publication
1771-1775Johann Salomo Semler, Traité de la libre investigation du canonDistinction entre l’Écriture sainte et la Parole de Dieu ; le canon a une histoire et n’est pas partout également inspiréFonde la théologie historique allemande ; Semler reste luthérien orthodoxe de confession

Deux observations sur cette série. La première est que trois de ces cinq auteurs sont croyants et que deux d’entre eux — Simon et Astruc — écrivent pour défendre l’Écriture contre ce qu’ils tiennent pour de mauvaises objections. La critique historique n’est pas née d’une hostilité mais d’un souci d’exactitude. La seconde est que la réaction institutionnelle a été, dans chaque cas, la saisie ou l’interdiction, ce qui a garanti la diffusion.

Le déisme et la théologie naturelle

L’Angleterre est le laboratoire. Herbert de Cherbury pose dès 1624 cinq articles communs à toutes les religions ; John Toland publie en 1696 Christianity not Mysterious, qui soutient que rien dans l’Évangile n’est contraire ni supérieur à la raison ; Matthew Tindal donne en 1730 Christianity as Old as the Creation, où la révélation ne fait que republier une religion naturelle accessible de tout temps.

La réponse anglicane est considérable et elle est d’un autre ordre que la condamnation. Joseph Butler publie en 1736 l’Analogie de la religion, qui retourne l’argument déiste : si la nature présente les mêmes obscurités et les mêmes difficultés que la révélation, alors les objections contre la seconde valent contre la première, et l’on ne peut accepter l’une en rejetant l’autre au nom de la clarté. L’ouvrage est un modèle d’apologétique probabiliste et il restera au programme d’Oxford pendant un siècle et demi.

Le coup décisif vient d’ailleurs. David Hume, dans les Dialogues sur la religion naturelle (posthumes, 1779), démonte l’argument du dessein ; Kant, dans la Critique de la raison pure (1781) puis dans La religion dans les limites de la simple raison (1793), établit que les preuves de l’existence de Dieu excèdent les pouvoirs de la raison théorique et réduit le contenu religieux à ce que la raison pratique exige. Après Kant, la théologie naturelle classique cesse d’être une option évidente, et toute la théologie du dix-neuvième siècle est une réponse à cette situation.

Les Lumières catholiques

La catégorie a été longtemps tenue pour contradictoire ; les travaux de Ulrich Lehner et de David Sorkin l’ont imposée. Le catholicisme du dix-huitième siècle produit une érudition critique de premier ordre — les mauristes, dont Jean Mabillon fonde la diplomatique en 1681 avec le De re diplomatica ; Ludovico Antonio Muratori, qui édite les sources italiennes et plaide pour une dévotion épurée dans Della regolata divozione (1747).

Sur le plan institutionnel, le siècle est celui du recul romain. Le fébronianisme — du pseudonyme de l’évêque auxiliaire de Trèves Johann Nikolaus von Hontheim, 1763 — soutient que la primauté pontificale est d’honneur et que les évêques tiennent leur juridiction directement du Christ. Le joséphisme autrichien soumet l’Église à l’État, supprime des centaines de couvents contemplatifs et réorganise les paroisses. Surtout, les jésuites sont expulsés du Portugal en 1759, de France en 1764, d’Espagne en 1767, et la Compagnie est supprimée par Clément XIV en 1773 sous la pression des cours catholiques — événement considérable, qui anéantit en une décennie le premier réseau éducatif et missionnaire du monde.

La Révolution française

La rupture est plus brutale que tout ce que le siècle avait produit. La nuit du 4 août 1789 abolit la dîme ; les biens du clergé sont mis à la disposition de la nation le 2 novembre ; la Constitution civile du clergé du 12 juillet 1790 redécoupe les diocèses sur les départements et rend curés et évêques élus par les citoyens. Le serment exigé en novembre 1790 fracture le clergé français en jureurs et réfractaires, et cette fracture structurera la vie politique française pour un siècle et demi.

La déchristianisation de l’an II — fermeture des églises, culte de la Raison puis de l’Être suprême, calendrier républicain — dure moins de deux ans mais laisse des traces durables. Le Concordat de 1801 rétablit un modus vivendi en faisant du catholicisme «la religion de la grande majorité des Français» et non une religion d’État, et les Articles organiques y ajoutent unilatéralement un encadrement que Rome n’a jamais accepté. Le même texte organise les cultes protestants, puis le culte israélite en 1808 : la France invente un régime de reconnaissance plurielle.

Schleiermacher : refondation

Friedrich Schleiermacher publie en 1799 les Discours sur la religion à ses contempteurs cultivés, adressés aux romantiques de Berlin qui tenaient la religion pour un résidu. Sa thèse déplace entièrement le terrain : la religion n’est ni une métaphysique ni une morale, elle est un mode propre de la conscience — intuition et sentiment de l’infini —, et l’attaquer sur le terrain des preuves ou des devoirs revient à manquer son objet.

La Doctrine de la foi (1821-1822) construit la dogmatique sur le sentiment de dépendance absolue et fait de la théologie une discipline universitaire à part entière — Schleiermacher est l’un des fondateurs de l’université de Berlin en 1810 et l’auteur de son plan d’études théologiques. Toute la théologie protestante du dix-neuvième siècle procède de lui ; Barth, un siècle plus tard, définira sa propre position en le combattant.

Pendant que les universités allemandes établissent la critique et que les cours catholiques expulsent les jésuites, un autre mouvement traverse le monde anglophone : des foules se rassemblent en plein air, des conversions datées à l’heure près sont consignées, et des formes de christianisme naissent qui deviendront majoritaires à l’échelle mondiale deux siècles plus tard.

Le premier Grand Réveil

Il commence en Nouvelle-Angleterre. Jonathan Edwards, pasteur à Northampton, observe en 1734-1735 une vague de conversions dans sa paroisse et en publie le récit — A Faithful Narrative of the Surprising Work of God (1737) —, premier document du genre et modèle de tous les récits de réveil ultérieurs. Edwards est aussi le plus puissant théologien américain de son siècle : son Traité sur les affections religieuses (1746) s’efforce de distinguer les signes fiables d’une conversion véritable des phénomènes émotionnels, question qui occupera tout le mouvement.

George Whitefield, anglican, apporte l’échelle. Prêchant en plein air à partir de 1739 devant des foules estimées à plusieurs milliers, il traverse sept fois l’Atlantique et parcourt les colonies ; Benjamin Franklin, sceptique en matière religieuse, a calculé par curiosité la portée de sa voix et publié ses sermons. Le réveil divise les Églises congrégationalistes et presbytériennes entre Old Lights et New Lights, les premiers reprochant aux seconds l’émotion, l’itinérance et le mépris du ministère ordonné.

Wesley et le méthodisme

John Wesley, prêtre anglican, revient en 1738 d’une mission ratée en Géorgie, troublé par des Moraves rencontrés pendant une tempête en mer, qui chantaient pendant qu’il craignait de mourir. Le 24 mai 1738, à une réunion de Aldersgate Street où l’on lisait la préface de Luther à l’Épître aux Romains, il éprouve ce qu’il décrira comme un cœur «étrangement réchauffé» et l’assurance que ses péchés sont pardonnés.

L’originalité de Wesley n’est pas la prédication mais l’organisation. Les convertis sont répartis en classes d’une douzaine de membres, qui se réunissent chaque semaine, rendent compte de leur vie et cotisent ; au-dessus, des societies, des circuits et une conférence annuelle. Les prédicateurs sont itinérants et pour la plupart laïcs. Ce dispositif produit une croissance que les Églises établies ne peuvent pas suivre, et il en fait une organisation avant d’en faire une Église.

Deux traits doctrinaux le distinguent. Wesley est arminien, contre le calvinisme de Whitefield — d’où la rupture de 1741 entre méthodistes wesleyens et calvinistes. Et il enseigne la sanctification entière, ou perfection chrétienne, comme une possibilité offerte dans cette vie : l’amour de Dieu et du prochain peut remplir le cœur du croyant. Cette doctrine fondera au dix-neuvième siècle le mouvement de sainteté, dont sortira le pentecôtisme.

La séparation d’avec l’Église d’Angleterre est tardive et involontaire. En 1784, faute d’évêque anglican acceptant d’ordonner des ministres pour l’Amérique indépendante, Wesley ordonne lui-même — geste qu’il justifie par l’identité des presbytres et des évêques dans l’Église ancienne, et que son frère Charles tient pour un schisme. Il meurt anglican en 1791.

Le second Réveil américain

De 1790 aux années 1840, une seconde vague transforme le paysage religieux des États-Unis. Elle commence à la frontière : la réunion de Cane Ridge, dans le Kentucky, en août 1801, rassemble selon les estimations dix à vingt mille personnes pendant plusieurs jours, avec des manifestations physiques — chutes, tremblements, cris — dont les observateurs débattent immédiatement du statut.

Charles Grandison Finney apporte le tournant décisif en théorisant les «nouvelles mesures» : réunions prolongées, banc des anxieux, appel nominatif, prière publique pour des individus nommés. Sa thèse, exposée dans les Lectures on Revivals of Religion (1835), est explicite et scandalise les calvinistes : un réveil n’est pas un miracle mais le résultat de l’emploi correct de moyens appropriés, comme une récolte résulte d’une bonne agriculture. C’est la naissance du revivalisme comme technique.

Les conséquences structurelles sont considérables. Le paysage religieux américain bascule des Églises coloniales établies vers les baptistes et les méthodistes, qui deviennent en quarante ans les deux plus grandes familles du pays. Le burned-over district de l’État de New York, ainsi nommé parce que les réveils s’y étaient succédé jusqu’à épuisement du combustible humain, produit dans les mêmes décennies le mormonisme, les adventistes et plusieurs communautés utopiques.

Le Réveil en Suisse romande et en France

Le mouvement atteint Genève en 1816-1817 par l’intermédiaire de l’Écossais Robert Haldane, qui réunit chez lui des étudiants en théologie pour lire l’Épître aux Romains. La Compagnie des pasteurs, alors dominée par une théologie rationalisante, impose en mai 1817 un règlement interdisant de prêcher sur la nature du Christ, le péché originel, la grâce et la prédestination. Les étudiants touchés refusent de signer.

Il en sort une génération : César Malan, destitué et fondant la chapelle du Témoignage ; Jean-Henri Merle d’Aubigné, qui écrira une Histoire de la Réformation traduite dans toute l’Europe ; Louis Gaussen, auteur de Théopneustie (1840), défense de l’inspiration plénière ; Alexandre Vinet, dont la position est la plus originale — il fonde la séparation de l’Église et de l’État non sur l’indifférence mais sur la nature même de la foi, qui ne peut être que personnelle et libre.

Les conséquences institutionnelles sont durables : la Société évangélique de Genève (1831) et son école de théologie, l’Église libre du canton de Vaud (1847) née de la crise Vinet, l’Église évangélique libre de Genève (1849), l’Église neuchâteloise indépendante (1873). En France, le Réveil traverse les Églises réformées et produit les sociétés missionnaires, bibliques et de traités.

Ce que les réveils ont produit

Le bilan dépasse largement le religieux et il est mesurable.

L’abolitionnisme. La secte de Clapham, autour de William Wilberforce, est un groupe d’évangéliques anglicans qui obtient l’abolition de la traite en 1807 et celle de l’esclavage dans l’Empire britannique en 1833. Aux États-Unis, l’abolitionnisme est massivement porté par les milieux issus du second Réveil, et il provoque en 1844-1845 la scission des méthodistes et des baptistes entre Nord et Sud.

Les institutions de diffusion. Sociétés bibliques — la British and Foreign Bible Society en 1804 —, sociétés de traités, écoles du dimanche fondées par Robert Raikes en 1780 et qui alphabétisent des centaines de milliers d’enfants ouvriers, sociétés de tempérance.

Une place nouvelle pour les femmes. Les sociétés d’œuvres, les écoles du dimanche et les réunions de prière ouvrent des espaces d’organisation et de parole publique inaccessibles ailleurs. Le lien entre milieux évangéliques et premières mobilisations féminines, notamment aux États-Unis, est documenté : plusieurs des signataires de la déclaration de Seneca Falls en 1848 viennent de ces réseaux.

L’élan missionnaire, enfin, qui fait l’objet du module suivant : la Société missionnaire baptiste de William Carey en 1792, la London Missionary Society en 1795, la Société des missions évangéliques de Paris en 1822.

Disputes théologiques majeures

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

L’expérience est-elle un critère ?

Piétisme et réveils font de l’expérience personnelle — nouvelle naissance, assurance du salut, cœur réchauffé — le signe de l’appartenance réelle. Les orthodoxies confessionnelles y voient une subjectivisation qui ruine l’objectivité du salut. La question est théologique et elle est aussi pastorale : que dit-on à celui qui n’a rien éprouvé ?

Catholique

L’expérience est réelle et elle n’est pas le critère. La tradition mystique catholique est immense — Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, et au XVIIe siècle l’École française — mais elle est encadrée par deux principes : le discernement des esprits, qui suppose une autorité extérieure à celui qui éprouve, et le primat de l’objectivité sacramentelle, l’ex opere operato signifiant précisément que l’efficacité du sacrement ne dépend pas de l’état ressenti. Trente a par ailleurs refusé la certitude subjective du salut (session VI, canon 16), non pour désespérer le fidèle mais pour lui interdire de fonder son assurance sur un sentiment. La querelle du quiétisme — Fénelon contre Bossuet, condamnation de 1699 — montre que l’Église catholique a mené sa propre version de ce débat.

Orthodoxe

L’Orient est la tradition où l’expérience a le statut le plus élevé, et il faut mesurer la différence avec le piétisme. Syméon le Nouveau Théologien soutient que celui qui n’a pas conscience de la grâce ne l’a pas reçue ; la controverse hésychaste du XIVe siècle se conclut en faveur de Palamas, c’est-à-dire en faveur de la réalité de l’expérience de la lumière incréée. Mais cette expérience est le terme d’un long chemin ascétique, guidée par un père spirituel, inséparable de la liturgie et des sacrements. Elle n’est ni instantanée, ni datable, ni fondatrice de l’appartenance — on est chrétien par le baptême, non par ce qu’on a ressenti un soir de mai.

Réformée

La position réformée est tendue entre deux exigences. Calvin fait du testimonium internum Spiritus Sancti le fondement de la certitude de la foi, et la tradition puritaine a développé une pratique minutieuse de l’examen des signes de l’élection — la practical syllogism : je porte les fruits de la régénération, donc je suis élu. Cette pratique a produit des trésors de littérature spirituelle et des ravages : l’angoisse de l’assurance est un phénomène documenté du puritanisme anglais et néerlandais. Le Réveil genevois de 1817 reprend cette tension : ses adversaires rationalistes lui reprochent l’enthousiasme, et ses partisans leur reprochent d’avoir vidé la foi de toute réalité vécue. Jonathan Edwards a donné la réponse la plus solide en distinguant les affections religieuses véritables de leurs contrefaçons émotionnelles.

Luthérienne

C’est ici que se joue la controverse interne la plus vive du luthéranisme. L’orthodoxie — Valentin Ernst Löscher, dans le Timotheus Verinus (1718-1721) — reproche au piétisme quatre choses : de faire de la conversion un événement datable, d’instituer une Église dans l’Église, de subordonner la doctrine à la vie, et de fonder la certitude sur un état intérieur variable plutôt que sur la promesse attachée au baptême. L’argument central est luthérien au sens strict : la promesse est extra nos, hors de nous, et chercher en soi la preuve de son salut revient à retourner vers soi le regard que la foi doit porter au dehors. Le piétisme répond que l’orthodoxie a produit des paroisses entières de chrétiens de nom. Les deux ont raison sur le point qu’ils soulèvent.

Anglicane

L’anglicanisme a hébergé les deux positions et s’est déchiré à leur sujet. Wesley et Whitefield sont prêtres anglicans ; les évêques leur ferment les chaires ; l’évêque Butler dit à Wesley que prétendre à des révélations extraordinaires du Saint-Esprit est «une chose horrible, une chose très horrible». Pourtant le courant évangélique reste dans l’Église et y devient une force majeure au XIXe siècle — Simeon à Cambridge, la secte de Clapham, Shaftesbury. La via media s’exerce ici comme ailleurs : l’expérience est reconnue comme fruit et refusée comme critère d’appartenance, laquelle reste fondée sur le baptême et la communion paroissiale.

Anabaptiste

La tradition radicale tient depuis 1525 que l’appartenance suppose une décision personnelle, et le baptême des croyants en est le sacrement. Le piétisme et les réveils ne font donc pas difficulté : ils rejoignent tardivement une position tenue deux siècles plus tôt, et l’histoire le confirme — les Frères de Schwarzenau, nés en 1708 du piétisme radical, adoptent le baptême des croyants ; le baptisme anglais et américain doit au réveil sa croissance. La réserve est ailleurs : l’expérience individuelle ne suffit pas, elle doit être vérifiée par la communauté et par la conduite. Menno Simons écrit que la vraie foi se reconnaît à ce qu’elle produit, non à ce qu’elle éprouve.

Synthèse

Le débat n’oppose pas ceux qui accordent une place à l’expérience et ceux qui la refusent : aucune des six traditions ne la refuse, et l’Orient lui donne le statut le plus élevé. Il porte sur trois questions distinctes qu’il faut séparer. L’expérience est-elle datable — le piétisme et les réveils disent oui, les cinq autres traditions non. Est-elle fondatrice de l’appartenance — les radicaux et les réveils disent oui, les traditions baptismales non. Est-elle autovérifiable — tous disent non, et tous proposent une instance différente : le discernement du père spirituel, le syllogisme pratique, la promesse extérieure du baptême, ou la vérification communautaire. L’objection luthérienne du extra nos et la réponse piétiste sur les chrétiens de nom sont l’une et l’autre fondées, ce qui explique que la tension n’ait jamais été résolue.

La critique historique : instrument ou menace ?

De Spinoza à Semler, une méthode s’impose : lire l’Écriture comme un texte ayant une histoire. Chaque tradition a dû décider si cette méthode était un outil au service de la foi, une concession dangereuse, ou une attaque à repousser. Les réponses ont mis deux siècles à se stabiliser et elles ne sont pas identiques.

Catholique

La trajectoire est longue et documentée. Richard Simon est condamné en 1678 ; le modernisme est condamné par Lamentabili et Pascendi en 1907, et le serment antimoderniste imposé de 1910 à 1967 ; la Commission biblique pontificale rend jusqu’en 1914 des réponses négatives sur l’authenticité mosaïque du Pentateuque et sur la paternité des évangiles. Le renversement est l’œuvre de Pie XII : Divino afflante Spiritu (1943) encourage l’étude des langues originales, des genres littéraires et du contexte historique. Dei Verbum 12 (1965) en fait une obligation : l’interprète doit rechercher ce que l’hagiographe a voulu signifier, en tenant compte des genres et des manières de penser de son temps. L’École biblique de Jérusalem, la Bible de Jérusalem et l’exégèse catholique contemporaine sont les fruits de ce retournement.

Orthodoxe

L’Orient a reçu la critique historique tardivement et par un canal particulier : les académies russes du XIXe siècle, qui produisent une érudition patristique et biblique considérable — l’édition et la traduction des Pères, les travaux de Bolotov. La réserve orthodoxe n’est pas un refus de la méthode mais un refus de son autonomie : l’Écriture est un livre de l’Église, lue dans la liturgie, et une exégèse qui abstrait le texte de ce lieu produit un objet différent. Georges Florovsky a formulé le programme d’un «retour aux Pères» qui n’est pas un refus de l’histoire mais une manière de la situer. La théologie orthodoxe contemporaine emploie les outils critiques sans en avoir fait le centre de sa formation.

Réformée

La tradition réformée est celle où la critique s’est installée le plus tôt et le plus profondément, et elle y a produit une crise interne durable. Les facultés allemandes et suisses forment au XIXe siècle la théologie libérale — Wellhausen pour l’Ancien Testament, l’école de Tübingen pour le Nouveau — et une réaction confessionnelle et réveillée s’y oppose : Théopneustie de Gaussen (1840) défend l’inspiration plénière contre les Genevois libéraux. Le principe réformé rend pourtant la critique difficilement évitable : si l’Écriture est la norme, il faut savoir ce qu’elle dit, donc établir le texte, donc faire de la philologie et de l’histoire. La position majoritaire contemporaine est que la méthode historique est nécessaire et insuffisante — elle établit le sens produit, non l’autorité de ce qui est dit.

Luthérienne

Le luthéranisme a fourni les principaux artisans de la méthode : Semler, Baur, Wellhausen, Bultmann sont tous issus de facultés luthériennes. Semler, en distinguant la sainte Écriture et la Parole de Dieu, ouvre la voie tout en restant confessionnellement luthérien — la distinction luthérienne entre la lettre et la promesse rendait le geste pensable. Le prix a été une crise majeure au XXe siècle : le programme de démythologisation de Bultmann suppose que l’Évangile soit dégageable de sa forme mythique, et l’ensemble du luthéranisme mondial n’a pas suivi. La réponse de Barth — l’Écriture n’est pas un objet que nous examinons, elle est la parole qui nous examine — n’est pas une réfutation de la méthode mais un renversement du rapport.

Anglicane

L’Angleterre a connu sa crise en 1860 avec Essays and Reviews, recueil de sept auteurs anglicans introduisant la critique allemande, condamné par les évêques, poursuivi devant les tribunaux ecclésiastiques — deux auteurs d’abord condamnés, puis acquittés en appel par le Conseil privé en 1864, décision qui établit de fait la liberté de recherche dans l’Église d’Angleterre. Le Lux Mundi de Charles Gore (1889) opère la synthèse du côté anglo-catholique en admettant une kénose du savoir chez le Christ. L’anglicanisme a ainsi intégré la critique sans crise doctrinale durable, essentiellement parce que son autorité est distribuée et qu’aucune instance ne pouvait trancher au nom de tous.

Anabaptiste

La tradition radicale a été peu touchée avant le XXe siècle, faute d’institutions académiques propres. Quand elle s’en est dotée — Goshen, Associated Mennonite Biblical Seminary —, elle a adopté les outils critiques sans crise majeure, pour une raison de structure : l’autorité interprétative appartenant à la communauté rassemblée et non à un magistère ou à une confession écrite, l’établissement du sens historique ne menaçait aucune instance. John Howard Yoder a exploité la critique historique à ses propres fins, en s’appuyant sur les résultats de l’exégèse pour soutenir que le Jésus des évangiles est politiquement lisible et que la lecture apolitique était la construction.

Synthèse

La chronologie des réceptions est plus instructive que les arguments. La méthode naît dans les facultés luthériennes et réformées, où une distinction préexistante entre la lettre et la promesse la rendait pensable ; elle est intégrée par l’anglicanisme après une crise judiciaire en 1860-1864 ; elle est condamnée par Rome pendant deux siècles et demi puis pleinement reçue en 1943-1965 ; elle est adoptée tardivement et sans crise par l’Orient et par les radicaux. La corrélation dégagée par la voix anabaptiste est la plus éclairante : la critique historique fait crise exactement là où elle menace une instance d’interprétation constituée, et pas ailleurs. Ce qui demeure ouvert, et que toutes les traditions formulent aujourd’hui de manière voisine, est le statut d’une méthode qui établit ce qu’un texte a voulu dire sans pouvoir établir ce qu’il faut en faire.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Sept pistes formulées de manière falsifiable. La période offre deux types de corpus rarement croisés : les archives institutionnelles du piétisme et des réveils — Halle, Herrnhut, registres méthodistes, archives genevoises —, qui sont sérielles et nominatives, et les corpus imprimés de la critique, entièrement numérisés.

H1. Gottfried Arnold et la naissance de l’histoire critique du christianisme

  • Doctorat
  • Historiographie / piétisme
  • 4-5 ans

Hypothèse. L’Histoire impartiale de l’Église et des hérésies (1699-1700) a exercé sur la méthode historique une influence supérieure à celle que lui reconnaissent les histoires de la discipline, qui attribuent aux Lumières des principes — lire les sources du camp adverse, suspecter la documentation des vainqueurs — qu’Arnold formule le premier et pour des motifs religieux.

État de la question
Arnold est bien étudié comme figure du piétisme radical. Son statut dans la généalogie de l’histoire critique est mentionné sans être établi : les manuels d’historiographie font commencer la discipline à Mabillon pour la diplomatique et aux Lumières pour la critique des récits, en sautant ce maillon.
Corpus
Arnold, Unparteyische Kirchen- und Ketzer-Historie (1699-1700) ; sa source principale, la Chronica de Sebastian Franck (1531) ; les réfutations contemporaines ; puis la réception : Semler, Mosheim, Neander, et les histoires de l’historiographie du XIXe siècle.
Méthode
Reconstituer la méthode d’Arnold à partir de son traitement d’un échantillon de dossiers — montanisme, Servet, anabaptistes —, puis suivre la circulation de ses principes par les citations et les réfutations. Allemand et latin. Le second volet est l’originalité du sujet.

Ce qui la réfuterait : L’établissement que les principes en question sont déjà formulés et pratiqués avant Arnold dans l’érudition confessionnelle, ou l’absence de trace de sa réception chez les historiens postérieurs.

H2. Les archives de Halle et la fabrique du public missionnaire

  • Doctorat
  • Histoire des missions / histoire du livre
  • 4-5 ans

Hypothèse. La publication continue des lettres de Tranquebar par Halle, à partir de 1710, a constitué le premier public missionnaire européen en créant un dispositif éditorial — périodicité, souscription, récit sériel — dont les sociétés missionnaires du XIXe siècle reprendront intégralement la forme.

État de la question
Les Hallesche Berichte sont connus des spécialistes des missions et exploités pour leur contenu ethnographique. Leur fonction dans la formation d’un lectorat et leur postérité formelle n’ont pas été étudiées, alors que les archives des Franckesche Stiftungen sont accessibles et partiellement numérisées.
Corpus
Hallesche Berichte (1710-1772) ; correspondance de Ziegenbalg ; archives des Franckesche Stiftungen à Halle ; listes de souscripteurs ; périodiques missionnaires du XIXe siècle — Journal des missions évangéliques, Missionary Register — pour la comparaison formelle.
Méthode
Analyser le dispositif éditorial — périodicité, mise en page, appels de fonds, correspondance des lecteurs —, établir la géographie des souscripteurs, puis comparer aux périodiques ultérieurs. Allemand et paléographie ; séjour à Halle nécessaire.

Ce qui la réfuterait : L’existence d’un dispositif éditorial missionnaire comparable antérieur à Halle — par exemple dans les Lettres édifiantes et curieuses jésuites, qui devront être examinées comme concurrent sérieux de l’hypothèse.

H3. Cane Ridge et la mesure des foules

  • Master
  • Histoire religieuse américaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les estimations de fréquentation des grandes réunions de camp du second Réveil, reprises telles quelles depuis les récits contemporains, sont incompatibles avec les capacités démographiques et logistiques des comtés concernés ; une réévaluation à partir des recensements et des capacités d’approvisionnement ramène les chiffres à une fraction des valeurs reçues.

État de la question
Le chiffre de dix à vingt mille participants à Cane Ridge circule sans examen depuis 1801. Quelques historiens en ont noté l’invraisemblance sans conduire la vérification. Le sujet est d’un intérêt méthodologique général : il porte sur la manière dont un chiffre devient un fait.
Corpus
Récits de Cane Ridge — Barton Stone, James Finley, presbytère de Bourbon County ; recensements fédéraux de 1800 et 1810 ; registres de comté ; presse de Lexington ; comptes des marchands locaux pour l’approvisionnement.
Méthode
Confronter les estimations aux populations des comtés dans un rayon donné, aux capacités de déplacement et aux besoins logistiques d’un rassemblement de plusieurs jours. Puis suivre la circulation du chiffre dans l’historiographie. Anglais ; sources imprimées et numérisées.

Ce qui la réfuterait : La compatibilité des estimations avec les données démographiques et logistiques régionales, ou la découverte d’une source comptable attestant l’ordre de grandeur reçu.

H4. La réception du Traité théologico-politique dans l’exégèse allemande

  • Doctorat
  • Histoire des idées / exégèse
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les principes herméneutiques de Spinoza pénètrent l’exégèse allemande du XVIIIe siècle par des canaux indirects — réfutations, manuels d’introduction, dictionnaires — plutôt que par la lecture directe d’un ouvrage interdit, et cette transmission médiate explique que ses thèses aient été adoptées sans que son nom soit invoqué.

État de la question
L’influence de Spinoza sur la critique biblique est admise en général et documentée en particulier pour quelques auteurs. La question des canaux — qui a lu quoi, dans quelle édition, via quelle réfutation — n’a pas été traitée systématiquement, et elle est décisive pour comprendre une réception clandestine.
Corpus
Spinoza, Tractatus theologico-politicus (1670) et ses éditions clandestines ; réfutations de Musaeus, Mansvelt, Huet ; Richard Simon ; introductions de Michaelis, Eichhorn, Semler ; catalogues de bibliothèques universitaires et privées ; registres de censure.
Méthode
Suivre les citations, les paraphrases et les emprunts non attribués dans un corpus d’introductions et de commentaires de 1670 à 1800, en identifiant les intermédiaires. Latin, allemand, néerlandais. Les catalogues de bibliothèques permettent de tester la disponibilité matérielle des exemplaires.

Ce qui la réfuterait : L’attestation d’une lecture directe et avouée de Spinoza par les principaux exégètes du XVIIIe siècle, qui rendrait l’hypothèse de la transmission médiate superflue.

H5. Le Réveil genevois de 1817 : prosopographie d’une rupture

  • Master
  • Histoire religieuse suisse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les étudiants et pasteurs touchés par le Réveil genevois se distinguent du reste du corps pastoral par des traits identifiables — origine géographique hors de Genève, position sociale, cursus —, ce qui suggère que le conflit de 1817 recoupe une fracture préexistante du corps ecclésiastique et n’est pas seulement doctrinal.

État de la question
Le Réveil genevois est bien étudié doctrinalement et institutionnellement. Une analyse prosopographique du corps pastoral et des étudiants de la période n’a pas été conduite, alors que les archives genevoises le permettent.
Corpus
Archives d’État de Genève ; registres de la Vénérable Compagnie des pasteurs ; matricules de l’Académie ; règlement du 3 mai 1817 ; correspondance de Haldane, Malan, Merle d’Aubigné, Gaussen ; archives de la Société évangélique (1831).
Méthode
Constituer la base nominative du corps pastoral et des étudiants en théologie de 1810 à 1830, coder origine, famille, formation, position prise en 1817 et carrière ultérieure, puis analyser la distribution. Français ; archives locales accessibles.

Ce qui la réfuterait : Une distribution des positions sans corrélation avec l’origine ou la position sociale, qui renverrait le conflit à ses seuls motifs doctrinaux.

H6. Les registres de classe méthodistes comme source d’histoire sociale

  • Doctorat
  • Histoire sociale britannique
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les registres de classe méthodistes, qui consignent nominativement la présence hebdomadaire, la cotisation et parfois l’état spirituel de chaque membre, constituent une source d’histoire sociale des classes populaires britanniques d’une richesse comparable aux registres paroissiaux, et ils permettent de tester directement la thèse d’Élie Halévy sur le rôle du méthodisme dans la stabilité sociale anglaise.

État de la question
La thèse de Halévy (1906) — le méthodisme aurait détourné l’Angleterre de la révolution — est discutée depuis un siècle, notamment par E. P. Thompson qui l’inverse. Le débat est resté largement interprétatif ; les registres de classe, conservés en grand nombre, sont sous-exploités.
Corpus
Registres de classe et de société conservés dans les archives méthodistes (John Rylands Library, Manchester) et les archives de comté ; Minutes of the Methodist Conference ; recensement religieux de 1851 ; Halévy, Histoire du peuple anglais au XIXe siècle ; E. P. Thompson, The Making of the English Working Class (1963).
Méthode
Constituer des séries nominatives pour plusieurs circuits contrastés — industriels, ruraux, miniers — et croiser composition sociale, mobilité et engagement associatif ou syndical attesté. Anglais ; travail d’archives conséquent.

Ce qui la réfuterait : Une conservation trop lacunaire ou trop biaisée des registres pour autoriser des séries représentatives, ou l’absence de recouvrement entre appartenance méthodiste et engagement social documentable dans un sens comme dans l’autre.

H7. La distinction de Semler entre Écriture et Parole de Dieu : diffusion d’une formule

  • Master
  • Histoire des doctrines
  • 12-18 mois

Hypothèse. La distinction posée par Semler en 1771 se diffuse dans la théologie protestante allemande en moins d’une génération, mais sous une forme atténuée qui en neutralise la portée critique ; cette atténuation est repérable par l’examen des formulations dans les manuels et les catéchismes des décennies suivantes.

État de la question
Semler est reconnu comme fondateur de la théologie historique. La postérité précise de sa distinction — qui la reprend, avec quelles nuances, et à quel moment elle devient inoffensive — n’a pas été suivie. Le sujet est un exercice de méthode sur un objet circonscrit.
Corpus
Semler, Abhandlung von freier Untersuchung des Canon (1771-1775) ; manuels de dogmatique et d’introduction de 1775 à 1830 ; catéchismes territoriaux ; controverses contemporaines ; Schleiermacher, Der christliche Glaube, pour l’aboutissement.
Méthode
Relever les formulations de la distinction dans un corpus de trente à quarante ouvrages datés, et coder leur portée — critique, descriptive, ou purement pédagogique. Allemand indispensable ; corpus largement numérisé.

Ce qui la réfuterait : Le maintien de la portée critique de la distinction dans la majorité du corpus, ce qui infirmerait l’hypothèse de l’atténuation.

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2e éd., 2014).

Sources

  • Arnold, Gottfried. Unparteyische Kirchen- und Ketzer-Historie. Francfort, 1699-1700.
  • Edwards, Jonathan. Les affections religieuses. Aix-en-Provence : Kerygma, 1995.
  • Schleiermacher, Friedrich. De la religion : discours aux personnes cultivées d’entre ses mépriseurs. Paris : Van Dieren, 2004.
  • Semler, Johann Salomo. Abhandlung von freier Untersuchung des Canon. Halle, 1771-1775.
  • Spener, Philipp Jakob. Pia desideria. Paris : Arfuyen, 1990.
  • Spinoza, Baruch. Traité théologico-politique. Œuvres III. Paris : PUF, 1999.

Études

  • Bebbington, David W. Evangelicalism in Modern Britain. London : Unwin Hyman, 1989.
  • Cottret, Bernard. Histoire du Réveil, 1790-1850. Paris : Perrin, 2010.
  • Hatch, Nathan O. The Democratization of American Christianity. New Haven : Yale University Press, 1989.
  • Lehner, Ulrich L. The Catholic Enlightenment. Oxford : Oxford University Press, 2016.
  • Maury, Léon. Le Réveil religieux dans l’Église réformée à Genève et en France. 2 vol. Paris, 1892.
  • Reventlow, Henning Graf. Storia dell’interpretazione biblica, vol. 4. Casale Monferrato : Piemme, 2004.
  • Sorkin, David. The Religious Enlightenment. Princeton : Princeton University Press, 2008.
  • Stoeffler, F. Ernest. The Rise of Evangelical Pietism. Leiden : Brill, 1965.
  • Thompson, E. P. La formation de la classe ouvrière anglaise. Paris : Seuil, 1988.
  • Ward, W. R. The Protestant Evangelical Awakening. Cambridge : Cambridge University Press, 1992.

Voir aussi

Quiz — Piétisme, Lumières et Réveils

Quelle est la proposition des Pia desideria (1675) qui a produit le plus de conflits ?