Huit siècles. Entre la déposition du dernier empereur d’Occident et la mort de Thomas d’Aquin, le christianisme cesse d’être une réalité méditerranéenne unifiée pour devenir deux civilisations distinctes, séparées par la langue, le droit, le rite et finalement la communion. Ce module suit cette divergence, ses causes matérielles et ses formulations doctrinales.
Le fait décisif : l’islam
En moins d’un siècle, entre 634 et 711, trois des cinq patriarcats de la pentarchie passent sous domination musulmane : Antioche en 637, Jérusalem en 638, Alexandrie en 642. La chrétienté perd la Syrie, l’Égypte, l’Afrique du Nord et l’Espagne. Il reste Rome et Constantinople face à face, sans les sièges intermédiaires qui avaient jusque-là amorti leurs désaccords — Chalcédoine avait été possible parce que cinq voix pouvaient s’équilibrer ; il n’en restera que deux.
Débat historiographique Henri Pirenne a soutenu dans Mahomet et Charlemagne (posthume, 1937) que ce sont les conquêtes arabes, et non les invasions germaniques, qui ont mis fin à l’Antiquité : en fermant la Méditerranée, elles auraient replié l’Occident sur une économie continentale dont l’Empire carolingien est la conséquence. La thèse a été violemment contestée à partir des années 1980 par l’archéologie — Richard Hodges et David Whitehouse (Mohammed, Charlemagne and the Origins of Europe, 1983) montrant que le déclin des échanges précède l’islam —, puis partiellement réhabilitée par Michael McCormick (Origins of the European Economy, 2001), qui établit à partir de milliers de données de circulation que les routes se réorientent plutôt qu’elles ne se ferment. Le dossier reste l’un des plus vifs de l’histoire médiévale.
L’Occident se reconstruit sans empire
La disparition de l’administration impériale laisse l’épiscopat comme seule structure continue, et l’évêque devient de fait le magistrat de sa cité — prolongement de l’episcopalis audientia constantinienne, désormais sans contrepoids.
Les royaumes germaniques sont d’abord ariens : Goths, Vandales, Burgondes et Lombards ont été évangélisés au quatrième siècle par des missionnaires de la mouvance d’Ulfila, avant que Nicée ne s’impose. L’exception est décisive : les Francs, avec le baptême de Clovis à Reims — traditionnellement en 496, plus vraisemblablement entre 498 et 508 —, adoptent directement la foi nicéenne. Cette singularité fonde l’alliance de la papauté et des Francs, et par elle toute la configuration politique de l’Occident médiéval.
Grégoire le Grand (590-604) est la charnière. Il administre Rome comme un préfet en l’absence de toute autorité impériale effective, négocie avec les Lombards, organise le ravitaillement, gère le patrimoine de saint Pierre. Il envoie Augustin de Cantorbéry évangéliser l’Angleterre en 596, avec une instruction pastorale remarquable : ne pas détruire les temples mais les consacrer, ne pas supprimer les fêtes mais les convertir. La Règle pastorale devient le manuel de l’épiscopat occidental pour huit siècles.
Les Carolingiens transforment l’alliance en système. En 751, Pépin dépose le dernier Mérovingien avec l’accord du pape Zacharie ; en 754, Étienne II le sacre et reçoit en retour l’exarchat de Ravenne, origine des États pontificaux. Le jour de Noël 800, Charlemagne est couronné empereur à Rome — geste qui crée un second empereur chrétien et rend la rupture avec Byzance structurellement probable.
La Donation de Constantin Ce document, qui fait céder par Constantin à Sylvestre Ier la primauté sur les autres sièges et la souveraineté temporelle sur l’Occident, est un faux fabriqué dans les milieux romains ou francs entre 750 et 850. Il est démontré comme tel par Nicolas de Cues en 1433, puis de façon décisive par Lorenzo Valla en 1440, dont la Déclamation démontre l’anachronisme du vocabulaire et des institutions ; le texte de Valla sera publié par Ulrich von Hutten en 1517 et deviendra une arme majeure de la polémique réformée. L’usage effectif de la Donation avant Valla est en revanche mal mesuré, et il constitue une piste de recherche.
Byzance : continuité et rétrécissement
L’Empire d’Orient ne connaît aucune rupture institutionnelle : le droit romain, la fiscalité, l’administration et la langue grecque se maintiennent. Justinien (527-565) reconquiert temporairement l’Italie et l’Afrique, codifie le droit — le Corpus iuris civilis, dont le Digeste sera la matrice de tout le droit européen — et fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans.
Mais l’Empire rétrécit. Après les conquêtes arabes, il se replit sur l’Anatolie et les Balkans, perd l’Italie du Sud aux Normands au onzième siècle, puis l’Anatolie aux Seldjoukides après Mantzikert en 1071 — défaite qui déclenche l’appel à l’Occident et donc la première croisade.
La mission slave est l’acte le plus durable de l’Orient chrétien. Cyrille et Méthode, partis de Thessalonique vers la Moravie en 863, créent l’alphabet glagolitique pour traduire la liturgie et l’Écriture en slavon. Le principe — évangéliser dans la langue du peuple — s’oppose frontalement à la pratique latine, qui imposera le latin pendant mille ans. La conversion de la Rus’ de Kiev sous Vladimir en 988 étend l’orthodoxie à un espace qui, après la chute de Constantinople, en deviendra le centre démographique.
Le Filioque : anatomie d’une insertion
La clause Filioque — l’Esprit procède du Père «et du Fils» — n’est pas une invention romaine. Elle apparaît en Espagne, au troisième concile de Tolède (589), dans le contexte de la conversion des Wisigoths ariens : ajouter que l’Esprit procède aussi du Fils renforce la consubstantialité du Fils, ce qui est exactement l’enjeu local.
De l’Espagne, la formule passe à la cour carolingienne, où elle est chantée dans la liturgie palatine. Le synode d’Aix-la-Chapelle de 809 la défend. Charlemagne demande à Léon III de l’insérer dans le symbole. Le pape approuve la doctrine, refuse l’insertion, et fait graver le symbole sans Filioque sur deux plaques d’argent, en grec et en latin, exposées à Saint-Pierre. Rome ne l’adoptera qu’en 1014, sous Benoît VIII, à l’occasion du couronnement de l’empereur Henri II.
La chronologie est donc précise et elle est embarrassante pour tout le monde : une formule espagnole, imposée par un pouvoir politique franc, refusée deux siècles par Rome, puis adoptée par elle sous pression impériale — et devenue l’un des deux griefs majeurs de la rupture avec l’Orient. Elle fait l’objet de la deuxième dispute de ce module.
1054 et ce qui l’entoure
Le récit scolaire — Humbert de Silva Candida dépose une bulle d’excommunication sur l’autel de Sainte-Sophie le 16 juillet 1054, Michel Cérulaire riposte, la chrétienté se sépare — est inexact sur presque tous les points.
| Élément du récit | Ce que montrent les sources |
|---|
| Une excommunication mutuelle des Églises | La bulle vise Cérulaire et ses partisans nommément, non l’Église grecque ; le synode byzantin riposte contre les légats, non contre Rome |
| Un acte pontifical | Léon IX est mort le 19 avril 1054, trois mois avant l’acte des légats ; le siège est vacant, et la validité du mandat est douteuse |
| Une rupture ressentie comme telle | Ni les chroniqueurs de l’époque ni les échanges des décennies suivantes ne traitent 1054 comme une césure ; la correspondance et la concélébration continuent par endroits |
| La date de la séparation | La rupture se consomme au XIIIe siècle, et le sac de Constantinople par la quatrième croisade en 1204 pèse infiniment plus que 1054 |
Le 7 décembre 1965, à la veille de la clôture de Vatican II, Paul VI et le patriarche Athénagoras lèvent simultanément les anathèmes de 1054 par une déclaration commune, en précisant qu’ils les «effacent de la mémoire» sans prétendre que cela suffise à rétablir la communion. Jean-Paul II exprimera en 2001 et 2004 les regrets de Rome pour le sac de 1204, que le patriarche Bartholomée acceptera publiquement. La séquence est significative : le geste de 1965 porte sur un événement mineur, et il aura fallu quarante ans de plus pour aborder l’événement majeur.
Entre 1050 et 1250, l’Occident latin change de nature. La papauté devient une monarchie juridique, le droit canonique une science, la théologie une discipline universitaire, et les ordres mendiants un instrument d’encadrement urbain. Aucune de ces transformations n’a d’équivalent en Orient, et c’est cette asymétrie qui rend les deux chrétientés mutuellement inintelligibles bien avant qu’elles ne se déclarent séparées.
La réforme grégorienne
Le mouvement commence dans les monastères. Cluny, fondée en 910 par Guillaume d’Aquitaine avec une clause décisive — l’abbaye relève directement de Rome et d’aucun seigneur —, crée un réseau de centaines de maisons soustraites au pouvoir laïc. Cîteaux (1098) réagira contre la richesse clunisienne par un retour à la lettre de la Règle, et Bernard de Clairvaux en fera la puissance spirituelle dominante du douzième siècle.
La réforme passe ensuite au siège romain. Trois objectifs : la fin de la simonie, l’imposition du célibat clérical, et surtout la libération des nominations épiscopales à l’égard des pouvoirs laïcs. Le Dictatus papae de 1075, vingt-sept propositions inscrites dans le registre de Grégoire VII, énonce que le pontife romain seul peut déposer les évêques, que son nom seul est prononcé dans les églises, qu’il peut délier les sujets du serment de fidélité envers un souverain injuste — et que l’Église romaine n’a jamais erré et n’errera jamais.
La querelle des investitures qui s’ensuit oppose Grégoire VII à Henri IV : excommunication, pénitence de Canossa en janvier 1077, reprise du conflit, mort du pape en exil à Salerne en 1085. Le concordat de Worms (1122) transige en distinguant l’investiture spirituelle, réservée à l’Église, et l’investiture temporelle, laissée à l’empereur. Ce qui reste n’est pas le compromis mais la transformation : la papauté est devenue une institution de gouvernement, dotée d’une chancellerie, d’une fiscalité et d’une cour d’appel universelle.
Le droit : Gratien et la naissance d’une science
Vers 1140, un maître bolonais nommé Gratien compile la Concordia discordantium canonum — la concorde des canons discordants —, qui organise des milliers de textes conciliaires, pontificaux et patristiques en les confrontant par la méthode dialectique. L’ouvrage n’a jamais été promulgué officiellement et il devient pourtant, de fait, le manuel du droit de l’Église pour huit siècles, base du Corpus iuris canonici jusqu’au Code de 1917.
Découverte récente Anders Winroth (The Making of Gratian’s Decretum, 2000) a établi, à partir de quatre manuscrits jusque-là négligés, que le Décret existe en deux recensions successives : une première version brève et cohérente, puis une seconde beaucoup plus étendue, probablement due à une autre main, qui ajoute massivement du droit romain. La découverte oblige à reprendre l’analyse de presque toutes les doctrines réputées «de Gratien» en vérifiant à laquelle des deux recensions elles appartiennent — chantier largement ouvert.
L’université et la méthode scolastique
Bologne pour le droit vers 1088, Paris pour la théologie vers 1200 : les universités naissent comme corporations de maîtres et d’étudiants, dotées de privilèges qui les soustraient aux juridictions locales. Elles inventent une méthode.
La quaestio procède en quatre temps : poser la question, aligner les autorités qui répondent par l’affirmative, aligner celles qui répondent par la négative, puis trancher en montrant en quel sens chacune est vraie. Abélard en a donné le manifeste avec le Sic et non (vers 1120), qui juxtapose cent cinquante-huit questions où les Pères se contredisent, sans les résoudre — l’objectif étant d’apprendre à distinguer les sens plutôt qu’à choisir les camps. Les Sentences de Pierre Lombard (vers 1155-1158) fournissent le manuel sur lequel tout théologien devra composer un commentaire, et ce jusqu’au seizième siècle.
L’entrée d’Aristote est l’événement intellectuel du treizième siècle. Le corpus complet arrive par les traductions arabo-latines de Tolède et par les versions directes du grec, accompagné des commentaires d’Avicenne et d’Averroès. Il est d’abord interdit : l’enseignement de la physique et de la métaphysique est prohibé à Paris en 1210, puis restreint. Les condamnations parisiennes de 1270 et surtout de 1277 — deux cent dix-neuf propositions censurées par l’évêque Étienne Tempier — visent l’aristotélisme radical de la faculté des arts et atteignent aussi, incidemment, des thèses de Thomas d’Aquin, mort trois ans plus tôt.
| Auteur | Dates | Position sur la raison | Postérité |
|---|
| Anselme | 1033-1109 | Fides quaerens intellectum : la foi cherche à comprendre ; argument dit ontologique | Matrice de la théologie spéculative latine |
| Abélard | 1079-1142 | Le doute conduit à l’enquête, l’enquête à la vérité | Condamné en 1121 et 1140 ; méthode victorieuse |
| Bernard | 1090-1153 | Primat de l’expérience et de la charité contre la curiositas | Fait condamner Abélard ; mystique cistercienne |
| Bonaventure | 1221-1274 | Aristote subordonné à Augustin ; les sciences reconduites à la théologie | Tradition franciscaine |
| Thomas | 1225-1274 | Distinction des ordres : la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne | Doctrine commune catholique après 1567 |
| Duns Scot | 1266-1308 | Univocité de l’être ; primat de la volonté et de la liberté divine | Ouvre la voie au nominalisme et, selon certains, à la modernité |
Les ordres mendiants
François d’Assise obtient l’approbation orale de sa règle en 1209, Dominique la confirmation de son ordre en 1216. L’innovation est double : la pauvreté sans clôture, et la prédication itinérante en milieu urbain. Les mendiants répondent à une situation neuve — la croissance des villes, l’insuffisance du clergé paroissial, et surtout la concurrence des mouvements de pauvreté volontaire tenus pour hérétiques, vaudois et cathares, dont ils reprennent les moyens en les rendant orthodoxes.
En une génération, ils occupent les chaires universitaires — Thomas et Bonaventure sont contemporains à Paris —, fournissent les inquisiteurs à partir de 1231, et encadrent la dévotion laïque par les tiers ordres. C’est l’instrument d’encadrement le plus efficace que l’Église latine ait produit, et il n’a aucun équivalent oriental.
Latran IV (1215)
Le plus important des conciles médiévaux occidentaux réunit plus de quatre cents évêques et huit cents abbés. Trois dispositions ont une portée durable, et il faut les nommer ensemble.
Le canon 1 emploie pour la première fois dans un texte conciliaire le verbe transsubstantiare pour dire la conversion du pain et du vin. Le terme n’est pas défini ; il le sera par la scolastique, puis fixé par Trente.
Le canon 21, Omnis utriusque sexus, impose à tout fidèle la confession auriculaire annuelle et la communion pascale. C’est probablement la mesure disciplinaire la plus conséquente de l’histoire de l’Église latine : elle crée une pratique de masse, une casuistique, une littérature des summae confessorum et un rapport au for intérieur dont la modernité européenne héritera.
Les canons 67 à 70 imposent aux Juifs et aux musulmans un vêtement distinctif, leur interdisent les charges publiques et restreignent le prêt à intérêt. Le canon 68 est la matrice juridique des signes distinctifs imposés aux Juifs en Europe, appliqué de façon très inégale selon les royaumes, et il ne peut pas être omis d’une présentation de ce concile.
Croisades et répression
Urbain II prêche la croisade à Clermont en novembre 1095 ; Jérusalem est prise en juillet 1099 avec un massacre de la population ; le royaume latin dure jusqu’à la chute d’Acre en 1291. La quatrième croisade, détournée sur Constantinople, prend et pille la ville en avril 1204 et y installe un empire latin pour cinquante-sept ans.
À l’intérieur, la croisade albigeoise (1209-1229) applique le même instrument à une population chrétienne. L’Inquisition pontificale est instituée en 1231 par Grégoire IX et confiée aux mendiants ; la bulle Ad extirpanda de 1252 autorise la torture. Il faut mesurer ce que ces dispositifs ont de neuf : ce n’est plus la coercition augustinienne exercée par le bras séculier à la demande de l’évêque, c’est une juridiction ecclésiastique permanente, dotée d’une procédure propre et de spécialistes.
L’historiographie occidentale réduit volontiers le christianisme médiéval à la chrétienté latine. C’est une erreur de proportion : entre 500 et 1300, la moitié orientale conserve la continuité institutionnelle, et une troisième famille — les Églises de langue syriaque — porte le christianisme jusqu’en Chine et en Inde, dans des conditions dont l’Occident n’a aucune idée.
Byzance : une théologie sans scolastique
L’Orient ne développe ni université ni méthode dialectique. Sa théologie reste exégétique, liturgique et ascétique, et elle se transmet par les florilèges patristiques plutôt que par les summae. Ce n’est pas un retard mais un choix, assumé comme tel : la connaissance de Dieu relève de l’expérience et de la purification, non de la démonstration.
Photius (vers 820-893), patriarche deux fois déposé et deux fois rétabli, est l’homme le plus savant de son siècle. Sa Bibliothèque résume deux cent quatre-vingts ouvrages dont beaucoup sont aujourd’hui perdus, et constitue à ce titre une source irremplaçable. Sa Mystagogie du Saint-Esprit est la première réfutation systématique du Filioque.
Correction historiographique Le «second schisme photien», que les manuels occidentaux plaçaient après 877, n’a jamais existé : Francis Dvornik l’a démontré dans Le schisme de Photius (1948) en montrant que Photius et Jean VIII étaient en communion, et que la légende procède de dossiers polémiques postérieurs. La démonstration a été acceptée, y compris à Rome, et elle constitue l’un des rares exemples où une correction érudite a effectivement modifié le récit confessionnel des deux côtés.
Syméon le Nouveau Théologien (949-1022) est la grande figure spirituelle byzantine. Il soutient que l’expérience consciente de la lumière divine est accessible et qu’elle est même la vérification de la vie chrétienne — thèse qui lui vaut l’exil et qui prépare, trois siècles plus tard, la controverse hésychaste. Il n’est que le troisième auteur, après Jean l’Évangéliste et Grégoire de Nazianze, à qui la tradition grecque décerne le titre de Théologien.
L’Église de l’Orient : une chrétienté oubliée
Séparée après 431 et organisée en Perse sassanide, hors de l’Empire romain, l’Église de l’Orient — que la littérature occidentale a longtemps appelée «nestorienne», qualification que ses fidèles récusent — connaît entre le septième et le treizième siècle l’expansion géographique la plus vaste de tout le christianisme médiéval.
Sa présence est attestée sur toute la route de la soie. La stèle de Xi’an, érigée en 781 et redécouverte en 1625, est bilingue chinoise et syriaque : elle raconte l’arrivée à Chang’an d’une mission conduite par Alopen en 635 et la protection accordée par l’empereur Taizong. Des métropolies existent à Samarcande, Hérat, Merv ; les chrétiens de saint Thomas, en Inde du Sud, relèvent de ce patriarcat. Au treizième siècle, le patriarche Yahballaha III est un Ouïgour né près de Pékin, et son compagnon Rabban Sauma est envoyé en ambassade jusqu’à Paris et Bordeaux, où il communie des mains d’Édouard Ier d’Angleterre.
Les chrétiens syriaques ont par ailleurs joué sous domination abbasside un rôle intellectuel de premier ordre : le mouvement de traduction du grec vers l’arabe, au neuvième siècle à Bagdad, est en grande partie leur œuvre — Hunayn ibn Ishaq, chrétien de l’Église de l’Orient, traduit Galien, Hippocrate et une partie d’Aristote. L’Aristote qui arrivera en Occident au treizième siècle aura souvent transité par eux.
La religion vécue
L’histoire doctrinale masque ce que les fidèles pratiquaient. Trois phénomènes structurent la piété médiévale occidentale et ils sont mieux documentés par les testaments, les comptes et l’archéologie que par les traités.
Le pèlerinage et les reliques. Saint-Jacques, Rome, Jérusalem, et des centaines de sanctuaires locaux. Les reliques ne sont pas un ornement de la dévotion : elles fondent juridiquement l’autel, attirent les dons, arbitrent les conflits par le serment et constituent le capital des églises. Le vol de reliques, la furta sacra, est un genre narratif attesté et parfois revendiqué.
Le purgatoire. Jacques Le Goff a soutenu dans La naissance du Purgatoire (1981) que le substantif purgatorium n’apparaît que vers 1170-1180 et que l’émergence d’un lieu tiers, entre enfer et paradis, correspond à une transformation des représentations sociales et du rapport au temps. La thèse a été critiquée — l’argument lexical prouve l’apparition d’un mot, non d’une croyance, et la prière pour les morts est attestée depuis Perpétue — mais elle a durablement établi que la géographie de l’au-delà a une histoire.
La dévotion mariale. Elle se développe massivement à partir du douzième siècle : cathédrales dédiées, Salve Regina, rosaire, littérature des miracles. Bernard en est un vecteur majeur. Cette croissance est presque entièrement occidentale dans ses formes, alors que l’Orient tient une mariologie ancienne et liturgiquement centrale — différence de style dévotionnel qui sera l’un des points de friction du seizième siècle.
1204 et la fin d’une possibilité
Le 12 avril 1204, les croisés prennent Constantinople et la pillent trois jours. Le butin — reliques, manuscrits, chevaux de bronze de l’hippodrome — se retrouve dans toute l’Europe, et Venise en tire l’essentiel de son trésor. Un empire latin est installé, un patriarche latin intronisé à Sainte-Sophie, et Byzance ne s’en relèvera pas : reprise en 1261, la ville n’est plus qu’une capitale appauvrie qui tombera en 1453.
Du point de vue de l’unité chrétienne, 1204 fait ce que 1054 n’avait pas fait : il rend la réconciliation affectivement impossible. Les tentatives ultérieures — Lyon II en 1274, Ferrare-Florence en 1438-1439 — échouent toutes sur la même donnée, que les négociateurs grecs signent et que le peuple refuse. Le mot attribué au grand-duc Loukas Notaras à la veille de 1453, «mieux vaut le turban du sultan que la mitre du cardinal», est probablement apocryphe ; sa circulation dit assez ce que 1204 avait produit.