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Histoire de l’Église — Module IV

Chrétientés latine et byzantine

500-1300 — la rupture méditerranéenne, le Filioque, la réforme grégorienne, la scolastique et les Églises d’Asie

Huit siècles. Entre la déposition du dernier empereur d’Occident et la mort de Thomas d’Aquin, le christianisme cesse d’être une réalité méditerranéenne unifiée pour devenir deux civilisations distinctes, séparées par la langue, le droit, le rite et finalement la communion. Ce module suit cette divergence, ses causes matérielles et ses formulations doctrinales.

Le fait décisif : l’islam

En moins d’un siècle, entre 634 et 711, trois des cinq patriarcats de la pentarchie passent sous domination musulmane : Antioche en 637, Jérusalem en 638, Alexandrie en 642. La chrétienté perd la Syrie, l’Égypte, l’Afrique du Nord et l’Espagne. Il reste Rome et Constantinople face à face, sans les sièges intermédiaires qui avaient jusque-là amorti leurs désaccords — Chalcédoine avait été possible parce que cinq voix pouvaient s’équilibrer ; il n’en restera que deux.

Débat historiographique Henri Pirenne a soutenu dans Mahomet et Charlemagne (posthume, 1937) que ce sont les conquêtes arabes, et non les invasions germaniques, qui ont mis fin à l’Antiquité : en fermant la Méditerranée, elles auraient replié l’Occident sur une économie continentale dont l’Empire carolingien est la conséquence. La thèse a été violemment contestée à partir des années 1980 par l’archéologie — Richard Hodges et David Whitehouse (Mohammed, Charlemagne and the Origins of Europe, 1983) montrant que le déclin des échanges précède l’islam —, puis partiellement réhabilitée par Michael McCormick (Origins of the European Economy, 2001), qui établit à partir de milliers de données de circulation que les routes se réorientent plutôt qu’elles ne se ferment. Le dossier reste l’un des plus vifs de l’histoire médiévale.

L’Occident se reconstruit sans empire

La disparition de l’administration impériale laisse l’épiscopat comme seule structure continue, et l’évêque devient de fait le magistrat de sa cité — prolongement de l’episcopalis audientia constantinienne, désormais sans contrepoids.

Les royaumes germaniques sont d’abord ariens : Goths, Vandales, Burgondes et Lombards ont été évangélisés au quatrième siècle par des missionnaires de la mouvance d’Ulfila, avant que Nicée ne s’impose. L’exception est décisive : les Francs, avec le baptême de Clovis à Reims — traditionnellement en 496, plus vraisemblablement entre 498 et 508 —, adoptent directement la foi nicéenne. Cette singularité fonde l’alliance de la papauté et des Francs, et par elle toute la configuration politique de l’Occident médiéval.

Grégoire le Grand (590-604) est la charnière. Il administre Rome comme un préfet en l’absence de toute autorité impériale effective, négocie avec les Lombards, organise le ravitaillement, gère le patrimoine de saint Pierre. Il envoie Augustin de Cantorbéry évangéliser l’Angleterre en 596, avec une instruction pastorale remarquable : ne pas détruire les temples mais les consacrer, ne pas supprimer les fêtes mais les convertir. La Règle pastorale devient le manuel de l’épiscopat occidental pour huit siècles.

Les Carolingiens transforment l’alliance en système. En 751, Pépin dépose le dernier Mérovingien avec l’accord du pape Zacharie ; en 754, Étienne II le sacre et reçoit en retour l’exarchat de Ravenne, origine des États pontificaux. Le jour de Noël 800, Charlemagne est couronné empereur à Rome — geste qui crée un second empereur chrétien et rend la rupture avec Byzance structurellement probable.

La Donation de Constantin Ce document, qui fait céder par Constantin à Sylvestre Ier la primauté sur les autres sièges et la souveraineté temporelle sur l’Occident, est un faux fabriqué dans les milieux romains ou francs entre 750 et 850. Il est démontré comme tel par Nicolas de Cues en 1433, puis de façon décisive par Lorenzo Valla en 1440, dont la Déclamation démontre l’anachronisme du vocabulaire et des institutions ; le texte de Valla sera publié par Ulrich von Hutten en 1517 et deviendra une arme majeure de la polémique réformée. L’usage effectif de la Donation avant Valla est en revanche mal mesuré, et il constitue une piste de recherche.

Byzance : continuité et rétrécissement

L’Empire d’Orient ne connaît aucune rupture institutionnelle : le droit romain, la fiscalité, l’administration et la langue grecque se maintiennent. Justinien (527-565) reconquiert temporairement l’Italie et l’Afrique, codifie le droit — le Corpus iuris civilis, dont le Digeste sera la matrice de tout le droit européen — et fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans.

Mais l’Empire rétrécit. Après les conquêtes arabes, il se replit sur l’Anatolie et les Balkans, perd l’Italie du Sud aux Normands au onzième siècle, puis l’Anatolie aux Seldjoukides après Mantzikert en 1071 — défaite qui déclenche l’appel à l’Occident et donc la première croisade.

La mission slave est l’acte le plus durable de l’Orient chrétien. Cyrille et Méthode, partis de Thessalonique vers la Moravie en 863, créent l’alphabet glagolitique pour traduire la liturgie et l’Écriture en slavon. Le principe — évangéliser dans la langue du peuple — s’oppose frontalement à la pratique latine, qui imposera le latin pendant mille ans. La conversion de la Rus’ de Kiev sous Vladimir en 988 étend l’orthodoxie à un espace qui, après la chute de Constantinople, en deviendra le centre démographique.

Le Filioque : anatomie d’une insertion

La clause Filioque — l’Esprit procède du Père «et du Fils» — n’est pas une invention romaine. Elle apparaît en Espagne, au troisième concile de Tolède (589), dans le contexte de la conversion des Wisigoths ariens : ajouter que l’Esprit procède aussi du Fils renforce la consubstantialité du Fils, ce qui est exactement l’enjeu local.

De l’Espagne, la formule passe à la cour carolingienne, où elle est chantée dans la liturgie palatine. Le synode d’Aix-la-Chapelle de 809 la défend. Charlemagne demande à Léon III de l’insérer dans le symbole. Le pape approuve la doctrine, refuse l’insertion, et fait graver le symbole sans Filioque sur deux plaques d’argent, en grec et en latin, exposées à Saint-Pierre. Rome ne l’adoptera qu’en 1014, sous Benoît VIII, à l’occasion du couronnement de l’empereur Henri II.

La chronologie est donc précise et elle est embarrassante pour tout le monde : une formule espagnole, imposée par un pouvoir politique franc, refusée deux siècles par Rome, puis adoptée par elle sous pression impériale — et devenue l’un des deux griefs majeurs de la rupture avec l’Orient. Elle fait l’objet de la deuxième dispute de ce module.

1054 et ce qui l’entoure

Le récit scolaire — Humbert de Silva Candida dépose une bulle d’excommunication sur l’autel de Sainte-Sophie le 16 juillet 1054, Michel Cérulaire riposte, la chrétienté se sépare — est inexact sur presque tous les points.

Élément du récitCe que montrent les sources
Une excommunication mutuelle des ÉglisesLa bulle vise Cérulaire et ses partisans nommément, non l’Église grecque ; le synode byzantin riposte contre les légats, non contre Rome
Un acte pontificalLéon IX est mort le 19 avril 1054, trois mois avant l’acte des légats ; le siège est vacant, et la validité du mandat est douteuse
Une rupture ressentie comme telleNi les chroniqueurs de l’époque ni les échanges des décennies suivantes ne traitent 1054 comme une césure ; la correspondance et la concélébration continuent par endroits
La date de la séparationLa rupture se consomme au XIIIe siècle, et le sac de Constantinople par la quatrième croisade en 1204 pèse infiniment plus que 1054

Le 7 décembre 1965, à la veille de la clôture de Vatican II, Paul VI et le patriarche Athénagoras lèvent simultanément les anathèmes de 1054 par une déclaration commune, en précisant qu’ils les «effacent de la mémoire» sans prétendre que cela suffise à rétablir la communion. Jean-Paul II exprimera en 2001 et 2004 les regrets de Rome pour le sac de 1204, que le patriarche Bartholomée acceptera publiquement. La séquence est significative : le geste de 1965 porte sur un événement mineur, et il aura fallu quarante ans de plus pour aborder l’événement majeur.

Entre 1050 et 1250, l’Occident latin change de nature. La papauté devient une monarchie juridique, le droit canonique une science, la théologie une discipline universitaire, et les ordres mendiants un instrument d’encadrement urbain. Aucune de ces transformations n’a d’équivalent en Orient, et c’est cette asymétrie qui rend les deux chrétientés mutuellement inintelligibles bien avant qu’elles ne se déclarent séparées.

La réforme grégorienne

Le mouvement commence dans les monastères. Cluny, fondée en 910 par Guillaume d’Aquitaine avec une clause décisive — l’abbaye relève directement de Rome et d’aucun seigneur —, crée un réseau de centaines de maisons soustraites au pouvoir laïc. Cîteaux (1098) réagira contre la richesse clunisienne par un retour à la lettre de la Règle, et Bernard de Clairvaux en fera la puissance spirituelle dominante du douzième siècle.

La réforme passe ensuite au siège romain. Trois objectifs : la fin de la simonie, l’imposition du célibat clérical, et surtout la libération des nominations épiscopales à l’égard des pouvoirs laïcs. Le Dictatus papae de 1075, vingt-sept propositions inscrites dans le registre de Grégoire VII, énonce que le pontife romain seul peut déposer les évêques, que son nom seul est prononcé dans les églises, qu’il peut délier les sujets du serment de fidélité envers un souverain injuste — et que l’Église romaine n’a jamais erré et n’errera jamais.

La querelle des investitures qui s’ensuit oppose Grégoire VII à Henri IV : excommunication, pénitence de Canossa en janvier 1077, reprise du conflit, mort du pape en exil à Salerne en 1085. Le concordat de Worms (1122) transige en distinguant l’investiture spirituelle, réservée à l’Église, et l’investiture temporelle, laissée à l’empereur. Ce qui reste n’est pas le compromis mais la transformation : la papauté est devenue une institution de gouvernement, dotée d’une chancellerie, d’une fiscalité et d’une cour d’appel universelle.

Le droit : Gratien et la naissance d’une science

Vers 1140, un maître bolonais nommé Gratien compile la Concordia discordantium canonum — la concorde des canons discordants —, qui organise des milliers de textes conciliaires, pontificaux et patristiques en les confrontant par la méthode dialectique. L’ouvrage n’a jamais été promulgué officiellement et il devient pourtant, de fait, le manuel du droit de l’Église pour huit siècles, base du Corpus iuris canonici jusqu’au Code de 1917.

Découverte récente Anders Winroth (The Making of Gratian’s Decretum, 2000) a établi, à partir de quatre manuscrits jusque-là négligés, que le Décret existe en deux recensions successives : une première version brève et cohérente, puis une seconde beaucoup plus étendue, probablement due à une autre main, qui ajoute massivement du droit romain. La découverte oblige à reprendre l’analyse de presque toutes les doctrines réputées «de Gratien» en vérifiant à laquelle des deux recensions elles appartiennent — chantier largement ouvert.

L’université et la méthode scolastique

Bologne pour le droit vers 1088, Paris pour la théologie vers 1200 : les universités naissent comme corporations de maîtres et d’étudiants, dotées de privilèges qui les soustraient aux juridictions locales. Elles inventent une méthode.

La quaestio procède en quatre temps : poser la question, aligner les autorités qui répondent par l’affirmative, aligner celles qui répondent par la négative, puis trancher en montrant en quel sens chacune est vraie. Abélard en a donné le manifeste avec le Sic et non (vers 1120), qui juxtapose cent cinquante-huit questions où les Pères se contredisent, sans les résoudre — l’objectif étant d’apprendre à distinguer les sens plutôt qu’à choisir les camps. Les Sentences de Pierre Lombard (vers 1155-1158) fournissent le manuel sur lequel tout théologien devra composer un commentaire, et ce jusqu’au seizième siècle.

L’entrée d’Aristote est l’événement intellectuel du treizième siècle. Le corpus complet arrive par les traductions arabo-latines de Tolède et par les versions directes du grec, accompagné des commentaires d’Avicenne et d’Averroès. Il est d’abord interdit : l’enseignement de la physique et de la métaphysique est prohibé à Paris en 1210, puis restreint. Les condamnations parisiennes de 1270 et surtout de 1277 — deux cent dix-neuf propositions censurées par l’évêque Étienne Tempier — visent l’aristotélisme radical de la faculté des arts et atteignent aussi, incidemment, des thèses de Thomas d’Aquin, mort trois ans plus tôt.

AuteurDatesPosition sur la raisonPostérité
Anselme1033-1109Fides quaerens intellectum : la foi cherche à comprendre ; argument dit ontologiqueMatrice de la théologie spéculative latine
Abélard1079-1142Le doute conduit à l’enquête, l’enquête à la véritéCondamné en 1121 et 1140 ; méthode victorieuse
Bernard1090-1153Primat de l’expérience et de la charité contre la curiositasFait condamner Abélard ; mystique cistercienne
Bonaventure1221-1274Aristote subordonné à Augustin ; les sciences reconduites à la théologieTradition franciscaine
Thomas1225-1274Distinction des ordres : la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionneDoctrine commune catholique après 1567
Duns Scot1266-1308Univocité de l’être ; primat de la volonté et de la liberté divineOuvre la voie au nominalisme et, selon certains, à la modernité

Les ordres mendiants

François d’Assise obtient l’approbation orale de sa règle en 1209, Dominique la confirmation de son ordre en 1216. L’innovation est double : la pauvreté sans clôture, et la prédication itinérante en milieu urbain. Les mendiants répondent à une situation neuve — la croissance des villes, l’insuffisance du clergé paroissial, et surtout la concurrence des mouvements de pauvreté volontaire tenus pour hérétiques, vaudois et cathares, dont ils reprennent les moyens en les rendant orthodoxes.

En une génération, ils occupent les chaires universitaires — Thomas et Bonaventure sont contemporains à Paris —, fournissent les inquisiteurs à partir de 1231, et encadrent la dévotion laïque par les tiers ordres. C’est l’instrument d’encadrement le plus efficace que l’Église latine ait produit, et il n’a aucun équivalent oriental.

Latran IV (1215)

Le plus important des conciles médiévaux occidentaux réunit plus de quatre cents évêques et huit cents abbés. Trois dispositions ont une portée durable, et il faut les nommer ensemble.

Le canon 1 emploie pour la première fois dans un texte conciliaire le verbe transsubstantiare pour dire la conversion du pain et du vin. Le terme n’est pas défini ; il le sera par la scolastique, puis fixé par Trente.

Le canon 21, Omnis utriusque sexus, impose à tout fidèle la confession auriculaire annuelle et la communion pascale. C’est probablement la mesure disciplinaire la plus conséquente de l’histoire de l’Église latine : elle crée une pratique de masse, une casuistique, une littérature des summae confessorum et un rapport au for intérieur dont la modernité européenne héritera.

Les canons 67 à 70 imposent aux Juifs et aux musulmans un vêtement distinctif, leur interdisent les charges publiques et restreignent le prêt à intérêt. Le canon 68 est la matrice juridique des signes distinctifs imposés aux Juifs en Europe, appliqué de façon très inégale selon les royaumes, et il ne peut pas être omis d’une présentation de ce concile.

Croisades et répression

Urbain II prêche la croisade à Clermont en novembre 1095 ; Jérusalem est prise en juillet 1099 avec un massacre de la population ; le royaume latin dure jusqu’à la chute d’Acre en 1291. La quatrième croisade, détournée sur Constantinople, prend et pille la ville en avril 1204 et y installe un empire latin pour cinquante-sept ans.

À l’intérieur, la croisade albigeoise (1209-1229) applique le même instrument à une population chrétienne. L’Inquisition pontificale est instituée en 1231 par Grégoire IX et confiée aux mendiants ; la bulle Ad extirpanda de 1252 autorise la torture. Il faut mesurer ce que ces dispositifs ont de neuf : ce n’est plus la coercition augustinienne exercée par le bras séculier à la demande de l’évêque, c’est une juridiction ecclésiastique permanente, dotée d’une procédure propre et de spécialistes.

L’historiographie occidentale réduit volontiers le christianisme médiéval à la chrétienté latine. C’est une erreur de proportion : entre 500 et 1300, la moitié orientale conserve la continuité institutionnelle, et une troisième famille — les Églises de langue syriaque — porte le christianisme jusqu’en Chine et en Inde, dans des conditions dont l’Occident n’a aucune idée.

Byzance : une théologie sans scolastique

L’Orient ne développe ni université ni méthode dialectique. Sa théologie reste exégétique, liturgique et ascétique, et elle se transmet par les florilèges patristiques plutôt que par les summae. Ce n’est pas un retard mais un choix, assumé comme tel : la connaissance de Dieu relève de l’expérience et de la purification, non de la démonstration.

Photius (vers 820-893), patriarche deux fois déposé et deux fois rétabli, est l’homme le plus savant de son siècle. Sa Bibliothèque résume deux cent quatre-vingts ouvrages dont beaucoup sont aujourd’hui perdus, et constitue à ce titre une source irremplaçable. Sa Mystagogie du Saint-Esprit est la première réfutation systématique du Filioque.

Correction historiographique Le «second schisme photien», que les manuels occidentaux plaçaient après 877, n’a jamais existé : Francis Dvornik l’a démontré dans Le schisme de Photius (1948) en montrant que Photius et Jean VIII étaient en communion, et que la légende procède de dossiers polémiques postérieurs. La démonstration a été acceptée, y compris à Rome, et elle constitue l’un des rares exemples où une correction érudite a effectivement modifié le récit confessionnel des deux côtés.

Syméon le Nouveau Théologien (949-1022) est la grande figure spirituelle byzantine. Il soutient que l’expérience consciente de la lumière divine est accessible et qu’elle est même la vérification de la vie chrétienne — thèse qui lui vaut l’exil et qui prépare, trois siècles plus tard, la controverse hésychaste. Il n’est que le troisième auteur, après Jean l’Évangéliste et Grégoire de Nazianze, à qui la tradition grecque décerne le titre de Théologien.

L’Église de l’Orient : une chrétienté oubliée

Séparée après 431 et organisée en Perse sassanide, hors de l’Empire romain, l’Église de l’Orient — que la littérature occidentale a longtemps appelée «nestorienne», qualification que ses fidèles récusent — connaît entre le septième et le treizième siècle l’expansion géographique la plus vaste de tout le christianisme médiéval.

Sa présence est attestée sur toute la route de la soie. La stèle de Xi’an, érigée en 781 et redécouverte en 1625, est bilingue chinoise et syriaque : elle raconte l’arrivée à Chang’an d’une mission conduite par Alopen en 635 et la protection accordée par l’empereur Taizong. Des métropolies existent à Samarcande, Hérat, Merv ; les chrétiens de saint Thomas, en Inde du Sud, relèvent de ce patriarcat. Au treizième siècle, le patriarche Yahballaha III est un Ouïgour né près de Pékin, et son compagnon Rabban Sauma est envoyé en ambassade jusqu’à Paris et Bordeaux, où il communie des mains d’Édouard Ier d’Angleterre.

Les chrétiens syriaques ont par ailleurs joué sous domination abbasside un rôle intellectuel de premier ordre : le mouvement de traduction du grec vers l’arabe, au neuvième siècle à Bagdad, est en grande partie leur œuvre — Hunayn ibn Ishaq, chrétien de l’Église de l’Orient, traduit Galien, Hippocrate et une partie d’Aristote. L’Aristote qui arrivera en Occident au treizième siècle aura souvent transité par eux.

La religion vécue

L’histoire doctrinale masque ce que les fidèles pratiquaient. Trois phénomènes structurent la piété médiévale occidentale et ils sont mieux documentés par les testaments, les comptes et l’archéologie que par les traités.

Le pèlerinage et les reliques. Saint-Jacques, Rome, Jérusalem, et des centaines de sanctuaires locaux. Les reliques ne sont pas un ornement de la dévotion : elles fondent juridiquement l’autel, attirent les dons, arbitrent les conflits par le serment et constituent le capital des églises. Le vol de reliques, la furta sacra, est un genre narratif attesté et parfois revendiqué.

Le purgatoire. Jacques Le Goff a soutenu dans La naissance du Purgatoire (1981) que le substantif purgatorium n’apparaît que vers 1170-1180 et que l’émergence d’un lieu tiers, entre enfer et paradis, correspond à une transformation des représentations sociales et du rapport au temps. La thèse a été critiquée — l’argument lexical prouve l’apparition d’un mot, non d’une croyance, et la prière pour les morts est attestée depuis Perpétue — mais elle a durablement établi que la géographie de l’au-delà a une histoire.

La dévotion mariale. Elle se développe massivement à partir du douzième siècle : cathédrales dédiées, Salve Regina, rosaire, littérature des miracles. Bernard en est un vecteur majeur. Cette croissance est presque entièrement occidentale dans ses formes, alors que l’Orient tient une mariologie ancienne et liturgiquement centrale — différence de style dévotionnel qui sera l’un des points de friction du seizième siècle.

1204 et la fin d’une possibilité

Le 12 avril 1204, les croisés prennent Constantinople et la pillent trois jours. Le butin — reliques, manuscrits, chevaux de bronze de l’hippodrome — se retrouve dans toute l’Europe, et Venise en tire l’essentiel de son trésor. Un empire latin est installé, un patriarche latin intronisé à Sainte-Sophie, et Byzance ne s’en relèvera pas : reprise en 1261, la ville n’est plus qu’une capitale appauvrie qui tombera en 1453.

Du point de vue de l’unité chrétienne, 1204 fait ce que 1054 n’avait pas fait : il rend la réconciliation affectivement impossible. Les tentatives ultérieures — Lyon II en 1274, Ferrare-Florence en 1438-1439 — échouent toutes sur la même donnée, que les négociateurs grecs signent et que le peuple refuse. Le mot attribué au grand-duc Loukas Notaras à la veille de 1453, «mieux vaut le turban du sultan que la mitre du cardinal», est probablement apocryphe ; sa circulation dit assez ce que 1204 avait produit.

Disputes historiographiques et confessionnelles

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

Le Filioque : addition illégitime ou explicitation nécessaire ?

Une clause d’origine espagnole, imposée par un pouvoir politique franc, refusée deux siècles par Rome puis adoptée par elle, devenue l’un des deux griefs majeurs du schisme. Le désaccord porte sur trois questions distinctes qu’il faut séparer : la doctrine est-elle vraie, l’insertion dans le symbole était-elle licite, et le désaccord est-il substantiel ou terminologique ?

Catholique

La doctrine est tenue pour vraie et fondée : l’Esprit est l’Esprit du Fils (Ga 4,6), il est envoyé par le Fils (Jn 15,26) et reçoit de ce qui est au Fils (Jn 16,14). Le concile de Lyon II (1274) et celui de Florence (1439) l’ont défini, ce dernier précisant que le Père et le Fils sont un unique principe et une unique spiration, ce qui répond à l’objection grecque du double principe. Sur la licéité de l’insertion, la position est plus nuancée depuis un document majeur : la note du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, Les traditions grecque et latine concernant la procession du Saint-Esprit (1995), reconnaît que le symbole a une autorité propre, rappelle que le grec ἐκπόρευσις désigne l’origine première et sans intermédiaire — que seul le Père possède —, et que le latin processio a un sens plus large. Elle admet qu’on ne peut pas traduire Filioque par καὶ ἐκ τοῦ Υἱοῦ sans erreur.

Orthodoxe

Deux objections distinctes, et la seconde est la principale. Sur la forme : le symbole est un texte conciliaire œcuménique ; le concile d’Éphèse (431), canon 7, interdit de proposer une autre foi que celle de Nicée ; aucun siège particulier ne peut modifier seul un texte reçu par toute l’Église. L’insertion est donc illicite indépendamment de la vérité de son contenu. Sur le fond : Photius a formulé l’objection décisive dans la Mystagogie — si l’Esprit procède du Père et du Fils, ou bien il y a deux principes dans la divinité, ou bien ce qui est commun au Père et au Fils devrait l’être aussi à l’Esprit, qui procéderait alors de lui-même. Le Père est l’unique source, la μοναρχία du Père étant ce qui garantit l’unité divine. Les théologiens orthodoxes contemporains — Bolotov dès 1898 avec ses Thèses sur le Filioque, puis Bulgakov et Zizioulas — distinguent le dogme et l’addition, et plusieurs admettent la formule διὰ τοῦ Υἱοῦ, «par le Fils», qui a des appuis patristiques.

Réformée

Calvin reçoit le Filioque sans discussion et le tient pour une conséquence de la consubstantialité (Institution I, 13, 18). La tradition réformée l’a donc hérité de l’Occident latin sans en examiner l’histoire, ce qui est reconnu aujourd’hui. Le déplacement est venu du dialogue œcuménique : la Communion mondiale d’Églises réformées, comme plusieurs Églises anglicanes et vieilles-catholiques, s’est prononcée pour l’omission de la clause dans les usages liturgiques, en reprenant l’argument de forme — un texte conciliaire commun ne se modifie pas unilatéralement. La position réformée typique est ainsi : la doctrine est défendable, l’addition ne l’est pas, et la distinction entre les deux est précisément ce que le principe scripturaire permet de tenir.

Luthérienne

Le luthéranisme reçoit les trois symboles avec le Filioque et les place en tête du Livre de Concorde. Melanchthon a connu le dossier et l’a jugé secondaire. La question est restée dormante jusqu’aux dialogues du vingtième siècle : les consultations entre luthériens et orthodoxes, et surtout le document de Klingenthal établi par la Commission Foi et Constitution (1978-1979), ont recommandé que les Églises occidentales reviennent au texte original du symbole dans leur usage liturgique, tout en maintenant l’enseignement reçu. Plusieurs Églises luthériennes l’ont fait, d’autres non. La position de fond reste que la Trinité immanente excède nos formulations, et qu’une querelle de préposition ne justifie pas une séparation.

Anglicane

L’article V reprend la formule occidentale avec le Filioque. Mais la Communion anglicane a été l’une des premières à agir sur la forme : la conférence de Lambeth de 1978, puis celle de 1988 par sa résolution 6, ont recommandé aux Églises membres de supprimer la clause du symbole dans leurs liturgies, en accord avec les recommandations de Klingenthal. Plusieurs provinces l’ont fait ; l’Église d’Angleterre ne l’a pas fait dans le Common Worship (2000), qui la conserve. La position doctrinale est que la procession διὰ τοῦ Υἱοῦ est acceptable et que l’addition unilatérale ne l’est pas — argument de procédure ecclésiale plus que de contenu.

Anabaptiste

La tradition radicale ne récite pas le symbole comme texte obligatoire et n’est donc pas partie au litige. Elle confesse l’Esprit selon l’Écriture — envoyé par le Père au nom du Fils, procédant du Père, envoyé par le Fils — en conservant les formulations johanniques sans les harmoniser. La position n’est pas une indifférence doctrinale mais une conséquence méthodologique : là où l’Écriture emploie plusieurs formules sans les concilier, la tradition estime qu’il n’appartient pas à l’Église de choisir. Le dossier Filioque est vu comme l’exemple typique d’une division produite par la volonté d’unifier ce que le Nouveau Testament laisse divers.

Synthèse

Le dossier se décompose en trois questions dont deux sont réglées. Sur le fond, les documents contemporains — la note romaine de 1995 au premier chef — établissent que le désaccord est largement terminologique : ἐκπόρευσις et processio ne recouvrent pas le même concept, et la formule διὰ τοῦ Υἱοῦ est reçue de part et d’autre. Sur la forme, un large consensus reconnaît qu’une addition unilatérale à un symbole conciliaire n’était pas licite, et de nombreuses Églises occidentales ont recommandé ou pratiqué le retour au texte de 381. Reste la troisième question, qui est pratique et non résolue : comment modifier un texte que des centaines de millions de personnes récitent par cœur. Les recommandations existent depuis 1978 ; leur application est marginale, et elle bute sur la liturgie plutôt que sur la doctrine.

La scolastique a-t-elle corrompu la théologie ?

L’entrée d’Aristote, la méthode de la quaestio et la construction des summae ont fait de la théologie une science universitaire. Cette transformation est-elle un progrès de l’intelligence de la foi ou une captation de la parole de Dieu par la philosophie ? Le seizième siècle répondra violemment ; l’Orient n’avait jamais posé la question.

Catholique

La scolastique est reçue comme l’une des grandes réussites de la tradition. Aeterni Patris (Léon XIII, 1879) restaure Thomas comme docteur commun et ouvre le renouveau thomiste ; le Code de 1917 prescrit d’enseigner la philosophie et la théologie ad Angelici Doctoris rationem, doctrinam et principia. Le principe thomasien est que la grâce ne détruit pas la nature mais la perfectionne, d’où il suit que la raison philosophique, exercée honnêtement, ne peut pas contredire la foi et peut la servir. Fides et ratio (Jean-Paul II, 1998) reprend l’argument contre le fidéisme comme contre le rationalisme : ce sont les deux ailes d’un même envol. Vatican II a par ailleurs desserré l’exclusivité thomiste en demandant que la théologie se renouvelle au contact des sources bibliques et patristiques (Optatam totius 16).

Orthodoxe

L’Orient n’a pas connu la scolastique et ne le regrette pas. La théologie y demeure liée à la prière et à la purification : «si tu es théologien, tu prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu es théologien», écrit Évagre. La connaissance de Dieu ne procède pas par démonstration mais par participation, et la théologie apophatique pose que les négations disent plus vrai que les affirmations. Cette orientation trouvera son expression dogmatique au quatorzième siècle, quand Grégoire Palamas s’opposera précisément à un adversaire formé à la philosophie occidentale, Barlaam de Calabre, sur la question de savoir si l’expérience de la lumière divine est réelle. Le concile de Constantinople de 1351 tranchera en faveur de l’expérience contre la démonstration.

Réformée

La position réformée est double et il faut la dire entièrement. Calvin est hostile à la spéculation : l’Institution multiplie les mises en garde contre la curiositas, contre ceux qui veulent «voler au-dessus des nues», et contre les «sophistes de Sorbonne». Mais Calvin est lui-même formé au droit et à l’humanisme, et son œuvre est rigoureusement construite. Surtout, l’orthodoxie réformée des dix-septième siècles — Beza, Zanchi, Turretin, Voetius — élabore une scolastique protestante complète, avec distinctions, syllogismes et manuels : la Institutio theologiae elencticae de Turretin (1679-1685) est formellement un ouvrage scolastique. L’historiographie récente, notamment Richard Muller (Post-Reformation Reformed Dogmatics, 1987-2003), a démontré que la thèse d’une rupture entre Calvin et ses successeurs est fausse et que la scolastique protestante est une méthode, non une doctrine.

Luthérienne

Luther est le plus violent et il est aussi le plus précis. Dans la Dispute contre la théologie scolastique (1517), il écrit que toute la logique d’Aristote est à la théologie ce que les ténèbres sont à la lumière, et que «l’on ne devient pas théologien à moins de le devenir sans Aristote». La Dispute de Heidelberg (1518) oppose la théologie de la croix à la théologie de la gloire, et la seconde désigne précisément une théologie qui accède à Dieu par les œuvres et par la raison. Mais Melanchthon réintroduit Aristote dès les années 1530 pour l’enseignement, et l’orthodoxie luthérienne du dix-septième siècle — Gerhard, Calov, Quenstedt — produit des loci aussi techniques que ceux des jésuites. Le luthéranisme tient donc les deux : la scolastique est utile comme instrument et ruineuse comme voie d’accès.

Anglicane

Richard Hooker donne dans les Laws of Ecclesiastical Polity (1593-1597) la défense la plus complète de la raison dans le protestantisme. Contre les puritains qui exigent un mandat scripturaire explicite pour toute pratique, il soutient que la raison est un don de Dieu et une source de connaissance de la loi divine, que l’Écriture ne prétend nulle part régler tout ce qui n’est pas nécessaire au salut, et que refuser à la raison sa part revient à mutiler ce que Dieu a donné. L’anglicanisme hérite donc d’un rapport apaisé à la scolastique : il en récuse les excès sans en récuser le principe, et il produira du latitudinarisme, de la théologie naturelle du dix-huitième siècle et, plus tard, le dialogue avec les sciences.

Anabaptiste

La tradition radicale refuse la théologie savante comme instance. Le critère de la vérité n’est pas la cohérence d’un système mais la conformité de vie, et Hans Denck a donné la formule : nul ne connaît le Christ s’il ne le suit. Le refus n’est pas de l’ignorance cultivée — Hubmaier est docteur en théologie, Marpeck est ingénieur, Menno Simons est un prêtre lettré — mais une thèse sur le lieu de la connaissance. La conséquence pratique est une ecclésiologie où l’interprétation appartient à l’assemblée réunie et non à une faculté, et où la formation des ministres passe par la vie communautaire. Le coût, reconnu par les mennonites contemporains, est une faible capacité à traiter les questions doctrinales complexes — la christologie de la chair céleste en fut l’illustration.

Synthèse

La dispute est moins tranchée que ses formules. Les deux traditions qui ont dénoncé la scolastique avec le plus de violence — luthérienne et réformée — en ont reconstruit une complète en deux générations, ce que la recherche de Richard Muller a définitivement établi ; l’Orient, qui se dit étranger à la méthode, a produit des manuels scolastiques dans ses académies du dix-septième siècle ; et les anabaptistes, seuls à avoir maintenu le refus, en reconnaissent le coût. Ce qui demeure n’est pas un désaccord sur la légitimité de la raison mais sur sa fonction : instrument d’exposition pour les uns, voie d’accès pour les autres, et ce départage recoupe assez exactement celui de la théologie de la croix et de la théologie de la gloire.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Sept pistes formulées de manière falsifiable. Plusieurs exploitent des corpus numérisés — manuscrits liturgiques, bases textuelles latines, épigraphie — qui rendent aujourd’hui réalisables des vérifications que la génération précédente ne pouvait qu’affirmer.

H1. La Donation de Constantin avant Valla : usage réel d’un faux célèbre

  • Master
  • Histoire médiévale / diplomatique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La Donation de Constantin a été beaucoup moins invoquée par la papauté que ne le suggère sa célébrité : son usage effectif dans les actes pontificaux et les traités de controverse entre 800 et 1400 est marginal, et sa réputation d’arme maîtresse du pouvoir temporel est une rétroprojection produite par la polémique du seizième siècle.

État de la question
La démonstration du faux par Valla est archiconnue ; l’usage du document avant elle est étudié ponctuellement (Fuhrmann, Miethke) mais n’a pas été quantifié. L’écart entre la notoriété du dossier et l’ignorance de son emploi réel est précisément ce qui fait le sujet.
Corpus
Constitutum Constantini (éd. Fuhrmann, MGH Fontes iuris X) ; registres pontificaux de Grégoire VII à Boniface VIII ; traités de controverse — Dictatus papae, Jean de Paris, Gilles de Rome, Marsile de Padoue, Guillaume d’Ockham ; collections canoniques, où le texte entre par le Décret de Gratien (Palea).
Méthode
Recenser exhaustivement les mentions et allusions dans un corpus daté, en distinguant citation littérale, allusion et réfutation. Coder l’usage : fondement juridique, argument d’appoint, ou objet de contestation. Latin requis ; corpus entièrement édité.

Ce qui la réfuterait : Un usage massif et structurant du document dans les actes pontificaux ou les traités curialistes, qui confirmerait le récit reçu.

H2. Le canon 68 de Latran IV : de la norme à l’application

  • Doctorat
  • Histoire médiévale / relations judéo-chrétiennes
  • 4-5 ans

Hypothèse. La prescription d’un vêtement distinctif imposée en 1215 n’a produit d’application soutenue que là où un pouvoir royal fort avait un intérêt fiscal ou politique à identifier les communautés juives ; ailleurs, elle est restée lettre morte ou n’a été appliquée que par intermittence, ce qui est mesurable par les statuts synodaux et les ordonnances royales.

État de la question
Le canon est universellement cité ; son application est étudiée royaume par royaume (Grayzel pour les sources pontificales, Nirenberg pour la couronne d’Aragon, Jordan pour la France capétienne) sans synthèse comparative. La question de savoir ce qui déclenche l’application effective n’est pas posée systématiquement.
Corpus
Canons 67-70 de Latran IV (éd. Alberigo) ; Solomon Grayzel, The Church and the Jews in the XIIIth Century ; statuts synodaux édités (Pontal pour la France) ; ordonnances royales de France, d’Angleterre, de Castille et d’Aragon ; registres de l’Inquisition ; comptabilités fiscales.
Méthode
Constituer un corpus de rappels normatifs par région et par décennie, et le croiser avec les indicateurs de pouvoir royal et de fiscalité sur les communautés. La répétition d’une norme est l’indice le plus fiable de sa non-application. Latin et langues vernaculaires ; travail d’archives partiellement nécessaire.

Ce qui la réfuterait : Une application homogène et durable indépendante de la configuration politique locale, ou une corrélation nulle entre rappels normatifs et intérêts fiscaux.

H3. La thèse de Le Goff sur le purgatoire : que prouve l’argument lexical ?

  • Master
  • Histoire des représentations
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’apparition du substantif purgatorium vers 1170-1180 atteste une nouveauté conceptuelle et non une nouveauté de croyance : les pratiques de suffrage pour les morts et les représentations d’une purification intermédiaire sont antérieures de plusieurs siècles, et la substantivation traduit un besoin de localisation qui répond à des évolutions juridiques et non dévotionnelles.

État de la question
Le Goff (1981) a fondé sa thèse sur l’apparition du substantif. La critique — notamment Richard Southern — a objecté que le mot ne fait pas la croyance. Le débat est resté au stade de l’échange d’arguments, sans enquête systématique sur les pratiques antérieures.
Corpus
Sources liturgiques : sacramentaires et libelli de messes pour les défunts (VIIIe-XIIe s.) ; nécrologes et obituaires monastiques ; Grégoire le Grand, Dialogues IV ; Bède, Histoire ecclésiastique V, 12 (vision de Drythelm) ; textes des XIIe-XIIIe s. où le substantif apparaît ; testaments et fondations de messes.
Méthode
Établir la chronologie des pratiques de suffrage à partir des sources liturgiques et nécrologiques, indépendamment du vocabulaire, puis la confronter à la chronologie lexicale. Latin requis ; les corpus liturgiques sont édités et partiellement numérisés.

Ce qui la réfuterait : L’absence de pratiques de suffrage structurées avant la fin du XIIe siècle, ce qui donnerait raison à l’argument lexical, ou l’établissement que la substantivation précède les pratiques.

H4. Les deux recensions du Décret de Gratien : incidence doctrinale

  • Doctorat
  • Droit canonique / histoire médiévale
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les ajouts de la seconde recension du Décret ne sont pas doctrinalement neutres : ils renforcent systématiquement la juridiction pontificale et le droit romain au détriment des autorités patristiques et conciliaires, et cette orientation est mesurable par la nature des textes ajoutés.

État de la question
Winroth (2000) a établi l’existence des deux recensions ; Kenneth Pennington et d’autres en explorent les conséquences. L’analyse systématique de l’orientation doctrinale des ajouts reste à faire, et elle affecte l’attribution de toute doctrine « gratienne ».
Corpus
Manuscrits de la première recension (Admont, Barcelone, Florence, Paris) ; édition Friedberg (1879) pour la seconde ; Decretum Gratiani en ligne dans les projets de Bamberg et de Munich ; sommes des décrétistes — Rufin, Étienne de Tournai, Huguccio — pour la réception.
Méthode
Établir la table des ajouts, classer chaque texte ajouté par nature — droit romain, décrétale, canon conciliaire, autorité patristique — et par objet, puis mesurer les déplacements de proportion. Latin et paléographie ; accès aux manuscrits ou à leurs reproductions.

Ce qui la réfuterait : Une distribution des ajouts conforme à celle de la première recension, ce qui rendrait la seconde purement quantitative.

H5. La diffusion liturgique du Filioque avant 1014

  • Master
  • Liturgie / philologie latine
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’insertion du Filioque dans le symbole chanté se diffuse par la liturgie palatine carolingienne et non par une décision doctrinale : sa présence dans les manuscrits liturgiques est datable et cartographiable, et elle précède de deux siècles son adoption romaine.

État de la question
La chronologie générale est connue — Tolède 589, cour franque, Aix 809, Rome 1014 — mais la diffusion manuscrite n’a pas été cartographiée systématiquement. C’est un sujet de philologie liturgique circonscrit et réalisable.
Corpus
Sacramentaires et antiphonaires carolingiens ; ordines romani ; Libri Carolini ; actes du synode d’Aix (809) ; correspondance de Léon III ; symboles dans les psautiers et les livres de prière du IXe siècle ; répertoires de manuscrits liturgiques (Gamber, Codices liturgici latini antiquiores).
Méthode
Relever la présence ou l’absence de la clause dans un corpus daté et localisé de manuscrits liturgiques, et cartographier. Latin et paléographie carolingienne ; nombreux manuscrits numérisés.

Ce qui la réfuterait : Une présence précoce et homogène de la clause hors de l’aire franque, ou son absence dans les manuscrits palatins, qui invaliderait l’hypothèse d’une diffusion par la chapelle impériale.

H6. L’Église de l’Orient en Asie centrale : ce que disent les sépultures

  • Doctorat
  • Archéologie / syriacistique
  • 5 ans

Hypothèse. Les corpus funéraires chrétiens d’Asie centrale — pierres tombales syriaques du Semiretchié, sites du Xinjiang — permettent d’estimer la densité et la durée réelles de l’implantation chrétienne sur la route de la soie, et montrent une présence communautaire stable et non seulement marchande, ce que les sources narratives ne permettent pas d’établir.

État de la question
Les pierres du Semiretchié ont été publiées à la fin du XIXe siècle par Chwolson et partiellement rééditées ; les découvertes chinoises récentes n’ont pas été intégrées. La bibliographie occidentale sur l’Église de l’Orient reste dominée par les sources narratives et par la stèle de Xi’an.
Corpus
Corpus épigraphique syriaque du Semiretchié (Chwolson ; rééditions récentes) ; stèle de Xi’an (781) ; manuscrits de Turfan (dépôts de Berlin) ; documents de Dunhuang ; chroniques syriaques — Bar Hebraeus, Chronique ecclésiastique ; Histoire de Mar Yahballaha et de Rabban Sauma.
Méthode
Analyse onomastique et chronologique du corpus funéraire : noms, langues, formules, datation, sex-ratio et structure par âge lorsqu’elle est accessible. Syriaque indispensable ; notions de turc ancien et de chinois souhaitables ; coopération avec des archéologues locaux nécessaire.

Ce qui la réfuterait : Une distribution onomastique et chronologique compatible avec des communautés marchandes de passage plutôt qu’avec un peuplement stable.

H7. Aristote dans les summae : mesurer un usage contre une réputation

  • Master
  • Philosophie médiévale / humanités numériques
  • 12-18 mois

Hypothèse. La place effective d’Aristote dans la théologie scolastique du XIIIe siècle est très inférieure à celle que lui prête la polémique du XVIe siècle : dans un corpus de summae et de commentaires, les citations scripturaires et augustiniennes dominent largement les citations aristotéliciennes, ce qui est mesurable.

État de la question
L’accusation d’aristotélisme adressée à la scolastique par Luther et ses héritiers est un lieu commun jamais quantifié. Les corpus numérisés rendent aujourd’hui la vérification possible, ce qui fait de ce sujet un exercice exemplaire de méthode.
Corpus
Somme théologique de Thomas ; Commentaire des Sentences de Bonaventure ; Summa Halensis ; Ordinatio de Duns Scot ; Index Thomisticus et Corpus Thomisticum ; Library of Latin Texts pour les autres auteurs.
Méthode
Extraire et compter les autorités citées par nature — Écriture, Pères, conciles, philosophes —, en distinguant citation d’autorité et usage argumentatif, puis comparer les auteurs. La difficulté méthodologique est de définir ce qui compte comme citation : elle doit être explicitée et appliquée uniformément.

Ce qui la réfuterait : Une prédominance effective des autorités philosophiques sur les autorités scripturaires et patristiques, qui donnerait raison à la polémique réformatrice.

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2e éd., 2014).

Sources

  • Alberigo, Giuseppe, dir. Les conciles œcuméniques, t. II/1 : Latran I à Latran V. Paris : Cerf, 1994.
  • Fuhrmann, Horst, éd. Das Constitutum Constantini. MGH Fontes iuris X. Hanovre, 1968.
  • Grégoire le Grand. Règle pastorale. SC 381-382. Paris : Cerf, 1992.
  • Photius. Mystagogie du Saint-Esprit. Paris : Cerf, 1991.
  • Valla, Lorenzo. La Donation de Constantin. Paris : Les Belles Lettres, 1993.

Études

  • Brown, Peter. L’essor du christianisme occidental. Paris : Seuil, 1997.
  • Congar, Yves. L’Église de saint Augustin à l’époque moderne. Paris : Cerf, 1970.
  • Dvornik, Francis. Le schisme de Photius : histoire et légende. Paris : Cerf, 1950.
  • Iogna-Prat, Dominique. Ordonner et exclure : Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam. Paris : Aubier, 1998.
  • Le Goff, Jacques. La naissance du Purgatoire. Paris : Gallimard, 1981.
  • McCormick, Michael. Origins of the European Economy. Cambridge : Cambridge University Press, 2001.
  • Moore, R. I. La persécution : sa formation en Europe, Xe-XIIIe siècle. Paris : Les Belles Lettres, 1991.
  • Muller, Richard A. Post-Reformation Reformed Dogmatics. 4 vol. Grand Rapids : Baker, 1987-2003.
  • Pirenne, Henri. Mahomet et Charlemagne. Paris : PUF, 1937.
  • Winroth, Anders. The Making of Gratian’s Decretum. Cambridge : Cambridge University Press, 2000.

Voir aussi

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